Tout commence en 1987 : Christian, alors officier de la marine marchande, navigue professionnellement depuis plus de 20 ans sur des navires très variés et sur une bonne partie du globe. Il vit personnellement en famille sur son voilier en acier qu’il a construit lui-même. A partir de 1985, ses pérégrinations l’amènent à circonscrire ses navigations dans les Caraïbes et il se « sédentarise » provisoirement en Martinique. L’idée de se construire un catamaran émerge alors.
C’est à ce moment que le hasard lui fait rencontrer l’architecte Philippe Harlé. Le dialogue s’engage facilement, le courant passe très bien, les deux hommes s’apprécient et partagent leurs expériences de conception et de construction navales. Ils imaginent alors la création d’un chantier naval destiné à produire des catamarans en bois époxy. Philippe s’engage concrètement dans la création du chantier en commandant le premier bateau construit chez Multicap Caraïbes : un Punch 8.50.

Christian Hernadez (à droite) et Alain Mortain ont décidé de relancer la construction des Punch sous la nouvelle entité Multicat Algarve.
Des monos aux multicoques…
Philippe Harlé a son cabinet d’architecture à La Rochelle, il est alors associé à Alain Mortain, qui, venant de l’architecture intérieure, s’occupe alors du design et des aménagements. Philippe, qui n’avait pas au départ d’intérêt particulier pour les catamarans, se laissera convaincre très rapidement dès le premier essai de l’un d’eux, et s’y consacrera par la suite avec un intêret croissant. Quand Alain intègre le bureau de Philippe en 1982, il est déjà passionné par les multicoques, car les performances et les espaces nouveaux qu’ils proposent permettent une créativité particulière et ouvrent des perspectives très larges de développements à venir. Il alimente son inspiration de productions diverses telles que celles de Dick Newick, Walter Greene, Malcom Tenant et Lock Crowther. Le projet de développer la gamme des Punch lui parle donc particulièrement. Il s’y implique alors totalement – et poursuivra ses efforts encore les quarante années suivantes. Lorsque Philippe Harlé décède en 1991, c’est Yiannis Mavrikios – que Philippe avait choisi pour lui succéder – qui reprend sa fonction. Yiannis est diplômé de l’Université du Michigan en architecture navale. Il a obtenu un double Master of Science en architecture navale et gestion des systèmes océaniques du Massachusetts Institute of Technology. Il est toujours à la recherche de l’innovation. Quand il commence à travailler sur les projets de Multicap Caraïbes, il vient de quitter la responsabilité du bureau d’études et de la section prototype chez Jeanneau SA.
Yiannis et Alain sont toujours en activité, sous la signature Mortain & Mavrikios. Les deux associés gardent la même philosophie. Ce sont eux qui se chargeront des plans des Punch suivants, notamment des 12.50, 1500, 1700 et 2100.

Le Punch 12.50 est sans doute le plus emblématique des catamarans construits par Multicap Caraïbes.
Installation en Martinique à Fort-de-France
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Deux architectes, une époque : Philippe Harlé est à la barre, en face d’Alain Mortain.
A la fin des années 1980, le chantier Multicap Caraïbes s’est installé à Fort-de-France, en Martinique.
Les commandes chez Multicap Caraïbes s’enchaînent suite à cette première construction de Punch 8.50 aux Antilles. Les deux catamarans suivants sont beaucoup plus grands. Ce sont des Punch 1600 destinés au charter. Le client est un Martiniquais, et il deviendra l’associé de Christian pour un moment. L’équipe s’agrandit encore avec la collaboration de Roselyne, la compagne de Christian. Cette dernière se charge de tout l’administratif, de la comptabilité et de la communication du chantier naval.
Multicap Caraïbes s’installe alors dans un hangar désaffecté de Fort-de-France. Les ouvriers locaux découvrent ce mode de construction et travaillent avec enthousiasme. Les coques sont en contreplaqué époxy, tandis que les fonds sont réalisés en lamé-bois moulé sous vide. Les voiliers en contreplaqué époxy vivent à cette période leur âge d’or. La mise en oeuvre est moins compliquée, les investissements accessibles, les prix raisonnables pour une qualité technique flatteuse. Philippe Harlé, chantre de cette technologie, a un avis qui compte : on estime qu’à cette époque, un voilier sur cinq est signé Harlé.
Christian se charge de la partie technique : électricité, aménagements, moteurs et mécanique. Il est non seulement gérant, mais aussi chef de chantier. Le contreplaqué utilisé est spécialement fabriqué pour Multicap Caraïbes : un tout sapelli sur mesure, avec un collage de type 4 et un nombre de plis maximum. Sicomin participe également aux recherches techniques : sous les tropiques, les résines ne réagissent pas de la même manière à la température et à l’hygrométrie. Le spécialiste de la résine Sicomin travaille sur un durcisseur lent qui réagit bien dans la chaleur et l’humidité. Les tests sont prometteurs, le fabricant montre alors qu’il peut adapter le système à des conditions particulières. La résine ainsi développée porte même le nom du chantier pour ses premières années.
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Le Punch 8.50 est le premier catamaran construit par Christian Hernandez ; le premier exemplaire a été commandé par Philippe Harlé lui-même.
La famille Hernandez à bord d’un Punch 12.50.
L’héritage de Philippe Harlé
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Au fil des constructions navales de Multicap – et jusqu’à sa disparition –, Philippe Harlé est de plus en plus présent. Il est intéressé par l’expérience maritime de Christian. Pour lui, c’est l’occasion de tester ses catamarans et d’avoir des retours d’expérience. Christian a skippé des voiliers de plaisance, mais il a aussi été marin pêcheur, et officier puis commandant dans la marine marchande. Il a dirigé toutes sortes de bateaux, à voile ou à moteur. Un gérant de chantier naval avec une telle expérience de terrain, c’est précieux pour Philippe. Il ne manque pas une occasion de venir tester lui-même les multicoques. « Philippe arrivait à l’aéroport, se changeait, bourrait sa pipe et allait directement au chantier. Il n’avait pas peur de prendre la scie égoïne ! raconte Christian. C’était un homme incroyable, un puits de savoir. Il n’était pas uniquement un ingénieur qui restait devant sa table à dessin à faire des calculs, il connaissait les outils, les matériaux et la mer. Il faut se rappeler qu’on lui doit Le Cours des Glénans. »
Ensemble, Christian et Philippe vont commencer à développer d’autres bateaux sur la même technique ; des vedettes monocoques, des catamarans à moteur, essentiellement orientés professionnels et destinés à la pêche, le transport, la plongée et le tourisme. Au départ, Philippe est un peu réservé à l’idée de construire des bateaux à passagers ; il se prendra finalement au jeu et passera beaucoup de temps entre les Antilles et la France pour profiter de la vie, de son Punch 8.50 et pour suivre les chantiers en cours de Multicap Caraïbes. Les allers-retours en avion ne suffisent pas entre son bureau de La Rochelle et Fort-de-France, mais à l’époque, Internet n’existe pas. Les deux équipes communiquent par téléphone, par telex, puis par fax.
En 1989, Multicap Caraïbes lance son premier catamaran à passagers : le Multicap 43. C’est un powercat imaginé pour faire de la plongée libre avec le Club Med. Un deuxième suit. Puis des commandes pour des particuliers : un architecte guadeloupéen commande un Punch 8.50, un couple de Français un Punch 10.10. Ça y est, le projet s’installe pour de bon.
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Le constructeur spécialiste du bois/époxy a produit principalement des catamarans de croisière, mais également des unités dédiées au day-charter, des powercats – et même quelques monocoques.
Un catamaran de pêche à la voile

Couleurs de coque vives et lignes cassées : voilà la signature visuelle des Punch !
Christian Hernandez a le loisir d’exploiter ses talents multicasquettes avec un projet original, celui d’un catamaran de pêche à la voile. Ce multicoque présente un pont et des aménagements adaptés avec des cales à poissons isolées pour mettre de la glace. C’est une équipe guadeloupéenne qui pêche avec et qui l’utilise comme plate-forme de formation.
Le chantier construit également quelques monocoques, comme le Top 50 de Luc Coquelin, qui sort en 1997. Le skipper représente la Guadeloupe et est très fier d’avoir un bateau construit sur place, aux Antilles. Pour l’occasion, le chantier explore de nouveaux 50 pieds est construit en sandwich époxy sur un mannequin mâle avec une âme en DuraKore et deux plis croisés de bois moulé à l’extérieur. Multicap travaille également sur quelques monocoques en aluminium avec Philippe Subrero. La construction est sous-traitée en France métropolitaine.
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A l’intérieur, tout le charme d’une construction bois…
Défiscalisation et charter

Essais sous voile du Punch 1600 à Curaçao.
Dans les années 2000, le chantier prend un tournant. A cette époque, une nouvelle loi vient soutenir les activités en outre-mer. La construction d’un catamaran de charter peut être défiscalisée sous condition que le bateau travaille ensuite minimum cinq ans sur place, dans les Antilles françaises. Multicap Caraïbes ouvre donc un volet location dans sa société : Punch croisière. En deux ans, six nouveaux Punch 12.50 sortent du hangar de Fort-de-France, qui entre-temps a été entièrement reconstruit sur mesure pour le chantier. « On les construisait en fournées de trois, les bâtiments étaient pleins, explique Christian. Le chantier a grandi au point qu’à un moment, nous étions cinquante à travailler sur place. » Un nouveau site de construction ouvre en 2002 en Guadeloupe, géré par Damien, le fils de Christian. Là, c’est une équipe de dix personnes qui travaille sur la construction de Punch 12.5. Le chantier propose également un service de réparation. L’UCPA (Union nationale des centres sportifs de plein air), qui propose des séjours en Guadeloupe, commande alors deux catamarans. Ti Jon et Ti Rouge sortent du chantier, suivis de leur sistership destiné à un directeur du groupe promoteur Mortain leur choisit des couleurs vives et un motif décoratif original constitué d’aplats de gris et d’une grande zébrure de couleur : « Nous sommes loin de l’Europe, c’est un petit chantier, il faut rendre uniques les bateaux qui sortent, qu’ils aient une identité visuelle forte. » Voilà la nouvelle marque de fabrique des Punch. Au chantier, Alain fixe lui-même le dessin en posant les scotchs. L’esthétique doit rester la même entre différents exemplaires. La technique marche : tout le monde reconnaît les Punch. Les constructions s’enchaînent et le Punch 2100, un catamaran de 21 mètres, est mis en oeuvre en Martinique. Cette unité doit accueillir une centaine de passagers. L’activité de Multicap bat alors son plein.
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Les Punch 1500 et 2100 (jaune) ont beau être construits en bois, ils ne peuvent renier leur parenté avec les premiers Nautitech – et même les suivants avec le 1700 (gris).
« Aujourd’hui, notre fournisseur travaille sur des résines en partie biosourcées. Nous allons aussi utiliser des mousses dont la matière première est issue à 45 % de plastiques recyclés. »
12 ans sans Punch…
Tout se gâte en 2008, lors de la crise économique. En 2009, les grèves se succèdent aux Antilles, rendant difficile l’avancée des travaux. Entre les pannes électriques et les routes barrées, les constructions ralentissent. C’est ensuite au tour des banques de ne plus financer les clients du chantier. Deux ans de commandes s’effondrent. Ce sont des années laborieuses pour Multicap Caraïbes. Début 2010, trente-trois dossiers sont en attente de financement et autant de projets de constructions navales s’évaporent dans les tumultes économiques et sociaux du moment. Les deux derniers catamarans ne sont pas payés par les banques, qui ont pourtant notifié les accords de prêt. Le chantier ferme ses portes en juin 2010.
Pendant douze ans, aucun nouveau bateau ne voit le jour chez Multicap Caraïbes, mais les anciens continuent de sillonner les océans. Les clients gagnent une bonne réputation. Les clients du 21 mètres cherchent un jumeau. Peu à peu, la famille Hernandez et les architectes Mortain & Mavrikios entendent un bruit de coursives : on cherche des Punch !
La graine germe peu à peu, et le projet de lancer une nouvelle gamme émerge. « Je n’ai pas perdu l’envie de naviguer et de fabriquer des bateaux », dit Christian. Quant à Alain Mortain et Yiannis Mavrikios, forts d’une déjà longue carrière, ils se dédient à des projets qui les passionnent, comme le renouvellement de la gamme Ovni et l’introduction d’un catamaran l’Ovnicat 48 chez Alubat, chantier emblématique du voilier de voyage – et bien sûr le retour tant attendu des Punch.
Des matériaux plus écologiques
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Construction en strip planking du Punch 2100.
Un des derniers projets du chantier en Martinique était un 17 mètres en strip planking entièrement en red cedar. C’était un modèle unique, fin, léger et performant à la voile. C’est en partie sur l’exemple et l’expérience de ce catamaran que vont reprendre les nouveaux modèles.
Depuis, en assez peu de temps, les matériaux et les technologies ont évolué, et de nouveaux enjeux – notamment écologiques – sont apparus. La famille Hernandez et les architectes ont envie de s’intéresser à ces nouveaux enjeux importants et intéressants : « Aujourd’hui, Sicomin travaille sur des résines en partie biosourcées. Nous allons aussi utiliser des mousses dont la matière première est issue à 45 % de plastiques recyclés. » Les matériaux composites prennent place pour les bordés les ponts et les superstructures, mais le bois garde sa place dans l’ensemble. « C’est le plus résistant d’entre tous les matériaux, car il garde une élasticité dans l’effort. » Les fonds seront donc en formes, en strip planking, et les bordés supérieurs seront construits à partir de plaques de sandwich moulées à plat en infusion. « La forme améliore la traînée dans le petit temps. Ça n’est pas plus difficile à faire et c’est plus performant, ça modernise le Punch. » Pour plus de volume, le poids restera raisonnable. « L’idée est de garder l’ADN du Punch : un catamaran simple, sans espaces intérieurs surdimensionnés, mais tout de même confortable et fonctionnel, expose Alain. Dans l’ensemble, on cherche à avoir un espace de vie un peu plus spacieux et plus lumineux comparé aux anciens modèles. Le tour du rouf sera largement vitré, comme sur le 17 mètres. Le mât sera plus grand, les triangles avant seront un peu plus généreux et les grands-voiles à corne amélioreront les performances dans le médium léger. On garde un espace similaire pour le carré et la cuisine, mais réarrangé dans le détail pour optimiser encore le fonctionnement. Sur le 12.70, on est maintenant doté d’un coin navigation et de veille intérieure pratique grâce à l’amélioration de la vue vers l’extérieur. Il y aura aussi un plain-pied intégral vers le cockpit. C’est une innovation que nous avions faite il y a déjà 25 ans sur le Nautitech 475, qui a été reprise finalement très tardivement par l’ensemble du marché aujourd’hui, mais que nous n’avions pas eu le temps d’adapter aux Punch. » Le passage entre le cockpit et la jupe se fera de plain-pied aussi, contrairement aux anciens modèles, sur lesquels il fallait enjamber une partie du pont.
Les nouveaux Punch restent fondamentalement dans l’esprit du chantier : des catamarans raisonnables en poids et en fioritures, assez épurés, performants à la voile. « C’est la base d’un bateau écologique, après tout, nous avons toujours travaillé comme ça, même quand la question environnementale n’existait pas encore dans les esprits », relèvent Christian et Roselyne Hernandez.
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Un nouveau modèle, le Punch 13.70
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Le prochain Punch 12.70 sera le digne descendant du 12.50…
Alain Mortain présente les premiers dessins de la gamme, laquelle est pour l’instant composée de quatre modèles – Punch 12.70, 13.70, 15.10 et enfin 17.10. Cette gamme respecte l’étagement initial, qui s’est avéré pertinent. Seul manquait un intermédiaire entre le 12.50 et le 15.00. Le « trou » est comblé avec la création du 13.70, chaînon manquant de la grande famille.
Différentes déclinaisons sont possibles, entre des versions croisière, day charter ou long charter. La construction du premier catamaran est lancée en mai 2022, c’est un Punch 12.70. Les catamarans seront construits en semi custom : il y aura un tronc commun architectural, ce qui permet de rationaliser une partie de la construction, mais les adaptations sont possibles selon les désirs des propriétaires. C’est aussi la marque de fabrique du chantier que de rester disponible et accessible. L’équipe souhaite conserver ce mode de fonctionnement : « L’échange humain est envisageable à cette échelle. Quand on ne fait pas de la grande série, la rencontre avec le futur propriétaire est plus conviviale. Ce dernier peut être en contact direct avec l’architecte et le chef de chantier : c’est rare dans la construction navale », conclut Christian.
C’est à l’embouchure du fleuve Guadiana que vont naître les nouveaux Punch. Dans la petite ville portugaise de Vila Real de Santo António, les conserveries ont fermé, et plusieurs hangars sont prêts à accueillir les catamarans. En collaboration avec un chantier naval local, les Hernandez ont installé la nouvelle entreprise et ont déjà leur chef de chantier. Ici, c’est la porte entre la Méditerranée, l’Atlantique, l’Europe, l’Afrique. La rivière présente un abri naturel pour les voiliers, qui peuvent choisir entre les ports espagnols ou portugais. Le Guadiana est aussi à quelques jours de Madère, des Açores, des Canaries, et quelques semaines des Caraïbes. Les nouveaux Punch de Multicat Algarve sont donc prêts à rayonner tout autour de la péninsule ibérique... et plus si affinités.
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Le 13.70 sera en en revanche un catamaran complètement inédit.
LES ESSAIS DE PUNCH DANS MULTICOQUES MAG





















