Ancêtres de nos praos
J’aurais aimé vous dire que les premiers Australiens sont arrivés par la mer en prao, mais ce n’est pas vrai. Ils sont arrivés, depuis l’Asie du Sud-Est, à pied, à la fin de la dernière époque glacière. En 50 000 avant J.-C., la terre compte moins d’un million d’habitants. Une baisse d’environ 150 m du niveau de la mer permet aux premiers humains originaires d’Afrique, présents au bord de ce qui est aujourd’hui le golfe de Thaïlande, de poursuivre leur conquête de l’est. Ils peuvent, à pied sec, peupler l’Indonésie, la NouvelleGuinée puis l’Australie. En effet, à l’époque, l’ensemble ne formait qu’un seul continent, nommé Sahul. C’est sur cet arc désormais océanien que l’on retrouve pourtant la trace des premières pirogues à balancier au design étonnamment moderne, ancêtres de nos praos. Ces embarcations ont pourtant plus de 3 000 ans ! Les explorateurs européens du XVIIe siècle qui (re)découvrent ces contrées sont tous impressionnés par la vitesse des pirogues rencontrées dans le Pacifique. L’Anglais William Dampier (1651-1715), premier à cartographier une partie des côtes de l’Australie, en mesure la vitesse : « 18 nœuds sur plusieurs centaines de milles ». L’Australie a donc bien le multicoque dans les gènes, et ça ne date pas d’hier !
Un bateau pour 24 habitants

Mais intéressons-nous à une période plus contemporaine. Charles Lindsay, constructeur de dériveurs, est lui aussi fasciné par les multicoques traditionnels. En 1952, il dessine un premier prototype de catamaran. Deux ans plus tard, le modèle définitif mesure 20 pieds de long et prend le joli nom d’Yvonne. Le premier championnat national a lieu en 1956. La classe « Yvonne 20 » existe toujours, preuve d’un trait de crayon aussi génial qu’avantgardiste. Inutile de préciser que le Hobie Cat 14, conçu en 1968, puis ses descendants – ainsi que ses concurrents – trouveront en Australie un terreau fertile. Il faut dire que les conditions climatiques, la sociologie et la géographie sont ici particulièrement favorables au développement de ce nouveau concept en plein essor dans les années 70 : des loisirs au soleil et sur l’eau. Du soleil, l’Australie en a à revendre, environ 300 jours par an à Brisbane, par exemple. Cela ne va pas sans créer quelques contraintes. Se protéger des UV est un impératif, puisque le pays est situé sous un immense trou dans la couche d’ozone – le taux de cancers de la peau est en Australie parmi les plus élevés au monde. Bidon de crème solaire, version mayonnaise pour collectivité à disposition à bord. De l’eau, salée, il y en a aussi, tout autour, le long de ses 25 000 km de côtes. 85 % de la population (un peu plus de 25 millions d’habitants) vivant sur le littoral, le taux de bateaux immatriculés par habitant est parmi les plus élevés au monde : un bateau pour 24 habitants, pas moins ! Seuls les pays scandinaves et la Nouvelle-Zélande font mieux. Nous sommes donc plutôt au niveau des Etats-Unis, mais sans les plans d’eau intérieur. Et c’est cinq fois plus que la France. Alors oui, l’Australie est un pays de navigateurs. On y compte même plus de 350 yachtclubs. Rendez-vous compte, le premier d’entre eux, le Royal Yacht Club of Victoria – RYCV – a été créé en 1853 ! Les régates du soir ou du week-end sont de véritables institutions. Les barbecues qui les clôturent ? Des rendez-vous incontournables de la vie sociale, que ce soit à Sydney, Brisbane, Adelaïde, Melbourne ou Perth, pour ne parler que des plus grandes villes. Les multicoques y ont toute leur place. Quand les courses ne leur sont pas exclusivement dédiées, une ou plusieurs classes leur sont ouvertes. Lors des évènements les plus importants, à Pittwater, ou à Hamilton Island par exemple, les multicoques représentent souvent 20 % des flottes. Ainsi, lors de la dernière Airlie Beach Race Week en 2019 (l’édition 2020 a malheureusement dû être annulée en raison de la situation sanitaire), il y avait pas moins de 23 multicoques sur la ligne de départ. « Tous les jeudis, c’est une dizaine de multicoques qui participe à la Thursday Afternoon Twillight Racing », nous confie Brent Vaughan, l’organisateur. Seule la mythique et très conservatrice Sydney-Hobart fait encore de la résistance. Mais il faut bien avouer que la flotte de multicoques offshore capables de s’aligner sur un tel parcours est vraiment réduite.
Titres olympiques

Régate du jeudi soir en Baie de Sydney
L’Australie ne manque pourtant pas de coureurs émérites dans l’univers du multicoque. A commencer par des médaillés olympiques de renom : Darren Bundock, Mitch Booth, l’enfant de Pittwater, ou plus près de nous encore Glenn Ashby, ont tous gagné des titres en Tornado. L’équipe de SailGP insiste sur la composition 100 % australienne de son F50 skippé par Tom Slingsby. Issus des équipages de l’America’s Cup quand celle-ci se courait en AC72 puis en AC50, ils ne sont peut-être pas étrangers au grand nombre de multicoques vus aujourd’hui sur les lignes de départ. « La régate en multicoque s’est vraiment développée ces dernières années, avec plein de nouveaux régatiers et plein de nouveaux bateaux. Je crois que cette dynamique va continuer. Les multicoques sont aussi plus nombreux dans la catégorie course-croisière, les propriétaires de ces bateaux aimant participer aux différentes régates. La Hamilton Island Race Week a vu le nombre de multicoques augmenter considérablement, alors que c’est une série ouverte récemment sur cette course » [NDT Citation originale en fin d’article*], constate Dale Mitchell de Ullman Sails, à Airlie Beach.
Les designers pionniers

Le monotype Yvonne 20 est actif en Australie depuis 1954
Mais d’autres Australiens ont une réputation mondiale en matière de multicoques : ce sont les designers. Lock Crowther fait à ce titre figure de pionnier. Il n’est encore qu’un adolescent lorsqu’il dessine son premier trimaran, en 1959. Mais ses succès en régate le font vite remarquer. Il fait partie à l’époque des rares architectes s’intéressant aux multicoques ; son deuxième dessin, le Kraken 25, accroît encore sa renommée. Mais ce n’est rien comparativement à sa victoire dans la course New York-Les Bermudes, remportée à bord d’un Kraken 40. Les Européens découvrent son coup de crayon au départ de l’Ostar 1976, à laquelle prend part le trimaran Spirit of America. Une participation qui ne sera peut-être pas étrangère au choix des fondateurs du chantier Catana de confier le dessin de leurs premiers modèles au génial Australien. Dès le premier modèle – le Catana 40 –, Lock donne des lignes directrices très claires, lesquelles resteront longtemps la marque de fabrique du chantier français. On découvre alors des catamarans marins, légers, solides et équipés de dérives. Leurs coques légèrement asymétriques adoptent des étraves volumineuses sous la flottaison pour réduire le tangage. Plus de 2 500 bateaux multicoques signés Lock Crowther sillonnent les mers du globe. L’influence de l’architecte perdure bien après sa disparition en 1993. Bien que kiwi d’origine, l’architecte naval Ian Farrier a su surfer sur les spécificités de l’immense stade nautique que représente l’Australie. Ses trimarans performants aux bras repliables semblent taillés sur mesure pour le fameux lac Macquarie ou les eaux peu profondes des Withsundays. Les multicoques transportables de Ian ont tellement séduit le public et la presse locale qu’ils ont été élus Australian Boat of the Year à deux reprises – en 1981 avec l’un de ses tout premiers dessins, le Tramp, puis en 1992 avec le F-31. Cette année-là, le F-31 Ostac Triumph remportait en temps réel la célèbre course Brisbane to Gladstone, devant Bobsled, un monocoque de 67 pieds à plus d’un million de dollars !
Kits et constructions amateurs

Les designers australiens comme Tony Grainger dessinent des multicoques très rapides et sans concessions.
Peut-être un peu moins connu sur les autres continents, Tony Grainger est également à plus d’un titre une icône de l’école de design australienne. Tony se présente lui-même comme un autodidacte dans l’art de créer des « projectiles marins » (NDT : « water borne projectiles »). A l’instar de l’Australien d’adoption Jeff Schionning (voir portrait page 114 dans ce numéro), ses dessins rivalisent de performance, font la chasse au poids superflu, favorisent les roofs aérodynamiques, réduisent au minimum les surfaces mouillées – et n’ont même pas peur de lever une coque quand les conditions s’y prêtent. Jeff et Tony proposent également des kits pour des constructions amateurs ou à l’unité dans des petits chantiers haut de gamme comme Noosa Marine. Ce type de construction, très en vogue en Europe – un peu moins aux Etats-Unis – pendant les années 1970/1980, reste une spécificité australienne. De très nombreux plans de multicoques de toutes tailles, à voile ou à moteur, sont proposés ici. Autant de dessins modernes et excitants qui sortent des ordinateurs des talentueux designers aussies. A travers le pays, un certain nombre de multicoques sont en construction. Cela vaut pour la course, mais également pour la croisière. Devant le prix élevé d’un multicoque de croisière clé en main, qu’il soit importé ou construit sur demande, certains Australiens n’hésitent pas à lancer leur propre construction, avec des rêves de navigation sur la côte nordest du pays plein la tête.
Une main-d’œuvre onéreuse

Les Lightwawe – ici le tout nouveau 45G – restent les seuls multicoques de série produits en Australie.
A contrario de cette effervescente production à l’unité, l’Australie ne compte pratiquement plus aucun chantier de multicoques. Alors qu’en Europe, en Afrique du Sud et plus récemment en Asie, l’industrialisation de la production de multicoques bat son plein, l’Australie a perdu en 2006 l’emblématique McConaghy – qui a choisi d’investir en Chine plutôt que d’agrandir ses installations de Sydney. Depuis 2011, la construction des Seawind est assurée au Vietnam – mais la gamme reste très populaire dans son pays d’origine. Aujourd’hui, la production de multicoques de croisière grand public en série ne semble plus concerner que le chantier Lightwave, installé à Yatala, à quelques kilomètres au sud de Brisbane. Rien ne semble arrêter Roger Overell, qui continue de produire, en petite série, ses très beaux Lightwave 38, 45, et bientôt 52. L’environnement macro-économique n’est pourtant pas réjouissant en Australie pour les chantiers navals… Pour commencer, l’effondrement du dollar australien dans les années 2000 – valeur face au dollar américain divisée par deux – a surenchéri d’autant tous les intrants importés. Par ailleurs, le coût du travail est très élevé – même si les données de l’OCDE mettent également en avant l’excellente productivité des australiens (30 € de l’heure, soit le sixième rang sur les 37 pays classés). Ces données ne semblent pas décourager les fabricants de multiyachts qui, à l’image d’Echo Yachts, continuent à produire, rénover et entretenir localement nombre de superyachts. La taille modeste des entreprises de construction navale se retrouve dans les chiffres : les 138 chantiers (1 750 employés) répertoriés ne réalisent que 838 millions d’euros de chiffre d’affaires par an. Dans le même temps, en France, 197 sociétés (7 750 employés) cumulent plus d’un milliard de CA. Aux USA, les 830 chantiers navals emploient 32 485 employés et réalisent 1,8 milliard d’euros de CA. Le coût reste un réel problème pour une activité dans laquelle les heures de main-d’œuvre représentent une part importante du coût de production total. Dans ce contexte, les grands chantiers des autres pays font leurs affaires et disposent tous de puissants représentants locaux, comme Multihull Solutions, Multihull Central ou The Multihull Group – pour ne citer que les principaux.
Une côte nord sublime

Les côtes australiennes sont assurément un paradis pour la navigation en multicoque.
Tout autour de leur pays, les Australiens sont de fervents navigateurs. Et dans cet eldorado nautique, les 1 350 milles de côte de Brisbane aux îles Thursday, à la pointe la plus nord du payscontinent, touche au sublime. Passé Fraser Island, on navigue au cœur de la Grande Barrière de corail, classée au patrimoine mondial de l’Unesco : 2 900 récifs, 600 îles, une eau turquoise à température idéale… Vous pouvez y trouver un mouillage de rêve par jour sans jamais naviguer de nuit. C’est le paradis des vacanciers venus du monde entier, des plongeurs, des baleines (attention, espèce protégée, ne jamais s’approcher à moins de 200 m, même en régate, c’est dans les instructions de course !) et des… multicoques. Avec leur petit tirant d’eau, ils font merveille dans ces eaux le plus souvent peu profondes. Sans compter que leur grande largeur offre une plate-forme de vie idéale dans cet immense paradis sur terre, notamment dans l’archipel renommé des Withsundays. Cette région est également le point de départ ou d’arrivée pour ceux qui arrivent ou veulent partir plus loin : Nouvelle-Calédonie, Fidji ou encore Vanuatu. L’Australie a des atouts naturels incomparables pour la pratique de la croisière et l’organisation de régates accessibles à tous et partout. Rien ne semble pouvoir arrêter l’essor du multicoque ! Il nous tarde de retrouver les discussions passionnées et passionnantes entre marins incroyablement qualifiés sur les pontons des deux plus grands salons de la région, Sanctuary Cove (fin mai) ou Sydney (fin juillet). Et ce n’est surtout pas un fichu virus qui empêchera les Australiens de naviguer. Au contraire, la situation pousse plus que jamais les citoyens de cet immense pays à profiter de toutes ses richesses, notamment maritimes, et à redécouvrir une culture nautique en général, et du multicoque en particulier, qui ne les a jamais vraiment quittés depuis… quelques milliers d’années !
Sources : Icomia – Australian Sailing – Wikipedia – François Chevalier et Jacques Taglang – Wichard Pacific – OECD – Thibaut Foucquart / Un monde en patrimoine – Wikhydro.