Une guerre de générations était annoncée du côté des multicoques. Le Léman et ses conditions capricieuses, de très calmes à très ventées, ont toujours été l’un des moteurs de l’innovation pour les équipages visant la victoire au scratch. Depuis 2004, les Décision 35, fameuses bêtes de course lémaniques, faisaient figure de maîtres quasiment incontestés, remportant chaque édition, à l’exception du millésime 2013, où ils avaient dû s’incliner face à une série typique de ces eaux, le Ventilo M2, en quelque sorte le petit frère du D35. Depuis l’an passé, l’écrasante majorité des propriétaires de D35 sont passés à l’air du foiling et ont pris part au développement du TF35, un nouveau catamaran à foil censé voler à une trentaine de nœuds tout en restant rapide dans le petit temps. Pour la première fois de l’histoire du Bol d’Or Mirabaud, un match allait pouvoir s’engager mettant aux prises bateaux archimédiens et foilers mis au point pour les conditions spécifiques du Léman. Douze Ventilo M2, sept TF35 flambant neufs et deux D35 allaient pouvoir se mesurer pour savoir qui allait tirer le meilleur parti des caprices du Léman. Après plusieurs années de développement, un énorme point d’interrogation subsistait sur les TF35, handicapés par leurs foils dans le tout petit temps, ne pouvant exploiter leurs appendices qu’à partir de six nœuds de vent aux allures abattues.

Les catamarans sans foils sont-ils plus rapides par petit temps ? Oui, tant que les foilers ne volent pas… et il suffit que ces derniers volent 20 à 25 % du parcours pour avoir une chance de l’emporter. A gauche, Emil One, le premier classé des D35.
Casse-tête lémanique
Crainte par les uns, souhaitée par les autres, c’est bien la pétole prononcée que prévoyaient les fichiers météo à quelques jours du départ. Dès lors, les jours précédant la course ont donné lieu à toutes les théories du côté des écuries de TF35. Faut-il partir équipé de foils ou de dérives en C ? Quelle configuration de voile fautil embarquer ? Un grand gennaker permettant de booster les performances en dessous de six nœuds, mais à nouveau handicapant une fois le bateau en configuration volante ? Nils Frei, équipier historique du team Alinghi, confirmait ces doutes 24 heures avant le départ : « Si une année doit sourire aux Ventilo M2, ça sera celle-ci », glissait-il. Pour Bertrand Favre, Serie Master des TF35, le choix était également cornélien, mais les risques bien étudiés : « Sur le papier, il est clair que les TF35 sont moins rapides que les D35 dès lors qu’ils ne volent pas. Nous avons fait tourner énormément de routages en nous basant sur toutes les données accumulées sur les D35 au fil des ans, et en avons conclu que, pour arriver victorieux, les TF35 devaient voler environ 20-25 % du parcours. » Challenge accepté, au moment du coup de canon et malgré l’absence totale de vent, les sept TF35 ont unanimement pris le départ de la course en configuration volante.
Juste devant Genève, monocoques et multicoques disposent d’une ligne de départ distincte. Les multis ont également une marque de dégagement à virer ainsi qu’un contournement spécifique du passage du Bouveret, à l’autre extrémité du lac.
Rebondissements à répétition
C’est notamment sous le regard de Jean Le Cam, parrain de cette 82e édition, que les 440 bateaux ont pris le départ samedi 12 juin à 10 h pour un parcours théorique de 66,5 milles nautiques d’un bout à l’autre du Léman et retour. Pas de surprise au départ, on se dirige tout droit vers un record de lenteur. Très vite, les Ventilo M2, des monotypes plus légers que les D35 et TF35 – seulement 430 kilos et équipés d’un gennaker XXL de 78 m2 –, mènent les débats. Les premiers d’entre eux mèneront toute la première partie de la course, virant même en tête de la marque de mi-parcours, alors que le premier foiler, Artexplora mené par Loïck Peyron, y parvient 20 minutes plus tard, en sixième position seulement.
Alors que nombre de foilers ont été décrochés à plusieurs reprises, les maigres et rares risées disponibles leur ont systématiquement permis de raccrocher le wagon de tête. Dans cette course de lenteur, le D35 Emil One, mené par Christian Wahl et les jeunes du Centre d’Entraînement à la Régate de Genève, a également fait parler la poudre et pris les commandes durant la première partie de la phase de retour, dans la zone dite du « Haut-Lac Léman » connue pour ses nombreux effets de site mystérieux. C’est au sortir de ce mythique passage à niveau, qu’un filet de bise s’est enfin posé sur le « Grand-Lac », permettant aux TF35 d’allonger considérablement la foulée tandis que M2 et D35 plafonnaient entre 15 et 20 nœuds. Un jeu inégal qui a permis aux sept foilers de se regrouper à l’entrée du « Petit-Lac », où une nouvelle zone sans vent allait à nouveau rebattre les cartes.

Emineo, un des douze Ventilo M2 inscrits, est arrivé en tête de la marque de mi-parcours, 20 minutes devant Artexplora, le premier des TF35. Pour ce premier round, les archimédiens l’emportent…
Folie dans la nuit
C’est donc sous la lumière du soleil couchant que foilers et non-foilers se sont à nouveau livré un chassé-croisé dans l’espoir d’attraper la bonne veine leur permettant d’arriver victorieux en rade de Genève. Un courant de bise, un peu plus soutenu cette fois, a une nouvelle fois permis aux TF35 de faire la différence ; ils ont parcouru le reste de la distance en l’espace de quelques minutes. Lancés dans l’obscurité, ces derniers se sont défiés dans une bataille d’empannages des plus expérimentales. En effet, soulignons qu’une régate de nuit par une trentaine de nœuds de vitesse et dans un périmètre aussi circonscrit que le « Petit-Lac » possède un caractère inédit ! Dans cette joute un peu folle, c’est le TF35 Ylliam XII-Comptoir Immobilier de Bertrand Demole et à bord duquel on retrouve quelques références de la voile française (Pierre Pennec, Erwan Israël, ou encore Teva Plichart) qui s’est imposé d’une courte tête. Suivent Zen Too, Artexplora, et Alinghi en quatrième position, le tout concentré dans la même minute.
Moins d’une dizaine de minutes après le dernier foiler est arrivé le premier multi archimédien, le D35 Emil One, grand animateur de la course. Non loin de là, les plus modestes Ventilo M2 se sont accrochés, mais ils n’avaient visiblement pas les armes pour régater face à des foilers incroyablement efficaces dans les moindres risées. Du côté des TF35, on ne boude pas sa joie suite à ce pari réussi : « Avec sept TF35 aux sept premières places, on est vraiment soulagés. Après avoir réussi à courir une régate aussi longue sans accroc, on peut vraiment dire que nous avions validé le concept de notre bateau. C’est une énorme satisfaction », se réjouit Bertrand Favre. Pour ceux qui doutaient encore de la pertinence des foils dans le petit temps, cette première démonstration des TF35 fera sans conteste office de jurisprudence…

23h : il fait déjà nuit noire quand le TF35 Ylliam XII-Comptoir Immobilier coupe la ligne d’arrivée devant le Société Nautique de Genève après 12 heures et 49 minutes de course.
Le Bol d’Or Mirabaud en chiffres
Première édition : 1939
Distance directe du parcours : 66,5 milles
Record de participation : 684 concurrents inscrits, toutes classes confondues, en 1990
Record de l’épreuve multicoque : Triga IV, à Peter Leuenberger, en 5h01’50’’ en 1994
Record de l’épreuve monocoque : Syz & Co, à Jean Psarofaghis, en 8h09’33’’ en 2014
Dates de l’édition 2022 : 10-12 juin 2022

Photos : BOM/GMR et BOM/J. von Siebenthal