C’est déjà la dernière chronique sur Honky tonk et ses jazzmen. Comment conclure cette série de récits de voyage ? Je pourrais continuer d’énumérer nos ports d’escale et nos lieux de concert. Ça nous emmènerait en Galice, au Portugal, aux Canaries, à Madère, aux Baléares, à Sète, à Marseille, en Corse, en Sardaigne, en Tunisie... mais ça serait dommage d’essayer de résumer en quelques lignes trois ans de voyage. Je pourrais donner encore et encore des noms de musiciens assez fous pour nous rejoindre. Mais voilà, on a bien compris : Honky tonk est un catamaran qui navigue, qui accueille des musiciens, ça joue, ça navigue, ça navigue, ça joue. Tout cela est clair. Alors, puisque c’est la dernière, je vais plutôt choisir la forme la plus naturelle de raconter une histoire. Lorsqu’on rentre d’un long voyage, c’est rarement dans l’ordre chronologique que les aventures sont contées. Ce qui se dit, autour d’une table le soir des retrouvailles, ce sont des anecdotes. Ces petits détails sont des fragments précieux sur le chemin du voyageur. Voici donc quelques fenêtres ouvertes sur des souvenirs. Des bribes de ces dernières années à bord qui ont fait du voyage une aventure inoubliable. Un voyage qui n’est pas fini, et qui n’est pas près de finir.

Tournage d’un clip aux Canaries, Felix et Anton font partie de l’équipe qui embarque pour six mois à bord de Honky tonk.
Avis de tempête
Quelle est la question incontournable que l’on pose à un marin ? « Est-ce que tu as déjà été dans une tempête ? » Combien de fois nous la pose-t-on ? Parfois, nous sommes presque désolés d’annoncer que non, nous n’avons jamais été dans une tempête à proprement parler. Pas d’histoire de naufrage, de démâtage ou d’homme à la mer. Est-ce notre bonne étoile qui veille sur nous ? En tout cas, l’expérience de Bots, le capitaine, nous garde de bien des catastrophes. Cependant, lorsqu’on nous pose la fameuse question, il nous arrive de raconter cette aventure : Nous étions au large du Portugal. L’automne déjà bien installé, l’ambiance était humide depuis plusieurs semaines. Pluie et vagues se relayaient pour nous garder mouillés, le tout sur un fond de condensation à l’intérieur du bateau (Honky tonk a été construit aux Caraïbes et n’est pas équipé d’isolation quelconque, ni de chauffage). Il nous fallait descendre au sud et gagner quelques degrés, fuir ces nuages chargés d’eau. Les créneaux tranquilles étaient rares. Il fallait descendre, mais le temps était gros. Malgré la houle forte annoncée, nous sommes partis en direction de Lisbonne, où des musiciens nous attendaient. En mer, c’étaient les montagnes russes. Des creux de cinq mètres nous soulevaient de haut en bas, mettant au défi notre mal de mer. Les quarts de nuit n’étaient pas faciles. Nous étions cernés d’obscurité, entre le ciel noir et les vagues d’acier s’élevant comme des murs. Ce genre de navigation vous met des frissons. Tout petits face au monde, la confrontation avec l’océan est brutale. À la fois grisés et effrayés, nous étions dans tous les cas fatigués. La mer continuait de grossir et nous sentions que nous poussions nos limites. Nous avons décidé alors de nous arrêter en cours de route. Un port s’annonçait tout près, dans l’estuaire d’une rivière, unique refuge sur une côte lisse : Aveiro. L’entrée était étroite et le catamaran est parti au surf, nous faisant perdre le contrôle de la direction exacte du bateau. Bots était à la barre, et c’est dans un grand silence que nous avons passé les digues d’entrée du port contre lesquels s’écrasaient les montagnes d’eau qui nous poussaient. Nous avons retenu notre souffle, c‘est passé. Derrière la digue, le calme s’est installé peu à peu et nos muscles se sont relâchés. Nous avons remonté la rivière et avons trouvé un endroit où mouiller. Le lendemain, le Zodiac des garde-côtes nous a réveillés pour nous annoncer que nous venions de commettre une infraction. L’entrée du port était interdite par ce temps. Il y a déjà eu des incidents par grande houle. Les bateaux sont priés de passer leur chemin dans ces conditions. Nous avons appris alors que nous n’étions pas non plus autorisés à sortir avant que la mer se calme. Soulagés d’avoir pu se mettre à l’abris sans s’être fait repérer, nous nous sommes demandé comment se serait passée la nuit si un Zodiac nous avait barré la route en nous demandant de repartir en mer dans cette « tempête »...

Chantier naval : un multicoque trop lourd
Depuis 2017, nous naviguons tranquillement sur Honky tonk. Le catamaran est confortable, bien construit, on s’y sent en sécurité... une chose ne nous a cependant pas échappé : il est lourd. Sa ligne de flottaison n’est pas normale. Lorsque nous discutons avec un autre propriétaire de Punch 12.5 et qu’on lui demande : « à quelle vitesse va ton cata ? », le capitaine nous parle alors d’une vitesse moyenne bien au-delà de ce que nous connaissons avec Honky tonk. Nous naviguons à 6 nœuds en moyenne. Si nous montons à 7 nœuds, nous sommes contents. Une vitesse très faible pour un catamaran de 12,50 mètres. Quel est donc le problème ? Assez vite, nous pensons à des infiltrations. Le voilier doit être gorgé d’eau salée dans ses caissons étanches ou dans ses cloisons. La visserie des chandeliers, du rail d’écoute, des balcons... voilà par où l’eau pourrait rentrer et faire son chemin. Nous vient alors l’envie d’une mise à terre et d’un chantier sérieux. Nous choisissons Sète, car nous y connaissons un chantier fiable et sympathique. Ils acceptent que nous fassions nous-mêmes les travaux, et que nous restions plusieurs mois. Au grutage, Honky tonk pèse 10,8 tonnes au lieu des huit tonnes indiquées sur les plans de l’architecte. La chasse au poids commence. Une des premières choses que nous entreprenons – et non sans une étrange sensation –, c’est de faire une dizaine de trous à la perceuse dans les coques à différents endroits suspects. Nous nous imaginions voir sortir de l’eau de mer des trous comme d’un goulot, rien n’en fut. Le contreplaqué semblait sec et sain, à l’exception d’une zone sous la nacelle, dont aucune eau ne coulait ni même ne gouttait. D’où venaient donc ces deux tonnes et demie de trop ? « Ça va vite, le poids à bord », nous lance, un sourire en coin, notre ami Denis, architecte naval. Un grand tri de nos affaires s’impose, c’est certain. Nous sommes drastiques – sauf sur les instruments de musique. Une autre stratégie est mise en place par Bots : remplacer les matériaux qui semblent surdimensionnés. En effet, Honky tonk est solide, mais certains aménagements n’ont pas réellement de sens. Par exemple, les portes des cabines sont plus épaisses que les coques du bateau. Nous les remplaçons donc par des rideaux. La cuisine est très pratique : d’un seul bloc blanc, dense et propre, elle a été faite sur mesure sous la commande de l’ancien propriétaire qui était aussi chef cuistot. Bien joli, mais nous pouvons gagner plusieurs dizaines de kilos en le remplaçant par du contreplaqué léger et un évier en inox. Tout y passe : les pieds de table, les isolants phoniques des moteurs, les supports de panneaux solaires, jusqu’à chaque petit objet présent à bord. Un an plus tard, lors du grutage de mise à l’eau, après des milliers d’heures de travail, la récompense était là : le bateau avait gagné 1 tonne et demie !

Chantier sur Honky tonk à Navibois (Sète) – Bots au rouleau.
Pêche miraculeuse
On ne peut pas dire que l’équipage de Honky tonk soit bon pêcheur... Les musiciens passent plus de temps à chercher les différentes voix d’un morceau qu’à tenir une canne à pêche. Bots et moi fantasmons à l’idée de nous nourrir de nos captures, mais tout cela reste un rêve, il faut se l’avouer. À vrai dire, l’itinérance n’aide pas. Dans beaucoup de ports, nous menons l’enquête auprès des locaux. Quel appât ? À quelle profondeur ? À quelle vitesse ? Et la distance entre le rapala et l’émerillon ? Nous voilà partis au magasin de pêche acheter le gadget qui manque à notre besace déjà fournie de matériel, convaincus qu’avec cette nouvelle invention, nous deviendrons bons pêcheurs. La technique fonctionne une fois, deux fois, puis nous changeons de territoire et, bien sûr, plus rien ne mord à ce fameux leurre. Ce dernier finit toujours de la même manière : il disparaît dans le grand bleu happé par un géant des mers – à moins que ce ne soit ce bateau à moteur qui est passé juste derrière nous et qui aurait coupé le fil avec son hélice ? Pourtant, je dois vous raconter un rare moment de gloire pour les piètres pêcheurs que nous sommes. C’était en Galice, dans les rias, ces petits fjords qui creusent en dentelle le nord de la côte espagnole. Terre de pêcheurs, on trouve dans chaque village une communauté importante de spécialistes des poissons et des coquillages. Inspirés, nous avions acheté un filet de 25 mètres. Nous décidons de l’installer une nuit le long des rochers. Quelle ne fut pas notre surprise au matin lorsque nous l’avons levé : quinze araignées de mer nous y attendaient, ainsi qu’une raie aigle, qui ne s’est pas privée de piquer Bots à la main. Le filet était détruit par les pinces et les piquants des carapaces des araignées. Nous remplissons l’annexe d’animaux. Une fois à bord de Honky tonk, la question se pose : qu’allons-nous faire de tout ça ? Pour une fois que la pêche est bonne, nous allons l’honorer. Ainsi, nous avons passé la journée à cuire des araignées, la soirée à les décortiquer, et le lendemain à en faire des conserves. Après tout ce travail, quelques pots trônaient sur la table, presque ridicules. A la fois fiers et dégoûtés, nous avons décidé d’en offrir à ceux pour qui ils auraient encore plus de valeur : nos amis de la terre, les agriculteurs et éleveurs qui sont loin de la mer et qui ne mangent pas d’araignées. Les petits pots ont donc fait un dernier voyage, par la poste, et ont accompli leur mission en régalant les papilles de nos vieux copains.

Festival Intergalactique
Nous ne sommes pas les seuls à mêler l’artistique à la voile. J’ai moi-même fait partie d’autres projets, dont Festina lente – collectif d’artistes et de marins ayant déjà réalisé quatre tournées entre Méditerranée et Atlantique Nord. Depuis le temps que les bateaux se croisent, entendent parler des uns et des autres, Festina lente a décidé de créer un événement fédérateur, un rendez-vous de bateaux-spectacles. La première édition a eu lieu en Bretagne, à Locmiquélic, en septembre 2018. Honky tonk y était bien sûr convié, ainsi que onze autres projets internationaux. Du tour de l’Amérique du Sud en voilier-studio pour la réalisation de court métrage avec des scolaires (Le BatO à film) à treize ans de tournée à la voile d’un spectacle aérien à travers le monde (La Loupiote) en passant par du cirque amateur en Nouvelle-Zélande (Alternative sailing community) ou un duo de clowns au Cap-Vert et au Sénégal (Sailing Clowns), vous pouvez imaginer comme le week-end était trop court. Spectacles, concerts entresorts à bord et présentation des projets étaient notamment au programme. La petite place du village complètement envahie, le festival fut victime de son succès. Honky tonk jazzband a donné son concert sur les quais animés, après une initiation à la danse lindy hop par notre amie Giedre. Chacun attend la seconde édition avec impatience, mais cette année sous le signe du coronavirus a mis en stand-by l’initiative.

Concert du Honky tonk jazzband sur les quais de Locmiquélic, à l’occasion du Festival Intergalactique.
Reconversion professionnelle
Vous l’aurez remarqué, la vie d’artiste aura connu des années meilleures que 2020. Les concerts s’annulent un à un au fil du printemps, puis de l’été. Etape difficile dans la vie d’Honky tonk. Cependant, une nouvelle direction se propose à nous pour l’occasion : le fret à la voile. Une association créée par des amis (Bourlingue & Pacotille) se lance dans le transport par la force du vent avec des bateaux de plaisance, militant pour le transport propre et contre les parkings sur mer que sont parfois les ports remplis de voiliers inutilisés. Pas question de se mettre au commerce sans y mêler un peu de jazz et de peinture, évidemment. Nous embarquons Jack et Giedre, guitariste et danseuse, pour l’aventure qui se fait en flottille. Cap sur la Sardaigne tout d’abord, pour rencontrer des producteurs locaux qui travaillent dans le respect de la terre et de ses habitants, puis sur la Tunisie pour charger trois tonnes d’huile d’olive pré-commandée par des particuliers en France. Le voyage ne se passe pas comme prévu, car les démarches douanières en Tunisie – bien que préparées et validées en amont – se corsent une fois sur place. Impossible d’obtenir la dérogation pour charger dans un port de plaisance, impossible également d’amarrer nos voiliers dans un port de commerce. En France, ce nœud administratif avait trouvé son chemin pour être démêlé. En Tunisie, différences culturelles et malentendus s’accumulent et nous freinent. Nous ne pouvons pas rester indéfiniment sur place, chacun a des impératifs, et c’est sans l’huile, mais les cales pleines de produits sardes, que nous revenons fin août. Dans les méandres des dossiers sanitaires et des demandes d’autorisations, nous trouvons le moyen de fêter notre retour, en musique, mais aussi culinairement. Dégustation des produits sardes et présentation du projet, petits spectacles, concert et visite du bateau-expo, tout se passe bien : sous les masques, on peut voir des sourires.

Nouveau format – des musiciens s’installent à bord
Le confinement aura eu des aspects positifs : chacun fait le bilan, regarde droit dans les yeux ses rêves et ses travers. De notre côté, nous réalisons, une fois seuls à bord en plein chantier, que le projet Honky tonk est écrit pour un collectif de musiciens ou d’artistes, mais que nous sommes seulement deux à l’organiser et à le rendre possible. Nous avons envie de le rendre plus inclusif. Depuis 3 ans, les musiciens passent deux à trois semaines à bord, parfois un mois ou deux, pas plus. A chaque fois, il faut être bon pédagogue, leur transmettre des connaissances sur la voile, la météo, la cartographie et l’entretien du bateau. A peine ont-ils compris les bases qu’ils repartent dans leur vie à terre, et lorsqu’ils reviennent, ils auront oublié une partie de leur apprentissage. Il faut également créer un répertoire de morceaux en commun. De mon côté, je cherche des opportunités pour eux de jouer des concerts. Je contacte des festivals, des cafés-concerts, ou des associations. Travail ingrat et laborieux, notamment lorsqu’on doit mêler les instances portuaires et culturelles qui n’ont pas l’habitude de collaborer. Le fait d’être en itinérance et de ne pas avoir de port d’attache rend plus difficiles les démarches, car il faut se créer un réseau au fur et à mesure du voyage, tout en l’anticipant. Ces défis sont intéressants, gratifiants quand on arrive à les relever, et ils deviennent agréables quand ils sont partagés. Nous partons donc à la recherche d’équipiers artistes prêts à embarquer sur Honky tonk sur du long terme. Ainsi, ils peuvent se former à la voile sérieusement, s’investir dans le projet, et vivre avec nous la magie qui ne s’opère que sur un temps long. Arriver dans un pays par la force du vent, explorer la culture et les paysages, partager des moments musicaux avec les habitants, et puis repartir à la voile, sans mettre les pieds dans un aéroport, lentement, difficilement parfois, mais toujours avec beaucoup d’émotions. Certaines personnes ayant déjà passé du temps à bord nous semblent avoir le bon profil. Excellents musiciens, ouverts d’esprit et ayant le goût de l’aventure et du vivre ensemble. Nous invitons Felix, Anton et Jérôme pour six mois, et ils acceptent. Le programme ? Une transatlantique. Les trois compères nous rejoignent près de Toulon le 12 octobre. Réalisent-ils qu’ils s’embarquent dans un coup de folie ? Chacun, dans sa cabine, installe son petit sac d’affaires. Le strict nécessaire – plus une contrebasse. Ils ont su prendre leur courage à deux mains, laisser leur appartement, leur voiture, leurs projets terrestres, parfois une histoire d’amour. Ils veulent vivre la vie pleinement, alors ils ont dit oui. Bots et moi, leur confiance sur les épaules, nous réjouissons d’avoir trouvé un jazzband assez fou pour accepter de vivre avec nous sur deux coques de noix au milieu du grand bleu.