Børge, la figure paternelle qui a fondé le chantier en 1967, est encore très présent. Un designer et artisan talentueux, tombé amoureux des trimarans alors qu’il avait temporairement immigré au Canada. Aujourd’hui, Jens est assis à moins de 5 mètres de là où travaillait son père au siège historique de Skærbæk. Il vante, autant qu’il admire je crois, le côté « old school » de son père, venu du travail du bois. Il aime l’école de l’empirisme, de la connaissance intime des matériaux, de leur résistance, de ces innombrables expériences qui, réussies ou ratées, forgent une conviction. Confronté à la théorie, au savoir académique de talentueux architectes, chacun apprend de l’autre pour obtenir le meilleur résultat final possible. Réussir un multicoque est compliqué, avoue Jens. Il faut combiner une rigoureuse discipline, une technique irréprochable, un design séduisant, et une solidité à toute épreuve. On jurerait l’avoir entendu parler de symphonie. Une métaphore que n’auraient pas reniée son maître d’apprentissage, Dick Newick, et son skipper de référence, Tom Follet, dont le magnifique Rogue Wave reste un totem pour Jens.
Chef d’orchestre, c’est d’ailleurs un peu son métier aujourd’hui. Il n’est pas si loin le temps où ils n’étaient que trois dans les bureaux. Tout juste 10 ans. Mais ce n’était pas raisonnable. Il s’agit maintenant de s’assurer que toutes les fonctions soient bien coordonnées pour que l’entreprise d’une cinquantaine de salariés tourne rond. Ou plutôt joue juste. Bien sûr, Jens a toujours la tête dans les projets, le nez dans le développement. La porte de son bureau donne sur les ateliers, et aucun bateau n’est livré sans qu’il ait conduit sa propre inspection qualité. Enfin, il faudrait une raison impérieuse pour qu’il manque le moindre essai en mer, qu’il soit technique ou commercial, et ce, quel que soit le temps.
Développeur, il l’est dans l’âme. Il n’aime rien moins que faire se rencontrer le design et la fonction. La meilleure illustration en est le système de repliage des flotteurs, conçu en 1989 avec son père. Certes, trois années de développement ont été nécessaires, mais depuis, le concept est resté le même, tout juste adapté à des voiliers plus importants, tel le Dragonfly 40. Il a testé ce dernier modèle lors des dernières vacances estivales. Chez les Quorning, entreprise et vie familiale sont intimement liées. Et puis, rien de mieux que quelques semaines en famille et entre amis pour vraiment tester des bateaux dont il connaît pourtant le moindre détail du bas de la dérive à la tête de mât.
Bien sûr, en plus de 50 ans, tout a changé. Et en même temps, tout est respecté. Les hangars se sont agrandis, mais point de folie des grandeurs. Il n’est toujours possible de construire que trois modèles simultanément, alors que la gamme en compte quatre. La très haute qualité visée est à ce prix. Et c’est une condition de survie sine qua non pour le chantier. Le Danemark est sur le podium des coûts salariaux en Europe. Alors, en manager avisé et héritier visionnaire, Jens creuse son sillon imperturbable. Chez les Quorning, le succès reste discret malgré les modèles vendus à plus de cent exemplaires. On a le compromis en horreur, l’excellence chevillée au corps, l’oreille tendue vers le client, et le regard sur son sourire. Car, sur un multicoque en général, et sur un Dragonfly en particulier, « pas besoin de speedo, il suffit de mesurer la largeur du sourire du barreur ! » nous confie Jens dans un grand éclat de rire. Tous ces sourires, toutes ces rencontres extraordinaires au fil des ans sont ses meilleurs souvenirs. Jens est un vrai passionné : il avoue qu’il serait prêt à tout pour effectuer une sortie à bord d’un trimaran Ultim. L’appel est lancé !