Je rêve de plages, d’animaux, de grandes plaines foulées par le pas des éléphants. J’imagine d’immenses étendues sauvages, la mer, et les secrets qu’elle cache. J’ai toujours été passionné par la nature, eu envie de découvrir le monde. Je me vois déjà sillonner tout cet univers nouveau en compagnie de mes parents, l’appareil photo à la main... après avoir fini mes devoirs du CNED, bien entendu !
Mais reprenons au début. J’ai 8 ans, et je suis un enfant heureux en Nouvelle-Calédonie. Nous vivons mes parents et moi dans une maison louée dans le sud de l’île à Plum – à peine 15 km à l’est de Nouméa à vol d’oiseau. Quand je rentre de l’école, je n’attends qu’une chose : retrouver mon labrador et jouer avec lui. Nous sommes devenus de vrais Néo-Calédoniens avec notre 4x4 et notre bateau moteur ! Mes parents souhaitent acquérir un bien, ils aimeraient se poser pour de bon. Une demande de prêt pour acheter un terrain dans les hauts de Farino est lancée : après quelques mois d’espoirs finalement inutiles, la banque refuse l’opération. Je me souviens que d’autres événements plutôt négatifs surviennent alors ; mes parents sont dépassés par ce système. Alors, pourquoi ne pas partir ? Vivre autre chose, ne pas faire comme les autres…
Un catamaran en bout de ponton
En 2006, ma maman se balade dans une marina. Elle voit un catamaran en bout de ponton avec un écriteau « à vendre ». Par simple curiosité, elle appelle pour savoir s’il est possible de le visiter, en sachant que ce serait impossible de l’acheter. Un homme répond et insiste même pour que mes parents montent à bord. « Allez au bout de vos rêves ! » présage-t-il. Mes parents, comme on pouvait s’y attendre, sont tombés immédiatement raides dingues de ce catamaran – un Catathai 40. Ils ont toutefois conclu la visite en précisant que ce n’était pas envisageable pour eux de l’acquérir. Mais, avant de partir, le vendeur leur dit : « Faites-moi une proposition. » Réponse de mes parents : « On vous donne tout ce que l’on a, et le reste en location-vente. » Le vendeur réagit à la seconde : « Marché conclu ! » Pour ma famille, l’achat de ce multicoque est un événement majeur. Une autre vie commence, un nouveau départ. Mes parents m’annoncent alors cette nouvelle. J’ai du mal à me souvenir de ma réaction, je ne me rendais pas vraiment compte de ce qui allait se passer. En tout cas, j’étais heureux, je me réjouissais d’avance de découvrir ce qu’allait être la vie sur un bateau.
C’est Magali, la mère de Jonathan, qui a découvert la première ce catamaran à vendre.
En quelques semaines, mes parents parviennent à vendre la totalité de nos meubles. Entre-temps, nous nous faisons virer de la maison dans laquelle nous vivons – le propriétaire a décidé de la vendre sans nous l’annoncer. Nous nous installons à l’hôtel pendant plus d’un mois, le temps que la totalité de l’argent promis pour l’achat du catamaran soit réunie. C’est une période stressante et excitante à la fois pour mes parents. A mon âge, ce genre de truc me dépasse complètement. Tout ce que je sais, c’est que nous allons vivre à bord d’un catamaran. Je suis très triste, car nous devons nous séparer de notre labrador. Mes parents m’expliquent que notre chienne serait triste en bateau ; elle doit courir, se défouler, avoir une vie de toutou normale… Pour moi, c’est évidemment très dur. Mais mes parents sont parvenus à trouver une femme adorable avec trois autres chiens et un grand jardin…
Marins novices de marina…
Me voilà inscrit dans une école primaire à Nouméa, non loin de la marina où est amarré Pirates, notre catamaran. Un premier changement, je dois prendre mes marques et je me fais des nouveaux copains. Je ne me souviens pas d’avoir été effrayé ; plutôt indifférent, mais heureux de vivre à bord. Ah si, j’avais très peur des tsunamis ; je n’arrêtais pas de poser des questions à ce sujet à mes parents ! Vient le jour où nous nous installons à bord. Mes parents sont fous de joie. Pour eux, c’est un début de rêve achevé, une mission accomplie, et la satisfaction d’y être arrivés. À ce moment-là, à mon âge, je ne peux être qu’heureux d’avoir ma petite chambre : pour moi, c’est une vraie cabane douillette. J’accepte cette réalité que mes parents choisissent et j’en suis parfaitement heureux. Vivre à bord d’un catamaran me plaît beaucoup.
Jonathan est prêt pour le grand départ !
Débute alors notre petite vie de marins novices, à l’écoute des plus expérimentés. D’autres enfants vivent sur des voiliers dans la marina, je me fais vite de nouveaux copains. Nous n’attendons qu’une chose, mes parents et moi : la fin de la semaine pour pouvoir sortir en mer le weekend. J’ai de la chance : mes cours finissent le vendredi à 11h45. 15 minutes à pied et me voilà devant le portillon du ponton. Mes parents s’agitent sur le pont de Pirates. Les moteurs sont déjà en route, et deux amarres seulement nous retiennent au bout du quai ; elles n’attendent que moi avant d’être larguées ! Nous prenons le plus souvent la direction de l’îlot Goéland – distant de 10 milles –, Signal ou encore Laregnere. Nous n’excédons que rarement les 15 milles de navigation. Des mois et des mois passent, nous ne loupons pas un week-end de beau temps ; l’avantage en Calédonie, c’est qu’il fait très souvent soleil. Les jours fériés qui prolongent les week-ends nous permettent de pousser jusqu’à Kouaré, à 35 milles de la marina. Pour les grandes vacances, cap sur l’île des Pins. Je me souviens que c’était un sacré départ que de faire 60 milles de navigation à cette époque. C’était énorme pour nous.
Un grand départ avancé de deux ans
Mes parents ont donc ce projet de partir en tour du monde. Cette idée leur trottait déjà dans la tête avant même d’avoir le catamaran. L’objectif est de partir une fois le bateau payé, en 2012. Leur impatience prend le dessus, et toutes nos sorties hebdomadaires ne font qu’activer leurs désirs d’évasion. De mon côté, je ne me rend compte de rien. Et je suis trop jeune pour réaliser à quel point ce projet est important et va changer nos vies pour toujours. Aucun de nous trois ne veut rentrer des week-ends en mer. Bon, entre aller à l’école ou nager avec les poissons et construire des cabanes, y a pas photo, mon choix est fait ! Plus les mois passent, moins je m’entends avec mes copains. J’ai l’impression d’être différent et de ne pas suivre le mouvement de jeunesse du collège. J’ai grandi, et comprends mieux certaines choses sur le voyage. Je commence alors à mesurer ce qui va changer dans ma vie. Me voilà impatient, moi aussi – mais moins que mes parents !
Nous sommes seulement en 2008 et notre catamaran est déjà prêt pour la grande croisière. Mais il faut encore attendre que Pirates soit payé. A priori, cet impératif nous mène en 2012. Cela devient trop difficile pour ma maman, elle se fait dépasser par son obsession de départ. Comment faire pour avancer l’échéance ? Elle se met donc en tête qu’il sera possible de partir en 2010. Sa force de persuasion convainc mon père. Pour moi, c’est une excellente nouvelle, j’ai tout aussi hâte de partir voyager.
Mes parents travaillent dur. Ma maman s’implique dans la vente de bijoux fantaisie et mon père dans la menuiserie pour les bateaux. Mais de là à avancer la date butoir de deux années… Je me souviens des quotas que ma mère se fixait pour atteindre ses objectifs, devenus très ambitieux. Mais sa persévérance change la donne.
1er septembre : cap sur les Vanuatu !
Deux ans plus tard, nous voilà donc sur le départ. Mes parents ont tout donné durant ces quatre années de leurs vies. Quelques semaines auparavant, alors que je rentre de l’école, ma mère me donne un cahier avec les inscription C.N.E.D. Je ne capte pas du tout… enfin du moins je ne savais pas qu’il s’agissait de ma future institution pédagogique ! Je suis encore au 2e trimestre quand je quitte la 5e pour directement passer en 4e : je suis désormais les dates de France métropolitaine, décalées par rapport à celles de la Nouvelle-Calédonie. Je suis excité, prêt, je n’attends que ça – et je ne suis pas le seul.
A l’école, j’aime dire à tout le monde que je pars, que je vais faire le tour du monde, que je vais faire mes cours tout seul, sans prof, comme un grand. Que je pourrai travailler selon mes envies, à mon rythme – en respectant les dates, quand même...
Je laisse quelques bons copains, mais la vie est faite comme ça. Du haut de mes 12 ans, j’ai déjà une petite idée de ce qui m’attend à l’horizon.
Le dernier soir à la marina, nous organisons un apéro ponton, comme nous en avions déjà bien l’habitude. Ahhhh, ce ponton C, c’était le plus animé ! J’avais mes copains, tout le monde s’y entendait bien ; à l’exception de quelques briseurs de rêve, qui doivent bien l’avoir en travers aujourd’hui…
Tous nos amis étaient là pour nous dire au revoir, cette soirée-là, la dernière à Port du Sud. C’est pour le 34e anniversaire de ma maman, un 1er septembre, que nous mettons les voiles… je crois que j’ai du mal à réaliser que nous partons vraiment. Après quatre ans à revenir tous les week-ends au même endroit, à la même place, pas évident d’intégrer que c’est fini pour de bon, pour une durée indéterminée… Mes parents mesurent ce qui se passe, mais pas moi, clairement pas.
Corne de brume, mouchoirs blancs et des larmes… c’est un départ très fort en émotions. Si je me souviens bien – car, à cette époque, je ne regardais absolument pas ou nous allions et mes parents faisait la navigation seuls –, nous avons relâché à l’îlot Maître, 5 milles plus loin. Nous attendons nos amis Luce et Tony, qui navigueront pendant un bout de chemin avec nous vers les Vanuatu.
En route pour Palau : première navigation à destination d’îles encore inconnues…
Nous prenons ainsi la direction de Lifou, où nous allons dire au revoir à mon parrain et ma marraine. 24 heures en mer : nous avions déjà fait des navs aussi longues pendant nos quatre ans en Nouvelle-Calédonie, nous savons à quoi ressemble une navigation de nuit. Je commençe mes tout premiers quarts avec ma Nintendo DS, de 19 h à 20 h, sous le regard alerte de mon papa. Nous restons quatre jours dans ce petit joyau des îles Loyauté. Il est temps de partir, pour de bon. Pourquoi pour de bon ? Tout simplement parce que ces mouillages, je les connais déjà, ils appartiennent à la Calédonie. Dans ma tête, rien ne change tant que ça pour le moment.
La météo s’annonce bonne pour les Vanuatu, je remarque mon père très minutieux dans l’analyse météo, avant qu’il annonce que ça y est, nous allons partir. Un dernier au revoir à nos proches, et nous voilà en mer. Pendant quarante-huit heures, Pirates file sur l’eau, tout se passe bien. Pour notre première nouvelle escale, il fait nuit. Des lumières apparaissent. Et pour moi, c’est un choc. Ce moment me marque, ce n’est que maintenant que je me rends compte que nous sommes réellement partis. Je me mets à pleurer. Non pas de tristesse, mais d’émotion. Beaucoup de choses se bousculent dans ma petite tête de pré-ado. Je comprends que nous ne ferons pas marche arrière, que nous ne reviendrons pas de notre petite sortie à l’îlot Goéland, que je n’irai plus faire de la trottinette sur le parking de la marina en rentrant, que je ne raconterai pas mes magnifiques cabanes sur la plage en rentrant à l’école.
Mais j’ai tout de même le sentiment que tout ça ne va pas me manquer tant que ça. Une aventure commence, tout sera une constante découverte. Une vie hors-normes m’attend…