Nous entamions réellement ce voyage – je m’en rendais enfin compte et c’était trop gros pour moi. Du haut de mes douze ans, je ne parvenais pas à intégrer que nous avions quitté la NouvelleCalédonie pour de vrai. Au fur et à mesure que nous nous éloignions au large, je voyais le relief calédonien s’estomper. Non… je croyais encore que nous allions finir par virer de bord, retrouver cette terre... Il m’a fallu une bonne journée pour me faire à l’idée. Je me souviens des lumières d’Efaté au Vanuatu lors de notre arrivée de nuit, la première : les larmes sont sorties de mes yeux sans même que je m’en rende compte. Une émotion difficile à décrire : il y avait à la fois de la joie, de la tristesse et la peur de l’inconnu. La grande aventure commençait enfin…
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C’est quelque part dans l’océan Pacifique que Jonathan, adolescent, s’est passionné pour la photo.
Troquer au Vanuatu
Le Vanuatu est une grande étape – la première à nous permettre, mes parents et moi, de prendre nos marques à bord en mode voyage. En Nouvelle-Calédonie, nous ne sortions que le week-end, sans jamais manquer de quoi que ce soit. En grande croisière, c’est complètement différent, il faut toujours trouver un endroit où se ravitailler, remplir les bidons d’eau ou encore trouver du gasoil. Ici, nous apprenons également à troquer – le Vanuatu est un des rares pays où cette pratique est courante. C’est génial : des fruits et légumes contre des cahiers et des stylos, du poisson contre une sculpture… les négociations peuvent être longues, et j’y prends goût, notamment pour échanger l’artisanat local contre mes jouets ou des vêtements. Le contact avec la population est formidable au Vanuatu, notamment dans les villages, où les habitants ne voient que très rarement des bateaux, encore moins avec un mât et des voiles !
A douze ans, je n’aime pas du tout descendre à terre pour y rencontrer les gens, je préfère jouer à ma console de jeu dans le bateau. J’ai tort, bien sûr… Les jeunes sont surpris de rencontrer un jeune garçon à la peau blanche et aux cheveux lisses, ils ne cessent de me toucher les cheveux et le visage – vous pouvez imaginer ma réaction ! Le Vanuatu est une magnifique escale où nous évoluons et apprenons beaucoup du catamaran. Les cours à distance du CNED se passent à merveille : je parviens à travailler seulement le matin pour avoir les après-midi de libres.
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Première escale au Vanuatu, au sud de l’océan Pacifique. Ce pays est composé d’environ 80 îles parsemées sur 700 milles.
Envoûtante Papouasie
La Papouasie-Nouvelle-Guinée est le deuxième pays de notre voyage. Les points communs avec le Vanuatu sont nombreux, mais nous sommes ici dans un territoire plus reculé. Les villages sont plus simples encore, mais le contact humain, lui, gagne en intensité. Devant le mouillage de Putu Bay, un hameau reste gravé dans ma mémoire. Nous sommes d’abord arrivés au beau milieu d’une baie, sur un plan d’eau qui parvient à réguler la brise. Devant nous, la nature est reine, un village se confond dans la masse de la verdure. Seuls dans ce mouillage, on pourrait presque croire que nous sommes le premier bateau à faire escale près de ce rivage. Rapidement, des dizaines de pirogues encerclent le catamaran. Grands-parents et enfants attendent sur le rivage. Nous savons que ce moment est unique, il est juste à nous. Je ne ressens pas l’événement de la même manière que mes parents, la sollicitude qui nous est portée m’embarrasse. Sur la plage, les jeunes m’encerclent comme une bête curieuse. Le village tout entier se presse à nos côtés. La parole est donnée – selon nous – au chef du village, détenteur d’autorité. Sans broncher, nous écoutons, même si nous ne comprenons absolument rien. Le ton est donné : mêlés à l’assemblée, nous avançons, on ne sait vers où, mais nous y allons. L’intrigue est prenante, jusqu’à décrocher – nous nous croyons, un instant, figurants d’un reportage sur une chaîne documentaire. Nous avons rejoint le centre d’une grande place. Des cases montées sur de frêles pilotis nous indiquent clairement que la modernité mondiale ne s’est pas encore affairée sur ces terres d’un autre temps. La scène que nous vivons devient – pour nous – désopilante et inquiétante ; assis à côté de mes parents sur une grande table, en plein milieu de l’espace de vie des autochtones qui nous accueillent, j’en viens à me demander à quelle sauce nous allons être mangés tous les trois… Il ne faut pas oublier qu’il y a encore peu d’années, le cannibalisme était une pratique courante en Papouasie. Les dents maculées de la teinte émise par la noix de bétel, nos hôtes pourraient avoir des airs d’anthropophages. Ne soyons pas suspicieux, la préparation masticatoire est certes peu engageante, mais la population n’a rien de menaçant. Elle ne tarde pas à nous en apporter la preuve. A tour de rôle, chacun s’empresse de défiler devant nous les mains pleines de fruits et de légumes. Nous sommes gratifiés d’ignames, de cocos, de brèdes, de pastèques, pigeons, haricots, pomelos, caramboles, bananes... La faveur est extrême, ils nous offrent sans contrepartie. La parade est aussi touchante que spectaculaire. En témoignage de gratitude, nous finissons par trouver un cadeau à la hauteur de leurs offrandes : des impressions photos d’eux et de leur village. La Papouasie est encore aujourd’hui très préservée de la modernité ; ce pays regorge d’escales très prenantes.
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Un aquarium de fortune itinérant à Sangat, Philippines - Internet fonctionne au mouillage, ici à Coron, Philippines.
50 nœuds au portant
Nous poursuivons notre périple, et nous nous dirigeons ensuite vers Palau, trois mois seulement après avoir quitté la Nouvelle-Calédonie. Il nous faut quatre jours pour naviguer de la Papouasie vers Palau – avec une expérience inoubliable, cette fois dans le sens négatif du terme. En pleine nuit de pétole, nous sommes sous génois seul. La voile bat mollement au-dessus du pont. Ma mère prend son quart de nuit, et moi, je vais me coucher. Je suis plus précisément à ce moment-là en train de lire un livre, je peux entendre les légers ruissellements de l’eau sur la coque, et deviner l’ambiance douce et calme qui doit régner dehors. Tout à coup, Pirates.com s’emballe comme une machine à laver ; le catamaran vibre de partout et le bruit devient effroyable. Je me précipite dehors et je découvre mes parents en panique. Mon père tente de rouler le génois, en tirant de toutes ses forces. Je regarde le traceur : nous avançons à 15 nœuds.
Un coup d’œil à l’anémomètre : 50 nœuds au portant…
Nous sommes dans un grain, mais pas un petit. Il s’agirait d’un grain blanc, d’une puissance phénoménale. A ce moment-là, il n’y a que 20 m2 de génois : mon père parvient progressivement à réduire la voile. Les chariots d’écoute sortent de leur rail, les drosses de direction des safrans se cassent comme du fil à coudre. Nous n’avons plus de barre, mais le génois est enfin roulé. Ma mère, pourtant athée, prie tous les dieux dont elle a entendu parler. Nous rentrons tout ce qui se retire de dehors et nous nous enfermons dedans. Le catamaran reste à la dérive, livré à lui-même, pendant plus de 5 heures… Jamais un coup de vent aussi violent ne nous était arrivé – un truc à nous faire douter de notre voyage, de notre aventure… Mais une bonne étoile nous as dit de faire le gros dos, de continuer : ça fait partie du jeu !

Jeu aquatique à Sangat.
Rencontre aux Philippines
Nous profitons pleinement de Palau, un des meilleurs spots de plongée au monde – c’est d’ailleurs ici que je plonge en bouteille pour la première fois. Nous n’y restons qu’un mois avant de nous diriger vers les Philippines, l’une de nos plus longues escales de tour du monde. Nous y restons huit mois. Pourquoi aussi longtemps ? A cause d’une magnifique rencontre… Lors d’un spectacle, nous échangeons quelques mots avec Rosie et Armand, un couple de Philippins d’une quarantaine d’années. Notre façon de voyager les fascine. Impressionnés, ils nous questionnent sur notre parcours. Les réponses que nous parvenons à formuler dans un anglais approximatif sont très rudimentaires, mais il s’engage entre eux et nous une sorte de compréhension intuitive. Visiteurs pour quatre jours à Bohol, ils se proposent, sans permettre un refus de notre part, de nous conduire aux Chocolate Hills, une formation géologique remarquable de l’île. Les événements s’enchaînent alors merveilleusement, comme le simple battement des ailes d’un papillon, sans aucune maîtrise de notre part. Embarqués dans cette relation fortuite, nous partageons des moments uniques et sommes conduits à Danao, où un lunch remarquable nous attend. Nous sommes invités, tout comme Rosie et Armand, qui étaient attendus impatiemment.
Nos nouveaux amis semblent être des personnalités connues, probablement dans la politique. Pendant que des dizaines de plats circulent, nous sommes interrogés sur notre étrange vie. Rosie et Armand nous emmènent partout avec eux, les liens se renforcent. Nous finissons par rencontrer toute leur famille dans les provinces de Manille, où nous séjournons plusieurs jours. Lors des activités, mes parents souhaitent contribuer financièrement : refus poli, mais catégorique… L’hospitalité de Rosie et Armand est sans limites.
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Découverte de la Thaïlande.
Jeune adolescent
A cette époque, je commençe à m’intéresser à la photographie – une vraie passion un peu plus tard. A l’aube de mes quatorze ans, ma période de timidité – voire comportement asocial – est terminée. Je profite désormais pleinement du voyage. Nous partons pour Bornéo et Sumatra. Des seaux d’eau marron sur le pont, des filets de pêche partout et des grains aussi noirs qu’effrayants sur l’horizon : cette zone me marque, mais ne me donne pas vraiment envie d’y retourner…
C’est aussi la fin du Pacifique, nous allons officiellement changer d’océan et passer dans l’Indien. Ma mère commence à faire des allers-retours en Calédonie pour y vendre des bijoux et de la cosmétique que nous trouvions dans les pays visités. Je navigue donc deux fois en double avec mon père – c’est à cette période que je deviens un moussaillon à plein temps. Je m’intéresse à la voile, la navigation et la météo… Nous restons un an entre la Malaisie et la Thaïlande pour renflouer la caisse de bord. Pour ma part, j’alterne mes cours le matin et la photo l’après-midi – je passe cinq heures par jour dans la jungle à prendre des libellules et des singes en photo. Je ne perdrai plus le goût du voyage…







