« Je n’aime pas tellement parler de moi ». Oups… on a connu meilleure introduction à une interview sur Skype ! Fausse modestie ? Râlerie matinale ? Plutôt la posture d’un vieux de la vieille : « Je suis un peu un dinosaure du nautisme », enchaîne Olivier Poncin. Ce gestionnaire hyperactif a en effet débarqué dans l’univers de la plaisance en 1983, année où il reprend Kirié aux Sables-d’Olonne avec un groupe d’amis. Cinq ans plus tard, il quitte le chantier et revend ses parts – avec un chiffre d’affaires multiplié par quatre. Bouillonnant homme d’affaires, redouté pour ses coups de gueule, il excelle dans tous les aspects financiers et maîtrise mieux que quiconque les bilans et comptes de résultat. Olivier rachète Dufour en 1988. « Le chantier allait très mal, avec seulement 32 personnes et 12 millions de francs de CA. Nous avons repris Dynamique, Gibert Marine puis ACM. Avec Jacques Maillot (alors patron de Nouvelles Frontières) et Bruno Voisard, on a créé VPM Yachts Charter. Dufour était fournisseur de cette compagnie qui comptait 150 voiliers. On a rapidement senti la demande de catamarans de la part de nos clients.»

Création de Nautitech en 1993
En 1992, le chef d’entreprise est d’ailleurs sur le point d’acheter Catana. Mais les résultats financiers du constructeur ne correspondent pas à ce qui avait été convenu au préalable. « Du coup, j’ai créé Nautitech ». Pourquoi ce nom-là ? « C’est venu comme ça. Avec Mortain/Mavrikios, on a d’abord lancé le 475 en 1994, puis le 435 et le 395 ». Dufour produira plus de 150 multicoques jusqu’à 2001, année où Olivier revend le chantier – le constructeur, en 13 ans, a multiplié son personnel par 28 et son chiffre d’affaires par 50. Olivier Poncin se lance alors un défi colossal : créer une nouvelle marque, Harmony. La crise financière de 2008 brisera les ailes de ce projet très ambitieux, mais il restera une usine ultra-moderne à Marans, au nord de la Rochelle. Mais entre-temps, coup de théâtre : « En 2003, six ans après son installation à Canet-en-Roussillon, Catana est en grande difficulté et passe en redressement judiciaire. Au début, je n’étais pas motivé par une reprise. C’est suite à un échange avec un repreneur potentiel – qui n’est pas parvenu à lever des fonds – que j’ai fini par m’y intéresser ; j’ai repris le personnel, les bâtiments, le stock, les actifs, mais ni Catana Location, ni Catana USA. Entre 2003 et 2010, la situation était difficile pour moi – j’étais basé à La Rochelle et très occupé par le projet Harmony. Historiquement, Catana n’avait jamais gagné d’argent. Je suis parvenu à faire un peu mieux au début grâce à l’effet stock de la reprise, mais c’est devenu logiquement plus compliqué ensuite. Catana était un grand chantier sur un petit marché. Même en optimisant la production et en recalibrant le personnel, le marché en face n’était pas là, d’autant que la parité avec le dollar ne nous était plus très favorable. On avait bien les fameux Catana 471 et 581, mais le marché mondial des catamarans de performance se résumait à une centaine d’unités par an. Même en occupant un quart de ce marché, ça ne fait que 25 bateaux – aucune entreprise n’avait de quoi vivre correctement ! » C’est sur ce constat de départ qu’Olivier s’installe en 2010 à Canet.

S’attaquer au cœur du marché avec Bali
Rapidement, le big boss de Catana lorgne sur le marché occupé par les grands constructeurs – un gros millier d’unités par an. « 10 % de ce marché avec des idées nouvelles plus Catana, c’était notre objectif ! » Le concept Bali était en train de germer. « Mon équipe rapprochée n’étaient pas convaincue », se souvient Olivier… Une seule solution : innover, être différent des autres catamarans - et pas qu’un peu ! Le grand carré/cockpit commun s’impose, de même que le pontage intégral. « On a présenté notre premier Bali - le 4.5 – en septembre 2014 à Cannes. Sept ans plus tard, on va produire entre 190 et 200 unités cette année. Le marché a continué à progresser – il est tellement porteur qu’il est devenu supérieur en chiffre d’affaires à celui des monocoques. On peut l’estimer, à N-2 de cette année Covid, à 1 500 pièces. On fait donc un peu mieux que 10% du marché. » Le concept Bali s’est donc imposé ; les nombreuses innovations qui ont assuré le succès de cette nouvelle gamme doivent beaucoup à Olivier. Lui-même apparaît dans les caractéristiques de ses catamarans comme « concepteur » : « C’est en effet moi qui décide de la conception architecturale. Il s’agit d’un domaine qui m’intéresse particulièrement. Quand les nouveautés sont lancées, je les essaie lors de vacances en famille ou avec des amis, parfois à l’occasion d’un convoyage. Je pars 8 à 10 jours et je reviens avec 15 à 20 points à modifier. Les membres de mon équipe sont toujours un peu inquiets quand je prends la mer sur un nouveau bateau ! Cet été, j’ai passé 10 jours à bord d’un Bali 4.6. J’ai bien sûr fait mon compte-rendu au bureau d’études et au service commercial… ». Et certaines améliorations en ont découlées. Aujourd’hui, Catana Group compte 800 personnes, réparties sur trois importants sites de production, une menuiserie et la marina de Port-Pin-Rolland, près de Toulon. Le chiffre d’affaires du groupe devrait dépasser 100 millions d’euros cette année. « Notre carnet de commandes est bon pour 2021 et se remplit déjà correctement pour 2022, assure Olivier. On ne produit que des catamarans, et je crois que c’est aujourd’hui un atout. Le multicoque est devenu un style de vie. Quant au catamaran à moteur, je suis convaincu qu’il va poursuivre son développement. L’espace et le confort sont évidemment des arguments, en plus d’assumer de naviguer en croisière au moteur. » Un choix qui n’empêche pas de souhaiter naviguer plus propre : Catana proposera prochainement en standard à bord de ses catamarans un bio générateur pour filtrer les rejets des WC et des eaux grises. Une véritable révolution écologique dans le monde du nautisme.
Ocean Class : le prochain Catana
En attendant, le constructeur essuie plutôt bien la bourrasque coronavirus malgré les difficultés que rencontrent les grands loueurs internationaux grâce à sa gamme complète – six modèles, bientôt huit. Et Catana ? « A l’exception du 53, nous n’avons pas développé de nouveaux modèles depuis 3 ans. Mais c’est terminé ! » assure Olivier Poncin. Catana est une marque mythique. Née en 1984, elle évoque le tour du monde, des catamarans marins, fiables et bien construits. En revanche, les Catana sont très typés, avec leurs dérives, leur accastillage complexe et leurs carènes fines. Le compromis idéal performance/confort n’est pas facile à établir. « Avec le prochain Ocean Class, un 15 mètres, donc plus petit que le Catana 53, on a essayé de trouver un nouveau concept. Nous avons conservé tous les gènes Catana – légèreté, matériaux nobles, dérives, flotteurs inclinés façon Lock Crowther, grands trampolines, gréement et accastillage intelligents – tout en apportant plus de confort. Il y a un peu du Bali, avec un grand volume froid, une importante capacité d’eau douce et surtout la cloison arrière décalée… vers l’arrière. Il n’y aura pas la porte basculante « Bali », mais une immense ouverture à galandage trois vantaux – identique à celle du Catana 53. Cette configuration nous est venue d’un constat, celui que tous nos clients commandaient des toiles de cockpit pour se protéger des intempéries dans certains temps ! » L’Ocean Class, dont la fabrication des moules de production est en cours, sera également équipé de dérives se relevant électriquement. Quelques unités ont d’ores et déjà été vendues sur plan, la mise à l’eau étant prévue à l’occasion de l’International Multihull Show de La Grande Motte, en avril 2022.
Né en 1954, Olivier songe forcément à la relève : « j’ai une très bonne équipe autour de moi qui sait concevoir, produire, vendre et gérer. Un Comité de Direction d’une dizaine de très bons managers dont mon fils Aurélien, assure le job. Je me donne donc encore trois ans pour consolider les marques Catana et Bali avant de prendre un peu de recul sur le quotidien. »
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