LE SORCIER DU MASSACHUSETTS
Richard Newick (1926-2013), plus connu sous le prénom Dick, est l’un des architectes de multicoques les plus talentueux de la fin du siècle dernier. Dick naviguait à la pagaie sur les fleuves européens dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale – il a acquis une parfaite connaissance du kayak, et donc de la glisse. Son autre inspiration ? Le patrimoine maritime polynésien. Dick a métabolisé et fixé pour l’éternité l’ADN d’un objet nautique lumineux : le trimaran Newick ! Dick a parfois confié que Walter Greene et Damian McLaughlin étaient les meilleurs interprètes de ses créations – il savait de quoi il parlait ! L’attitude de ces deux constructeurs bouscule quelque peu l’image perçue en Europe d’une Amérique agitée, mondialisée, sur-urbaine, industrielle, traversée de violence et engagée dans la fuite en avant. Leur approche créative, tout comme leur philosophie, est celle d’artisans-artistes exerçant leur art dans des ateliers à échelle humaine, entre forêts et mer – Massachusetts et Maine. Le mode de construction West (Wood Epoxy saturated System) mis au point par Meade et Jan Gougeon est une invention géniale qui permet de réaliser des multicoques raides, légers et durables. Le foisonnement créatif de Dick Newick n’attendait que cette technique pour s’exprimer pleinement : le bois/époxy/verre, c’est 80 % de matière végétale et 20 % de colle et de tissu, un vrai matériau d’avant-garde !

Rusty Pelican au mouillage à l’île de Houat, en Bretagne sud.
Est-il besoin de souligner l’élégance des lignes imaginées par le fameux Dick Newick ?
RUSTY PELICAN, HÉRITIER DE THREE CHEERS !
Pour la Transat 1972, Tom Follet, skipper qui avait miraculeusement terminé 3e de l’édition précédente de 1968 avec son prao Cheers – un véritable enfant terrible –, fait dessiner par Dick Newick un trimaran magnifique, confortable et robuste. Il arrivera 5e de l’épreuve, en 27 jours. Le trimaran, gréé en ketch, sera racheté par Mike McMullen pour une malheureuse Ostar 1976 : sa femme Lizzie s’électrocutera sur le chantier de préparation et le skipper disparaîtra dans l’Atlantique Nord. Dick fera renaître l’âme de ce dessin visionnaire dans différentes interprétations : le Three Cheers MK3 (Fleury Michon 4, Bonifacio, Lejaby Rasurel) et MK4 modified : nous voilà rendus à Rusty Pelican. Avec une taille de 46 pieds, ce trimaran peut s’exonérer du volume des ailes tout en restant accueillant et confortable. Les doubles bras autorisent une puissance supplémentaire pour une utilisation plus « racing » que les fameuses ailes des Native et Creative. Le rigoureux respect du devis des masses par le constructeur McLaughlin a permis à Rusty d’exprimer tout son potentiel réel tout en offrant un vrai confort à la mer, soit une belle cabine arrière double ou quatre singles comme aujourd’hui, un cockpit généreux, un vrai carré, des couchettes latérales et une cabine avant dotée d’un cabinet de toilettedouche-WC. Pour les standards de Dick, ce 46 pieds est quasiment un palace. Près de 40 ans après sa construction, il l’est encore plus avec son diesel qui ronronne – l’architecte manifestait la plus grande méfiance pour tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à un moteur…

L’arrière du trimaran a été légèrement rallongé lors de cette reconstruction complète.
Le comte Luigi Cossato est le premier propriétaire de Rusty ; il régate en Méditerranée pendant plusieurs années. On retrouve le trimaran peint en jaune au mouillage face à l’hôtel Bakoua, en Martinique. Là-bas, avec Christian Birmens, le multicoque permet à des centaines de touristes et d’amateurs de découvrir la voile rapide. Thierry Normand le rachète en 2005 sous le nom de Tyrus Campelli, et le conserve jusqu’à la cession à Koen Joustra, en 2016.
BALADES RAPIDES EN MÉDITERRANÉE
Né en Espagne, le nouveau propriétaire a étudié l’architecture navale et beaucoup navigué, avant de s’intéresser aux affaires : « Naviguer sur mon propre trimaran Newick est un rêve d’enfance, explique Koen. Dès l’âge de 14-15 ans, je commençais à m’intéresser à ces bateaux gracieux et rapides.
J’ai navigué sur différents multicoques – dont une traversée de l’Atlantique, courses sur Travacrest Seaways, membre d’équipage sur Paca, etc. –, mais la sensation de naviguer sur mon propre trimaran Newick est un pur bonheur. Je pense que nous avons optimisé au maximum les performances sous voile même avec des aménagements assez complets pour un trimaran classique. Les poids bien centrés et le gréement sensiblement allégé procurent des mouvements très doux. Avec peu de vent, Rusty allonge la foulée et la barre reste très douce, le cap au près est surprenant pour un multicoque (l’âge ici n’est pas un handicap). Pour moi, ce trimaran représente le compromis idéal entre esthétique, vitesse, pédigrée et habitabilité. Sa largeur a été un handicap pour trouver une place de port, mais, sous voile et au mouillage, c’est une magnifique plate-forme sur laquelle il fait bon vivre. L’idée est de faire des balades rapides en Méditerranée (îles d’Hyères, calanques de Cassis, Corse, Sardaigne), sans doute la Grèce, et bien sûr les rassemblements Golden Oldies. Je ne parle pas de budget ; cette restauration collection a coûté beaucoup plus qu’initialement prévu : le montant correspondait au final au budget d’un Neel 45 neuf hors taxes, sans options. »

L’accastillage optimisé permet de tirer le meilleur parti dans toutes les conditions de vent.
PHILIPPE, UN PROFESSIONNEL DU BOIS COMPOSITE
Faire renaître un trimaran classique est tout sauf une mince affaire. Heureusement, certains spécialistes en sont capables, à l’image de Philippe Godefroy. Basé près de Lorient, ce pro du bois composite sait monter une équipe pour un projet exigeant et ne rien lâcher. « En 2015, j’ai été contacté par le chantier Multiplast pour un refit d’Happy, l’A Capella de Loïck Peyron. Le chantier n’a duré que cinq mois, mais j’ai eu une révélation : je suis tombé amoureux de ces multicoques précurseurs ! J’avais en projet de reconstruire un A Capella et me suis documenté sur les deux gourous américains (Newick et Greene). J’en ai parlé avec Jack Michal, mon ami architecte naval qui travaille chez Multiplast. Jack est une mémoire de la course au large. Nous nous sommes connus en Angleterre à Southampton en 1987, avec d’autres étudiants français, italiens, belges, argentins, et hollandais, dont Koen Joustra, actuel propriétaire de Rusty Pelican. Jack avait fini ses études d’architecte naval et nous sommes partis construire à Bristol un trimaran de 60 pieds, Spirit of Apricot. La préforme en bois, les moules en polyester, puis les coques en carbone stratifiées sous vide : c’est là que j’ai appris le métier ! Jusqu’en 1992, nous sommes restés en Angleterre en construisant des bateaux, puis Jack et Koen sont partis de leur côté. Après le chantier Happy, Jack m’a dit que Koen cherchait un bateau – je ne l’avais pas revu depuis 1991. Koen m’a téléphoné pour me dire qu’il avait porté son choix sur Drabenec, ex-Rusty Pelican. Nous avons échangé avec l’association Golden Oldies et rendu visite à Alain Borsotti dans son chantier de Sète – Alain est le restaurateur du Newick 44, ex-Fleury Michon IV – pour comprendre ce qui nous attendait… L’association rassemble les anciens multicoques de course ; ce sont des passionnés qui naviguent et sauvent ces légendes des mers. Koen est aussi une mémoire de ces bateaux, il a par exemple convoyé en 1988 Gordano Goose, premier trimaran dessiné et construit par Nigel Irens de Newport vers l’Europe avec Jack ».

« LISSES, BARROTS ET QUILLE SONT DONC RESTÉS VISIBLES. JE SUIS ASSEZ CONTENT DU RÉSULTAT, MAIS QUE D’HEURES PASSÉES DANS DES POSITIONS INCONFORTABLES AVEC LE BRUIT DES OUTILS ET DES ASPIRATEURS ! »
Philippe Godefroy, responsable de chantier.
UNE RECONSTRUCTION INTÉGRALE
En janvier 2016, avec l’aide sa petite équipe de départ, Philippe a entièrement vidé, lessivé et rincé l’intérieur du trimaran, puis démonté l’accastillage. Koen souhaitait avant tout simplifier et alléger son trimaran. Il y avait une fissure sur le bras arrière tribord et les ponts de flotteurs étaient devenus souples – les quatre années passées hors de l’eau à Vannes avaient abîmé le multicoque. Pour inspecter la structure en profondeur, Phillipe a découpé la cuisine, le carré – l’eau de pluie s’était infiltrée un peu partout –, puis le coffre à tribord du puits de dérive, la liaison bras avant tribord/coque centrale, le bras arrière, les flotteurs et enfin le tableau arrière. « La cadène de pataras était boulonnée dans du bois pourri ! se souvient Philippe. J’avais proposé un premier devis à Koen, mais, vu l’ampleur des travaux, Koen m’a carrément demandé de refaire un bateau neuf et il m’a promis qu’il irait jusqu’au bout de l’aventure. Nous sommes entrés dans le hangar en mars 2016. Jack Michal a mesuré le bateau et modélisé en 3D pendant que nous commencions le ponçage extérieur. » Koen a décidé de changer de moteur – il a opté pour un 40 CV Volvo saildrive – et de refaire entièrement l’installation électrique. Cabines avant et arrière, carré, on a tout enlevé, poncé, gratté, aspiré, dégraissé, rincé, épongé. Le mât d’origine pesait 300 kg avec le gréement ; Zspars a fabriqué un nouveau tube carbone – 100 kg de gagné. La société Den Ram a réalisé le gréement dormant et courant. Gaël de Kerangat s’est chargé du plan de pont à partir des dessins de Jack. Technique Voiles a conçu le jeu de voiles. Ensuite, il a fallu installer tous les équipements – WC électrique, douche, guindeau, frigo, réservoirs d’eau (2 x 100 litres) et de gazole (2 x 65 litres), les batteries, une gazinière, un plan de travail pour la cuisine et son évier, le chauffe-eau, la plomberie, les vannes diverses. Le travail s’est poursuivi avec les nouveaux appendices – dérive et safran avec un système de barre neuf fixé sur un tableau arrière rallongé et reconstruit –, les ancrages de trampolines sur joncs stratés, le réseau électrique, l’aménagement de la cabine frontale, la nouvelle cloison avant, la nouvelle cadène d’étai, l’aménagement de la cabine arrière et le positionnement du pilote.

Mieux qu’un refit, Rusty Pelican a bénéficié d’une reconstruction totale. 19 mois de chantier et un budget équivalent à celui d’un trimaran de même taille… mais quelle réussite !
STRUCTURE APPARENTE
« Koen voulait garder la structure intérieure apparente, poursuit Philippe. Lisses, barrots et quille sont donc restés visibles. Je suis assez content du résultat, mais que d’heures passées dans des positions inconfortables avec le bruit des outils et des aspirateurs ! Les nouvelles cadènes de haubans nous ont pris beaucoup de temps. Changer de mât, c’était aussi changer les points d’ancrage des haubans. Les faces arrière de bras ont été doublées et les ponts de flotteurs démontés pour refaire les cloisons de cadènes avant de changer tous les hublots et de rajouter un capot de survie dans la coque centrale – et un autre pour chaque flotteur. Jack a calculé les nouvelles cloisons supports de haubans (en sandwich mousse/carbone) et nous avons renforcé l’intérieur des flotteurs avec des tissus de verre, là où elles seraient collées et stratées. Elles ont été fabriquées sur un marbre et stratifiées époxy sous vide. Ce qui dépasse du pont ne donne pas une idée du travail réalisé ! Il en va de même pour la cloison de solent et l’ancrage d’étai… Jacques Roudeau, Philippe Lageat, Maxime, Jean-luc, ma compagne Claude, Samuel, Olivier, Floyd, Tanguy et Thomas pour l’électricité et l’électronique, Alain pour le moteur, Fred le soudeur, Davy Beaudard pour les enduits pistolables (après que toutes ces surfaces ont été poncées pendant des heures à la cale aux grains 40 jusqu’à 220), tous ont été les artisans passionnés de cette renaissance. La phase finale de peinture approchait enfin ; nous avons passé la semaine entre Noël et le 1er janvier 2018 à poncer, mastiquer et reponcer, avant le cycle des peintures entrecoupé par les phases de masquage. Ce fut ensuite le montage final de l’accastillage, des filets, l’installation moteur, la pose plomberie, les finitions extérieures, la peinture intérieure, et enfin la mise en place de la capote. » Rusty Pelican était prêt à naviguer en juillet 2018, mais il est retourné au sec pendant 19 mois – le premier confinement de 2020 a sans doute retardé la vraie mise à l’eau – chez Billie Marine afin de terminer l’intérieur. Rusty a donc repris la mer le 21 juillet 2020. Dans la foulée, le trimaran s’est offert un grand tour d’Espagne et du Portugal, soit 1 840 milles de (re)mise en jambe. Pendant ces 11 jours de mer dans des conditions très variées, Rusty Pelican a pu montrer son aisance au près et ses possibilités de vitesse au portant.
UNE GLISSE MAGIQUE
Avez-vous déjà éprouvé le toucher d’eau d’un trimaran Newick ? Expérimenté la douceur de son passage dans la mer ? Senti cet appui légèrement gîté avant de percevoir la poussée verticale rassurante des gracieux flotteurs ? Rusty exprime sa force et son équilibre à toutes les allures ; dès 5 nœuds de vent, le trimaran « communique » avec le barreur. Pour peu que l’équipage dégage le flotteur au vent et qu’on ait pris soin d’abaisser la dérive à fond et de régler les profils, il transforme ce vent encore faible en vitesse et sensations. Si un barreur adroit festonne dans les risées, l’animal vous fait croire que le vent monte, il n’en est rien – ces trimarans fabriquent leur propre vent ! Les nouveaux appendices font merveille et les voiles membranes modernes alliées au gréement textile procurent un agrément de pilotage exceptionnel. Directement relié au châssis bois-composite, le barreur est alors en connexion directe avec la devise de l’architecte : « Fast is fun but keep it simply stupid. » La glisse de Rusty est caractéristique des trimarans Newick – même si chacun conserve sa propre personnalité. Les caractéristiques de cette limousine sportive sont sans doute l’élégance et l’efficacité confortable. Ce trimaran n’a pas de « trou » et sa plage d’utilisation est très ouverte. Petit temps au près, déboulé dans la brise ou reaching échevelé, il sait tout faire avec grâce et progresse dans la mer en souplesse. Ce multicoque virtuose vient de sortir de l’oubli qui le guettait, il restera gravé dans la mémoire de tous ceux qui auront la chance de le rencontrer.Take care, et à très bientôt sur l’eau, nous l’espérons.
Descriptif technique
Designer : Richard Newick
Modèle: Three Cheers MKIV modified
Constructeur : Damian McLaughlin (Massachusetts)
Matériau : West System (bois moulé/époxy/verre)
Longueur : 14 m - Largeur : 9,10 m
Tirant d’eau : 1/2,30 m - Surface GV : 57 m2
Solent : 45 m2 - Trinquette : 20 m2
Code 0 : 76 m2 - Spi asymétrique : 140 m2
Date de mise à l’eau : 1983
Restauration : 2017-2019
Motorisation 2019 : Volvo 40 CV saildrive

« POUR MOI, CE BATEAU REPRÉSENTE LE COMPROMIS IDÉAL ENTRE ESTHÉTIQUE, VITESSE, PÉDIGRÉE ET HABITABILITÉ »
Koen Joustra, propriétaire de Rusty Pelican.