Lors de ma première rencontre avec Francis Lapp et son fils Nicolas lors du Nautic de Paris en décembre 2000, j’étais loin de m’imaginer écrire cet article aujourd‘hui. Tous deux me présentaient alors leur nouvelle société Sunreef Travel – devenue depuis Sunreef Yacht Charter – chargée de l’exploitation de catamarans de luxe pour des charters exclusifs sur les zones de navigation les plus idylliques de la planète. Le multiyacht ?
Un concept balbutiant en 2000 !
Malgré leur enthousiasme, j’avoue que j’étais un peu perplexe ; hormis Douce France, le VPLP de 42 mètres tout juste lancé en 1998 par Alumarine, l’offre du yachting d’exception – à moteur comme à voile – était à l’époque principalement monopolisée par de très luxueux monocoques.
Il y avait, bien sûr, certains catamarans de près de vingt mètres proposés par Fountaine Pajot, des marques avec de très belles finitions comme Privilège ou Yapluka, ou encore quelques rares one-off comme ceux de Peter Quality Yachts. Mais globalement, le niveau de prestation était largement insuffisant pour une clientèle habituée au meilleur du haut de gamme. Et c’est justement ce créneau quasi vacant du multicoque de luxe que vise la marque Sunreef en 2002 : un an plus tard, le tout jeune constructeur met à l’eau à Gdańsk, en Pologne, un premier 74 pieds à flybridge. Même si ce marché du multiyacht était déjà convoité par d’autres constructeurs au début des années 2000, il était tout de même difficilement envisageable, pour la plupart des observateurs, d’investir massivement sur ce segment. C’est pourtant ce qu’a fait Sunreef… et force est de constater aujourd’hui que le début du 21e siècle a consacré l’avènement du multicoque – non seulement comme plateforme idéale de croisière, mais aussi comme support efficace dans l’univers du yachting de luxe (voir MM Hors-Série n° 14 et 15). Avec plus de 140 catamarans de luxe – à voile et à moteur – de cinquante à plus de cent pieds produits, Sunreef a assurément joué un rôle de premier plan dans cet essor. Sa vision est aujourd’hui matérialisée par la réalisation d’un nouveau chantier ultra-moderne, de plusieurs gammes de multicoques de 50 à 110 pieds, et le démarrage de la fabrication d’un superyacht catamaran de 49 mètres.

La Pologne, devenue européenne, compte désormais parmi les destinations attractives :
Sunreef n’hésite pas à organiser des rendez-vous de prestige à domicile afin de présenter ses gammes de catamarans.
Frenchman in Poland
Mais revenons tout d’abord sur les éléments qui ont contribué au succès de la marque. L’esprit défricheur ne fait pas tout, bien d’autres paramètres entrent en considération pour comprendre la spectaculaire ascension du chantier. A commencer par la personnalité de Francis Lapp ; l’industriel mérite ici qu’on retrace son parcours. Né en France en 1958, il a démarré sa carrière dans la construction et l’électricité. Passionné de rallyes automobiles, il découvre la Pologne lors d’une épreuve. Séduit par les capacités de production et de développement de l’économie de ce pays, Francis décide de s’y installer dans les années 1990. Il devient rapidement incontournable dans le domaine de l’électro-connectique. C’est en Pologne que Francis découvre la voile – et plus précisément les catamarans de sport. C’est la découverte de ce milieu qui le motive à créer Sunreef Travel dont nous avons parlé plus haut. Après l’acquisition d’une flottille de yachts semblables, Francis constate que ses clients souhaitent des catamarans plus grands et plus confortables. Mais il s’aperçoit qu’aucun yacht sur le marché ne répond à son cahier des charges. C’est ce constat qui motive l’entrepreneur à lancer Sunreef Yachts.

Francis Lapp fait partie de ces entrepreneurs passionnés et déterminés.
Son enthousiasme pour les catamarans haut de gamme et sa vision de l’évolution des yachts de grande plaisance ont participé à l’avènement des multicoques dans l’univers du luxe.
Dans les ateliers de Solidarność…
La ville de Gdańsk fut longtemps une base navale stratégique pour la Russie – ce port situé tout au sud de la mer Baltique est baigné par des eaux moins froides que celles de Saint-Pétersbourg. De fait, l’hiver, la zone est très rarement soumise au gel et les eaux restent libres. Dans ce contexte, c’est la Russie qui remplissait le carnet de commandes du chantier naval de Gdańsk. Dans la cité polonaise, le savoir-faire en termes de construction navale est reconnu, mais c’est surtout un ouvrier qui va faire parler de lui : dans son petit atelier d’électricité, Lech Wałęsa fonde en 1980 le mouvement Solidarność. Devenu leader politique, l’ex-ouvrier parviendra à être élu Président de la République en 1990 et à dégager la Pologne de la tutelle russe. Mais le retrait de la superpuissance provoque l’effondrement de l’économie navale de la ville – le chômage de masse s’invite sur le port.
C’est précisément sur ce site historique que Sunreef va s’implanter, participant à relancer l’activité de la ville portuaire. La jeune marque profite de conditions particulièrement favorables quand elle se propose de louer des hangars de l’illustre chantier, dont l’atelier de Lech Wałęsa transformé en menuiserie pour la circonstance. La main-d’œuvre locale est qualifiée et motivée, mais dans des domaines parfois éloignés de la plaisance. Alors Francis Lapp, en bon meneur d’hommes, n’hésite pas à importer le savoir-faire, notamment pour la stratification, les composites, l’ébénisterie, la sellerie et le gréement – sur place, il profite déjà d’un excellent niveau pour la métallurgie, la plomberie et bien sûr l’électricité.

Derrière la porte bleue, à droite de l’image, l’ancien atelier d’électricité où Solidarność a été fondé.
Ce local est devenu un atelier de menuiserie du chantier. Chez Sunreef, dans les bureaux du siège de la marque, Lech Wałęsa ne cache pas sa présence !
Bienvenue en Europe
Alors que le premier modèle CHE navigue à peine, la Pologne entre dans l’Union européenne (1er mai 2004). Cette adhésion, accompagnée de capitaux et d’investissements étrangers, booste le pays. Ces perspectives de développement profitent à Sunreef; le constructeur surfe déjà la vague du marché de la grande plaisance – un secteur d’activité chaque année plus important - et profite de l’augmentation des salaires pour attirer une ingénierie de plus en plus précise. Le chantier organise sa production avec la plus grande autonomie – il reste réactif par rapport au marché et parvient à maîtriser ses coûts. Dès 2008, un autre hangar est loué pour produire des mâts en composite de plus de 25 mètres. Une gamme de powercats transatlantiques à double pont est lancée dans le sillage du 70 pieds étudié en collaboration avec le regretté Laurent Bourgnon. La crise financière de septembre 2008 et les difficultés économiques qui l’accompagnent vont valider la formule catamaran auprès des armateurs, désormais plus sensibles à la sobriété en termes de consommation. Sunreef lance Iphara, un 102 pieds double pont à voile, et un second CHE de 114 pieds – en 2010, cette unité est le plus grand catamaran gréé en sloop jamais construit. Ces commandes confirment les intuitions de Francis Lapp quant à l’évolution du marché du yachting, et se soldent par des premières nominations aux awards et autres récompenses internationales.
Finition custom pour chaque modèle
La dernière décennie ne fait que conforter les acquis précédents : les ventes se succèdent, l’activité augmente d’autant. D’autres hangars sont alloués à la production. Dans ce contexte, les équipes du chantier s’organisent en permanence afin de conserver des délais de construction réalistes. Un 70 Power est livré en sept mois avec une finition intérieure entièrement réalisée sur mesure. L’intégration d’un bureau d’études interne capable d’intervenir sur l’ensemble des composants des catamarans proposés renforce la flexibilité ; cette souplesse de proposition est mise à profit pour développer de nouveaux concepts architecturaux. A part les moteurs, le gréement courant, les voiles et l’électroménager, tout est fabriqué en interne. L’électricité, l’inox ou la tapisserie sont devenus des spécialités maison. Baies vitrées, accastillage, passerelles ou encore grues hydrauliques sortent des ateliers de Gdańsk. La maîtrise des délais est importante – celle du coût de production également, sinon plus ! Là, la marque polonaise ne s’est pas fait que des amis dans le monde de la plaisance en proposant un rapport prix/prestations avantageux. Forcément, avec une finition custom où chaque modèle est différent et amélioré au fur et à mesure des livraisons, le chantier s’expose de temps à autre à certaines difficultés techniques ou conceptuelles. Quelques ratés qui n’ont pas manqué d’attirer les foudres. Mais là encore, le constructeur s’adapte ; la réactivité est le maître mot, puisqu’une équipe de service après-vente est prête à se rendre à l’autre bout du monde si nécessaire. Le budget de ce service est conséquent, mais la satisfaction de la clientèle est prise très au sérieux par Francis Lapp, qui aime à préciser que « l’expérience de villégiature doit être au top, sur mer comme à terre ».

Le show-room du chantier comporte tous les éléments de décoration possibles et imaginables.
En ce qui concerne les finitions intérieures, il est possible de partir d’une feuille blanche…
L’innovation aux commandes
Toujours plus d’efficacité, de confort et de capacité de réception : l’innovation est au cœur de la réflexion de la marque pour atteindre ces objectifs. Si le concept Supreme avec son look clairement urbain a fait beaucoup couler d’encre à sa sortie, il est au final dans l’air du temps si l’on en juge par l’incroyable succès des « bateaux pontons » aux Etats-Unis. On note que, si la nouvelle gamme Supreme adopte depuis deux ans des aptitudes marines plus poussées, la disposition des volumes habitables est inchangée. Tous les Sunreef sont désormais construits en composite. Un matériau plus séduisant pour la clientèle du chantier – surtout quand la fibre employée est le carbone, à l’instar du 80 pieds Levante, premier modèle de la gamme Carbon Line. L’innovation se poursuit aujourd’hui avec les nouveaux Eco – quatre modèles voiles et autant moteur – à propulsion électrique. L’équipe dirigeante du chantier est parfaitement consciente du défi en termes de recherche et de technologie que représente cette catégorie de yachts. Deux bureaux d’études totalisant 90 personnes – un pour la conception technique et l’autre pour les aménagements – sont déjà en place, car de nombreux autres modèles sont en cours de production : un 110 pieds voile, plusieurs 80 et 60 et aussi un 60 Eco. Là aussi, l’approche est radicale : le constructeur met au point ses propres moteurs électriques, ses batteries et même des nouvelles cellules photovoltaïques. Ces dernières seront, grâce à une nouvelle connectivité et à une recherche sur les résines, disposées sur toutes les parties composites du bateau. Toute la conception du fonctionnement électrique a été revue de A à Z. On peut marcher sur les cellules, les laver au nettoyeur haute pression et les remplacer une par une si besoin. Même recherche poussée du côté des consommateurs : air conditionné et groupes froid sont développés en interne afin de parvenir aux plus basses consommations.
Sunreef, par ses capacités d’adaptation rapide à une nouvelle tendance ou technologie, a apporté un air de légèreté à la plaisance. La marque, un peu glamour, est très attractive grâce à une mise en scène habile de ses clients people. Sunreef a su également plaire aux femmes. Dépassons l’a priori un rien ringard qui voudrait que les épouses de l’armateur s’impliquent dans la décoration intérieure du catamaran : ça reste semble-t-il d’actualité, mais il est beaucoup plus intéressant de noter que les armateurs de Sunreef ne sont pas forcément… des hommes.

La plus grande fraiseuse CNC d’Europe est en action. Elle est disponible pour façonner des moules géants.
Un nouveau défi
Avec pas moins de 111 voiliers et 33 catamarans à moteur construits, un chiffre d’affaires d’environ 120 millions d’euros et 600 employés – dont 300 en travail indépendant –, Sunreef est aujourd’hui le leader mondial du catamaran de luxe. Huit hangars sont occupés dans les chantiers navals historiques. Ces bâtiments ont reçu le label du patrimoine européen. La zone est en pleine mutation – elle devient un quartier touristique et résidentiel prisé. Les clients qui visitent le chantier passaient une journée à Gdańsk il y a 20 ans. Aujourd’hui, ils restent volontiers quelques jours dans cette ville devenue très attrayante. Les installations conservent un certain charme – le parfum de l’histoire sans doute –, mais sont devenues désuètes face aux impératifs de production actuels, soit 30 catamarans par an et des modèles de plus en plus grands. Sunreef a donc besoin d’un outil de plus moderne. Un tour en voiture nous emmène à deux pas de la ville, sur un bras de la rivière Martwa Wisla.

La nouvelle menuiserie est bien plus ergonomique et fonctionnelle que les anciens ateliers du vieux port industriel.
Elle correspond mieux aux nouveaux objectifs que s’est fixés Sunreef en termes de cadence et de qualité.
La marque a investi huit hectares de terrain sur lesquels 25 000 m² de hangars sont désormais opérationnels. Un grand hangar-tente accueille le ber du nouveau superyacht de 49 mètres en commande. A l’heure où vous lisez ces lignes, la nouvelle menuiserie est déjà installée dans un hall de 160 mètres de long – ce bâtiment héberge également plusieurs robots CNC, dont le plus grand d’Europe qui servira à réaliser des moules géants de pont, roof et cockpit. Le siège et l’ensemble des halls de montage seront inaugurés très prochainement : la nouvelle ère de Sunreef peut commencer !

Le nouveau chantier Sunreef, proche du centre-ville, est imposant.
La grande tente-hangar au centre de 70 mètres sur 40 est destinée à abriter la construction du superyacht catamaran de 49 mètres à moteur.