Le temps agit tel un alambic en distillant les souvenirs, en édulcorant la mémoire des contingences logistiques, des infortunes de mer et des inquiétudes éphémères. Restent alors le parfum des sensations océaniques et la quintessence subjective de nos meilleures impressions de voyage. Après 6 mois de décantation terrienne, voici donc ma perception de ce que nous avons aimé au cours de notre circumnavigation dans l’Atlantique à bord de Yumelo, le Neel 43 que nous avons loué pendant 10 mois.
Etre en mer
Nous avons aimé être en mer, naviguer, parcourir l’océan et nous confronter à son ampleur, éprouver la sensation d’infini qu’inspire son immensité, la perspective d’un horizon circulaire, par nature inatteignable.
Nous avons aimé faire corps avec Yumelo : osciller au gré des ondulations et soubresauts peu à peu familiers de l’océan, ressentir ses mouvements trépidants, cadence harmonique de nos jours, et ses mouvements lancinants, tempo soporeux de nos nuits. Nous avons aimé tanguer, rouler, danser et mettre notre équilibre à l’épreuve chaloupée de la houle.
Nous avons aimé être attentifs aux caprices de Neptune, aux moindres souffles d’Eole. Ressentir le vent du large lorsqu’il effleure ou percute notre visage, anticiper ses changements d’humeur et vivre au rythme fluctuant de cette nature bleue souvent docile, parfois hostile.
Nous avons aimé le sel, omniprésent, qui enveloppe, irrite, et appelle pourtant la nostalgie du bord de mer de notre enfance.
Nous avons aimé le ballet des astres, lorsque les dernières lueurs du jour s’effacent derrière l’horizon, que la lune, spectaculaire, fait une rousse apparition puis s’évapore dans un halo, que la mer scintille au levant, qu’elle étincelle au zénith, qu’elle rougeoie au couchant. Nous avons aimé ce quotidien panoramique et versatile en Technicolor.
Le ciel s’assombrit, le vent ne souffle plus, il siffle (Beaufort 7-8). Les vagues ne sont plus des collines et des vallons verdoyants, mais semblables à des pics enneigés. Il y a de l’électricité, mais aussi de l’humilité dans l’air, car Yumelo se cabre : nous avons réduit la voilure, pris un cap portant, fuyant. L’équipage, solidaire, se mobilise et redouble de vigilance pour affronter les éléments soudain belliqueux. Nous prenons ces colères passagères pour des piqûres de rappel, une injonction à ne pas négliger ni sous-estimer la puissante impétuosité de notre hôte, malgré l’adrénaline que nous ressentons.
Puis, après que ce grain a déguerpit vers d’autres horizons, après que cet orage s’en est allé électriser d’autres parcelles de mer, que ce front s’est déplacé vers d’autres batailles, nous avons aimé l’amplitude retrouvée, la douceur de l’alizé, la brise bienveillante qui réinsuffle avec parcimonie. Nous renvoyons le spi.
Deviner la faune marine
Depuis Yumelo, du haut de notre franc-bord, nous avons aimé deviner le foisonnement de l’univers marin, déceler les indices émergés de sa profusion. Ici, une ombrelle irisée et translucide emportée par le courant, là, un banc d’exocets tentant, à tire-d’aile, d’échapper à leurs prédateurs zélés, ici un poisson lune, une tortue de mer en apesanteur, nageant entre deux eaux, ici encore une armée de chasseurs véloces écumant la mer à la poursuite de leurs proies, et là, des milliers d’organismes microscopiques mis en mouvement, en poussière et en lumière par les remous du multicoque… Autant de témoignages de la richesse d’un écosystème dont nous fûmes, le temps de notre voyage, corps allogènes, les observateurs privilégiés de la vie fascinante.
Puis lorsque, d’un battement de nageoires, une troupe de dauphins vient narguer l’étrave du trimaran, nous offrant les premières loges du spectacle de leur agilité, nous éclaboussant de leur virtuosité, de leur éloquente curiosité. Nous avons aimé ces ballets impromptus, le regard malicieux de ces cétacés et la sensation présomptueuse d’affinité que nous avons alors ressentie.
Précédée par le geyser de son expiration, sa majesté Baleine, luisante et imposante, fait escale en surface. Nous profitons de cette furtive faveur, de cet instant suspendu à ses mouvements paradoxalement fluides, à l’allure gracieuse de son corps si massif, avant qu’elle ne nous salue d’un élégant claquement caudal et ne disparaisse vers d’autres abysses. Nous avons aimé croiser ces géants légendaires, placides et magnanimes.
Puis un aileron, telle une serpe aiguisée déchirant le vernis de l’océan, nous annonce une inquiétante présence : un requin-marteau passe son chemin. Mythique, il fait son effet !
Aguichée par le menu fretin effarouché par l’étrave du bateau, une escadrille de sternes vient tournoyer devant la proue, à l’affût des poissons volants imprudents préférant le marteau à l’enclume.
Nous avons aimé le vol gracieux des oiseaux qui, portés par le souffle ascendant du génois, planent nonchalamment, donnant l’impression de stationner en suspension au-dessus du bateau avant de plonger vers leur cible.
Naviguer la nuit
Seul dans la nuit, atome d’un équipage moléculaire, je veille sur le bateau, garant de sa bonne marche, de la sécurité de chacun. Avec conscience, je tiens mon quart : j’observe la crête des vagues, ses reflets argentés, le sillage phosphorescent des coques, je contemple le dôme stellaire, ébloui par une myriade d’éclats. Je suis émerveillé par cette immensité lactée qui se dévoile avec l’obscurité. Je suis une particule de l’univers, je me sens vivant, gagné par une sensation de plénitude absolue, exaltée cette nuit par la chanson Portrait of a Romantic de John Surman.
Puis, avec le temps qui s’étire, une légère somnolence s’installe, tente de corrompre ma vigilance. Je m’active pour la juguler : j’ajuste le cap, je règle les voiles. J’attends la relève en mettant le livre de bord à jour, comme un rituel. J’y consigne les faits et gestes d’Eole et de Neptune, les allures du bateau, les petites péripéties de ma veille et les instructions de navigation. Enfin, avec délicatesse et fermeté, je procède au réveil de mon équipier (la fermeté étant directement proportionnelle à la capacité dudit équipier à sortir de sa torpeur, à émerger dans cet environnement instable). Nous échangeons rapidement sur la météo, les réglages de Yumelo, les évènements passés, les perspectives à venir, le cap ou l’angle au vent à tenir... Parfois, nous profitons de cette transition pour effectuer, en binôme, une prise de ris, un empannage ou un virement de bord. Alors, nous regardons le ciel, et partageons notre fascination.
Nous avons aimé nous recoucher après 2 ou 3 heures de veille, avec le sentiment du quart accompli, avec délectation et sérénité, et nous rendormir profondément, insensibles aux cahots du bateau.
Nous avons aimé l’atmosphère de ces navigations nocturnes, la sensation paradoxale de solitude qu’elle engendre et qui agit comme exhausteur des sens, l’impression que l’océan et le cosmos s’entremêlent et nous avalent.
Nous avons aimé la tacite solidarité qu’impose la navigation de nuit, et la confiance mutuelle entre membres d’équipage, l’intimité feutrée qui s’installe lors des changements de quart et la simple idée de faire route dans la nuit.
Voyager, arriver par la mer
Nous avons aimé, après un lent voyage en mer, envisager la possibilité d’une île, renifler la terre qui se dévoile d’abord par ses odeurs, avant de révéler ses formes et l’ombre de ses paysages. Arriver quelque part, puis fouler un sol nouveau, sentir l’atmosphère d’un port, l’ambiance d’une ville, deviner la richesse des gens d’ici et aller à leur rencontre.
Après avoir enroulé le génois, affalé la grand-voile et mis le moteur en marche, nous entrons dans la baie par le sud tel que recommandé par le guide nautique. Nous ne sommes pas seuls : la présence de plusieurs voiliers contrarie nos aspirations de Robinsons, mais nous rassure cependant sur la qualité de la protection qu’offre l’abri. Alors que nous pénétrons doucement au moteur vers le centre du plan d’eau, à pales feutrées, nous découvrons la topologie du site, la géométrie du mouillage, les prés carrés implicitement préemptés par leurs occupants éphémères. Un tour de reconnaissance nous permet d’apprécier l’espace entre les bateaux, de confirmer la hauteur d’eau ainsi que la qualité du sol : nous viserons les zones turquoise, indicatrices de fonds sableux. Nous décidons de jeter l’ancre derrière un ketch gris. Chacun connaît son rôle, la chorégraphie du mouillage peut alors commencer.
Exquise essence de notre voyage que d’arriver par la mer et de trouver refuge et villégiature ! Nous avons aimé traquer et découvrir ces petits coins de paradis, havres sauvages, criques avenantes, et y séjourner le temps d’une courte escale, hôtes privilégiés d’un palais naturel où tout apparaît n’être qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Par la volonté du vent et du courant, Yumelo a trouvé sa place dans le pêle-mêle ordonné du mouillage. Droit devant, à portée de brasse, le rivage rutilant nous tend les bras : nous organisons donc notre débarquement. Nous avons aimé atterrir, ressentir le sol rebelle qui se débat sous nos pieds devenus marins, la légère ivresse provoquée par le tangage de cette terre moins ferme qu’il n’y paraît. Conquérants explorateurs de paillottes et de pacotille, nous avons rapidement mis notre grapin (et notre gosier) sur le bar de la plage, et nous avons aimé nous asseoir face à la mer, contempler un autre point de vue en profitant de la saveur de la première gorgée de bière ou de la boisson locale à base de rhum.
Accompagnés par un guide certifié, accrédité et financé par nos soins de touristes parfaitement consentants, nous sommes partis à la découverte des splendeurs promises de l’île. Au-delà des forêts luxuriantes, des chutes en cascade, des roches chamarrées, des dunes flavescentes, des belvédères vertigineux, de tous ces trésors naturels et culturels, nous avons aimé entrevoir à travers notre guide l’histoire de l’île, celle de ses habitants et de leurs aïeux.
Nous avons aimé, luxe ultime, nous jeter à l’eau depuis Yumelo et profiter de cet environnement unique. Plonger, faire le tour du Propriétaire à la nage, puis, équipés de masques et de tubas, nous muer en observateurs palmés, médusés par la faune et la flore prodigieusement polychromes.
Nous sommes spectateurs de la vie foisonnante, de l’effervescence sociale et des drames qui se trament dans cet aquarium géant. Au détour d’un herbier, une tortue de vert et d’argent vêtue prend son envol et nous enjoint tacitement à suivre à distance son élégante quête d’atmosphère. Nous avons aimé contempler cet animal tétrapode d’un raffinement anachronique, sans jamais nous lasser de ses va-et-vient, de son apparente affabilité.
Enfin, nous avons aimé songer à relever l’ancre, prolonger notre voyage, dilater le temps, reprendre la mer, être portés par ses flots, voguer de nouveau sur l’océan des possibles !
Faire des rencontres
Nous avons aimé la fluidité sociale, la spontanéité des liens qui se nouent entre marins nomades. Simplement, sans ambages, au détour d’un ponton, entre voisins du rivage, une tacite connivence naît de la convergence d’ouverture, de nos desseins et nos passions. Nous avons aimé ces rencontres, ces fragments de fraternité, d’amitié sincère parfois pérenne, mais souvent passagère, et qui sont le vrai butin de notre voyage.
Nous avons aimé la solidarité implicite qui s’exerce entre buissonniers de la mer. Outre le partage d’expériences, de compétences, de petites infos confidentielles, nous avons aimé la philosophie d’entraide mutuelle dont chacun se fait l’apologue et le potentiel exécutant :
« Canal 72. Anakao, Anakao pour Yumelo, Yumelo »…
Nous avons aimé naviguer de concert avec Anne et François, planifier nos rencontres, nous croiser par hasard, explorer ensemble de nouveaux rivages. Partager nos sensations, nos impressions de voyage, nos options de routage, nos amis de passage.
D’équipage en équipage, par votre humeur joviale, par votre engouement, votre expérience, votre appétence, vous avez contribué au voyage de Yumelo et en avez sublimé la saveur. Nous aimons la toile de souvenirs communs tissés au fil de l’eau, des paradis idylliques, des traversées océaniques… et des boissons exotiques !
Et puis rentrer…
« Heureux qui comme Ulysse, après un long voyage »… Nous avons aimé envisager notre atterrissage, nous projeter dans un avenir sans sel et faire l’inventaire à la Prévert des bonnes raisons de nous réjouir de notre retour à terre :
- Retrouver nos proches : nos amis, nos parents, nos enfants,
- Sentir les effluves de garrigue exacerbés par la terre chaude de Provence,
- Aller acheter notre baguette à la boulangerie du coin,
- Programmer un ciné, un théâtre, un concert,
- Déléguer le lavage du linge et de la vaisselle à des machines,
- Ne plus nous préoccuper de la force annoncée des vagues et du vent,
- Profiter d’un sommeil serein, sans bruits intempestifs et suspects, sans alarme, sans tangage, sans roulis,
- … Rêver d’autres voyages, d’autres rivages !



