En Suisse, il n’y a pas la mer, et pourtant, on n’y compte plus les prestigieux régatiers qui connaissent par cœur leurs subtils plans d’eau… L’épreuve reine de ces marins d’eau douce qui savent en remontrer aux coureurs océaniques les plus titrés est le Bol d’Or Mirabaud, qui se déroule tous les ans en juin sur le Léman.
Depuis 1939, la Société Nautique de Genève donne le tempo de la plus grande régate intérieure au monde.
Son scénario, ô combien imprévisible, sait tenir en haleine les amateurs de régates les plus pointus. Entre vents violents – les images du gros grain de l’édition 2019 ont fait le tour du monde – et pétole accablante, le choix de l’embarcation capable de l’emporter n’est pas une mince affaire. Comment couvrir le spectre d’une telle palette de conditions ? C’est là le terreau d’une volonté d’innovation quasiment sans limite qui a conduit des générations de Propriétaires à concevoir les multicoques les plus performants de leur époque.
Du D35 au TF35
Depuis l’édition 2021, le Bol d’Or Mirabaud est le théâtre d’un nouvel affrontement inédit. D’un côté, l’unique D35 en course aux mains de Christian Wahl, et de l’autre les flambant neufs TF35, au nombre de six. Classe reine du lac pendant une bonne quinzaine d’année, les D35 ont tiré leur révérence à partir de 2020, lorsqu’une partie de leurs Propriétaires a décidé de les envoyer prendre leur retraite en Hongrie, à 1 000 km à l’est, du côté du lac Balaton, dans le but de les remplacer par un foiler bien spécifique. Le TF35 est ainsi né. Ce multicoque était donc censé asseoir sa suprématie sur le Léman en volant même par petit temps – un pari osé. L’engin est en effet capable de décoller au portant grâce à une risée de 6 nœuds seulement, et dispose notamment d’un système de régulation automatique de l’altitude, ce qui en fait une machine redoutable, capable de creuser des écarts phénoménaux en quelques minutes sur ses foils. Mais voilà, pas de vol par moins de six nœuds de vent. Or, lors de cette édition 2023, Eole a enregistré une pointe à 7 nœuds, rien de mieux – il n’y avait pas de quoi perdre son chapeau. Pour la deuxième année consécutive, les TF35 ont donc traîné leurs foils. Tous… sauf un équipage qui ne manque pas de panache : ces warriors de la pétole ont donc pris le pari osé de troquer pour la première fois en course leur paire de foils par des dérives. Initialement conçu comme un hybride, le TF35 peut être équipé de dérives en C – à condition d’effectuer les travaux nécessaires quelques jours à l’avance. Quelques tests réalisés à l’entraînement et une poignée de calculs savants avaient initialement suffi à convaincre la quasi-totalité de la flotte que le jeu n’en valait pas la chandelle. En effet, mathématiquement, quelques dizaines de minutes de vol peuvent suffire à combler le retard accumulé sur les catamarans archimédiens d’ancienne génération – M2, D35, etc.
Coup de poker
C’est le spécialiste du multicoque Jérôme Clerc, à la tête de l’écurie Realteam, qui a changé son fusil d’épaule. L’équipage a bien failli réaliser le casse du siècle, et a animé la course de bout en bout. Face aux prévisions de vent bien faible, Jérôme Clerc et ses hommes ont donc décidé de tenter le tout pour le tout. « Après un résultat moyen sur la Genève-Rolle-Genève (régate prélude du Bol d’Or qui se déroule une semaine en amont NDLR.), nous nous sommes dit que nous pouvions prendre un risque, commente Jérôme Clerc, qui se classe finalement 4e au scratch et 1er de sa classe. Nous avons donc opté pour changer nos foils par des dérives en C, comme cela est prévu par notre jauge. » Le match foils vs dérives allait pouvoir commencer !
Au coup de canon, à 10h, les 420 embarcations sur la ligne de départ trouvent sans grande surprise un lac plat comme une flaque d’huile. Ce n’est qu’après de longues minutes que les premiers rayons de soleil permettront aux menues brises thermiques de s’établir. Naturellement, les catas archimédiens décollent les premiers, mais les foilers restent au contact, prêts à rattraper à pas de géant le différentiel consenti aux catamarans d’ancienne génération. Le D35 de Christian Wahl est d’abord dans le coup ; les M2, vieux de 20 ans, mènent un temps la danse, avant que Realteam ne prenne les manettes après la sortie du Petit-Lac. A coup de bonnes options stratégiques, le TF35 à dérives se montre dominateur et capable de concurrencer les unités les plus performantes dans le petit temps. Il vire la marque de mi-parcours au Bouveret en tête après huit heures de course. Le TF35 archimédien est talonné par deux M2, tandis que le premier foiler, Alinghi Red Bull Racing, est à ce stade 4e, à plus de 27 minutes du leader.
Coup de maître
Christian Wahl sur son D35, la marin le plus titré de l’histoire de l’épreuve, accuse alors un retard de plus de 40 minutes au Bouveret, et voit à ce moment ses chances de remontée s’amoindrir. Mais le « Sorcier du lac » ne lâche rien et croit en ses chances jusqu’au bout. Son expérience de la course joue en sa faveur : « C’était une course très difficile, qui s’est finalement jouée au large de Coppet, relate Christian Wahl. Nous étions trois bateaux séparés par dix mètres, avec Realteam Sailing et Patrimonium. Nous sommes parvenus à nous glisser sous Realteam Sailing et à creuser un léger avantage, que nous avons ensuite conservé jusqu’à la ligne d’arrivée. »
Mètre après mètre, le D35 grignote du terrain. La course est intense, historiquement longue, la chaleur accablante. Les multicoques passeront la majeure partie de la nuit sur l’eau. C’est une autre course qui démarre. La navigation de nuit sur le Léman est réservée aux spécialistes capables de détecter et situer le panel impressionnant de brises nocturnes offert par le plan d’eau franco- suisse. Plus bas, plus rapide, le D35 remonte d’abord les M2 avant de placer son attaque sur Realteam de Jérôme Clerc. « Nous naviguions en contrôle de notre adversaire, explique Jérôme Clerc. Mais nous avons vu le D35 passer au portant sous notre vent sans que nous puissions rien faire. » C’est donc impuissant que Realteam a cédé dans les derniers milles de la course face au D35 et à deux M2, Swiss Medical Network et Patrimonium.
Quelles stratégies pour les TF35 ?
Pourtant, en 2021, lors de la première participation des TF35 au Bol d’Or Mirabaud, les performances de ces derniers avaient mis tout le monde d’accord. Un léger courant de nord en fin de course leur avait permis de creuser un écart considérable avec les multicoques archimédiens. Ylliam – Comptoir Immobilier l’emportait au terme d’une bataille épique de « foiling jibes » nocturnes. En 2022, le Bol a connu une pétole d’enfer avant de rencontrer des conditions encore plus délicates en 2023. De quoi donner du grain à moudre aux écuries de TF35 qui ne jurent que par le foil ? Si Jérôme Clerc était de ceux qui croyaient en la supériorité du vol, il a en revanche eu la malice de penser en dehors du cadre. Peu de tests et d’entraînements ont été menés pour optimiser le mode archimédien du TF35. Pour Jérôme Clerc, beaucoup peut encore être fait : « Je suis persuadé que ce bateau peut progresser en mode archimédien, mais il faudra pour cela naviguer plus et optimiser certains aspects techniques. » Si les équipages maîtrisent désormais tous les aspects de leurs machines en mode volant, ils n’ont en revanche aucun recul sur l’utilisation de leurs dérives. « Il faudrait par exemple faire évoluer nos voiles. Les nôtres sont conçues pour performer avec 25 nœuds de vent apparent constant, et non pour glisser à des vitesses inférieures à 10 nœuds », explique le skipper de Realteam.
Le plan de voilure devrait certainement constituer une des optimisations clés de cette jeune classe.
En effet, on observe qu’Alinghi Red Bull Racing – qui avait pour l’occasion aligné un équipage composé de jeunes – était équipé a contrario de l’ensemble de la flotte volante d’un grand gennaker.
Ce dernier, plus volumineux, lui a permis de compenser en partie la traînée engendrée par les foils. Les jeunes pousses d’Alinghi Red Bull Racing terminent à une excellente 5e place. Quelle aurait été l’issue de la course si Jérôme Clerc avait fait le choix d’utiliser son grand gennaker ? Le skipper confesse l’avoir mis de côté par manque de recul sur son utilisation.
Le choc des générations a cette fois encore tourné en faveur des catas à dérives. Notons tout de même que les TF35 ont amélioré leurs performances par rapport à l’an passé. Realteam se classe 4e grâce à son option, Alinghi Red Bull Racing se hisse au 5e rang avec ses foils, tandis que l’an passé l’équipe d’Ernesto Bertarelli était arrivée en tête des TF35 avec une 7e place au scratch.