L’explorateur néerlandais Abel Tasman, premier européen à mettre pied en Tasmanie en 1642, croyait alors découvrir une partie non encore cartographiée de l’Australie continentale. Il avait tort, comme l’ont par la suite prouvé les Britanniques George Bass et Matthew Flindlers en 1778, auteurs de la première circumnavigation de la Tasmanie : il s’agit bien d’une île, et nous avons nous aussi l’intention d’en faire le tour !
Les eaux du Pacifique sud, voisines des quarantièmes rugissants, ne sont généralement pas au programme d’un tour du monde à la voile, mais l’épisode Covid a offert l’opportunité de partir à la découverte de rivages peu visités. Avec le concours de La Niña, les latitudes sud de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie connaissent alors des conditions climatiques très favorables pour la navigation dans ces mers australes. C’est ainsi que Cat’leya, parti de Sydney en janvier 2023, arrive à Melbourne pour préparer un tour de la Tasmanie à la voile.
De la baie de Port Philip à l’Île King
Seuls 110 milles nous séparent de l’île King au nord-ouest de la Tasmanie, où nous attendent 1 600 êtres humain, 140 000 wallabys, des milliers de bovins ainsi qu’une nurserie de manchots ! Mais on ne plaisante pas avec le détroit de Bass, alors nous prenons toutes les précautions lors de la sortie de la baie de Port Philip afin d’éviter les vagues énormes qui peuvent se former par la combinaison de variations brutales de profondeurs et du courant contraire. Malgré toute notre prudence, quand nous arrivons à la sortie de la baie dans le chenal, Cat’leya se fait cueillir par des vagues de 2-3 mètres, et je suis alors bien content qu’il soit équipé de deux moteurs de 80 ch qui nous permettent tout de même d’avancer... Heureusement, cela ne dure pas bien longtemps, mais la houle est bien présente et augure d’une traversée inconfortable !
Le cap Wickham et son phare, au nord de l’île King, seront notre premier contact avec la Tasmanie. Ce lieu était au XIXe siècle une étape du transport de migrants et de forçats entre l’Angleterre et l’Australie. Plus de 60 naufrages sont recensés dans ces eaux, ce qui a finalement conduit à la construction du phare. L’édifice, construit en pierre en 1861, mesure 48 mètres de haut, ce qui fait de lui le plus haut phare d’Australie. Peint en blanc, le phare est désormais automatisé ; son feu de 1 000 W porte à 24 milles. Le détroit de Bass était alors un raccourci entre l’Angleterre et Sydney (d’une semaine environ), mais les vents forts, les courants incertains, les cartes imparfaites, les moyens de navigation peu précis et les récifs et rochers débordants à plus de 2 km du littoral réclamaient un lourd tribut à ceux qui l’empruntaient… Nous sommes bien dans les quarantièmes rugissants !
La côte ouest : Macquarie Harbour et Port Davey
La côte ouest de la Tasmanie a mauvaise réputation car, exposée à la houle de nord-ouest, elle n’offre que peu d’abri pour les voiliers téméraires, à savoir Macquarie Harbour et Port Davey. Après 20 heures de voile, nous nous trouvons donc à Hells Gates, l’entrée du premier. Macquarie Harbour hébergeait une ancienne colonie pénitentiaire britannique établie sur l’île Sarah, qui a été utilisée entre 1822 et 1833. Elle avait la réputation d’être l’une des colonies australiennes les plus dures, car il paraissait impossible de s’en échapper tant l’océan et les terres alentour étaient inhospitaliers. Ainsi, le nom de l’entrée du chenal, « les portes de l’Enfer », ne fait pas référence à la dangerosité du site, mais bien à cette réputation…
Au départ de Macquarie Harbour, il est possible d’entamer une remontée de la rivière Gordon sur près de 20 milles : il s’agit de l’une des expériences les plus populaires sur place.
Plus au sud se trouve Port Davey, la destination ultime de la Tasmanie. Aucune route ne dessert cette zone, seulement quelques chemins de randonnée et une piste pour les avions de tourisme. La nature y est sauvage et magnifique : c’est la partie de Tasmanie la plus ressemblante à Steward Island (au sud de la Nouvelle-Zélande), avec ses sommets granitiques chauves et sa végétation plutôt éparse.
La côte sud : l’Île Bruny et Hobart
Après avoir longé South West Cape puis South Cape, nous voici, par 43 degrés de latitude sud, en route vers la côte est et le chenal d’Entrecasteaux. Ce dernier doit son nom au Français Antoine Bruny d’Entrecasteaux, parti à la recherche de l’expédition La Pérouse en 1791. Il atterrit ici dans une baie qu’il baptisa Recherche Bay, et il découvrit que l’actuelle île Bruny était bien une île. De Bruny, justement, nous empruntons l’estuaire de la rivière Derwent pour une petite navigation de 10 miles jusqu’à Hobart. Nous aussi, nous avons fait la Sydney-Hobart, mais à notre façon, c’est-à-dire en 1 mois, au lieu de 2 jours pour les meilleurs en course !
Nous envisageons de nous rendre à Constitution Dock, le ponton où les visiteurs peuvent accoster, mais malheureusement, le pont à bascule qui permet d’y accéder n’est pas assez large pour Cat’leya… Finalement, nous prenons un coffre au Royal Yacht Club of Tasmania juste en dessous du Mont Wellington qui domine la ville et qui se couvre même d’un manteau de givre blanc par certaines nuits fraîches d’été !
L’histoire d’Hobart est intrinsèquement liée à la chasse à la baleine et au phoque, ainsi qu’au commerce avec la Chine et à la construction navale. Cependant, au début de son occupation par l‘Angleterre, c’était essentiellement une terre d’exil pour les condamnés après la perte des colonies américaines. La révolution industrielle créa une énorme crise de chômage dans les campagnes anglaises dont la main-d’œuvre précarisée afflua dans les villes d’Hobart, où la pauvreté se développa peu à peu. Face à l’augmentation des larcins et de la violence, la justice se révéla d’une sévérité inouïe, si bien que le simple vol d’une pomme vous envoyait au bagne ! Les bateaux qui rentraient en Europe après « livraison » des bagnards furent amenés à commercer les peaux de phoques avec la Chine afin de rentabiliser le voyage de retour, tandis que l’huile extraite des baleines servait alors à éclairer Londres et New York. La construction navale connut alors un important essor avec le développement de ces activités.
La côte est : l’île Tasman, l’île Maria et la péninsule Freycinet
Après Hobart, la côte de l’île Tasman est composée de falaises de dolérite formant des orgues géantes, les plus sauvages de la Tasmanie. Certains noms sont célèbres : le Rocher de la Cathédrale, les Lanternes… Lorsque les participants de la Sydney-Hobart aperçoivent ces rochers, c’est une vraie délivrance qui annonce qu’ils ont passé le détroit de Bass et naviguent à présent vers le sud le long de la côte est de la Tasmanie, dans les quarantièmes rugissants…
Nous voici à présent à l’île Maria : nous allons mouiller devant French Farms afin de partir en randonnée à la rencontre des oiseaux et des wombats, ces marsupiaux fouisseurs, dont la tête rappelle celle des koalas. Les couchers de soleil sont ici mémorables !
Une vingtaine de milles plus au nord, c’est la péninsule Freycinet. Un beau mouillage nous attend au nord de l’île Schouten à Crocketts Bay, puis Bryans Corner, où nous pêchons huitres et coquilles Saint-Jacques.
Mais nous sommes déjà mi-mars et il nous faut penser à rejoindre l’Australie. Sur notre route, le groupe Furneaux, un archipel d’îles au nord-est de la Tasmanie qui mériterait à lui seul plusieurs semaines d’exploration…
Nous quittons donc la péninsule Freycinet pour St. Helens, un port naturel intérieur dont l’entrée est protégée par une barre particulièrement vicieuse. A notre arrivée, coup de chance, un bateau de pêche se présente à l’entrée et se propose de nous guider ! Effectivement, l’entrée de la passe n’est pas facile à négocier, le chenal est parfois assez étroit, et il vaut mieux rester humble dans de telles situations…
Cap au nord et retour en Australie continentale
Après quelques jours d’attente, une nouvelle fenêtre météo nous permet de quitter St. Helens pour le nord de la Tasmanie. Nous mouillons dans Spike Bay, juste en face de l’île Spike qui nous protège de la houle. Plusieurs bateaux de pêche à la langouste y ont trouvé refuge, et nous retrouvons le bon samaritain qui nous a guidés vers St. Helens. Depuis le bateau, le paysage de ces rochers ronds colorés de lichens rouges posés sur un sol désertique est sublimé par le coucher de soleil. Lors d’une balade à terre, nous sommes envoutés par ce mariage de couleurs.
Que de belles rencontres, de fantastiques découvertes de la faune et la flore et de paysages éblouissants… En bref, cela n’a été que du bonheur durant ces 2 500 milles nautiques en Tasmanie, que nous avons parcourus en 4 mois !

Tasmanie pratique
La Tasmanie est un État australien situé à 115 milles au sud de l’île continent – les deux terres sont séparées par le redouté détroit de Bass.
La Tasmanie s’étend sur 68 401 km2 et compte plus de 300 petites îles satellites. L’État compte 539 590 habitants.
La capitale de la Tasmanie est Hobart, située au sud de l’île ; l’agglomération compte environ 220 000 habitants.
Position : 42° 53’ 09“ S - 147° 19’ 53“ E
Langue : anglais
Monnaie : AUD (dollar australien) ; 1 euro = 1,76 dollar australien
Conduite : on roule à gauche
Principal aéroport : Hobart, dont la connexion la plus fréquente est Melbourne.
Quelques ressources pour préparer votre voyage
Livres
Cruising Tasmania, J. Brettingham-Moore, 1988. Tasmania Cruising Guide, e-book disponible sur jackandjude.com, 2020.
Film documentaire
Tasmania: Weird and Wonderful, David Attenborough, 2019.
Check météo
Le climat à Hobart est de type océanique, avec des hivers (juin, juillet et août) plutôt doux et des étés (décembre, janvier, février) relativement frais. La pluviométrie est assez régulière pendant l’année.
Température minimale moyenne : 9 °C (min 5,2 °C en août et max 13 °C en janvier)
Température maximale moyenne : 17,6 °C (min 12,6 °C en juillet et max 22,7 °C en janvier)
Ensoleillement : 2 400 heures par an
Précipitations : 600 mm par an


