Alain Thébault : « Il faut toujours croire en ses rêves »
Si les Ultims modernes volent aujourd’hui, c’est peut-être aussi un peu grâce à lui : Alain Thébault a en effet été le premier homme à atteindre les 50 nœuds sur l’eau. Celui qui a porté le projet Hydroptère à bout de bras pendant tant d’années avait sans doute raison trop tôt. Il mène aujourd’hui deux nouveaux défis - The Jet Hydrogène et E-nemo - avec le même enthousiasme communicatif, capable de séduire les plus sceptiques.
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Publié le
01/12/2022
Par
François Trégouët
Numéro :
216
Parution :
Dec.
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Jan.
2022
Entre temps, c’est toute la vie d’un pionnier des temps modernes qui a défilé. Celle d’un homme qui a cru en ses rêves et veut réaliser ceux de ses enfants. On l’imagine marin-entrepreneur, lui dit que son métier, c’est « inventeur ». Arrivé à 19 ans chez Eric Tabarly en 2CV avec une planche à voile sur le toit, il en est reparti avec la mission de réaliser leur rêve commun : faire voler un bateau. Et c’est vrai qu’à force d’abnégation, il a ouvert la voie à ce cercle vertueux où l’on réduit la trainée de 30 à 40% pour, hier battre des records de vitesse à la voile, et demain faire voler des bateaux électriques.
Comme son mentor, qui était un esprit « fondamentalement libre et disruptif » - on se souvient entre autres de la quille lestée d’uranium de Pen Duick 6 et des premiers ballast -, Alain Thébault veut inventer « la Tesla du bateau ». Comme à bord des voiliers d’Eric, il ne fait confiance qu’en la légitimité, « c’est celui qui sait qui fait ». Alors il revendique de s’entourer de personnes meilleures que lui.
Aujourd’hui, c’est une équipe holistique de haut vol, hier de marins légendaires. Yves Parlier, Michel Desjoyeaux, Jean Le Cam : ils sont tous passés dans le cockpit de l’Hydroptère. Son répertoire téléphonique est un véritable who’s who où se côtoient scientifique, ingénieurs, financiers, grands industriels, hommes politiques et bien sûr skippers re- nommés. Quand on aime être face à l’inconnu, mieux vaut être bien entouré.
Pour cet électron libre dans un monde qui tourne parfois un peu en rond, la vie personnelle et professionnelle peuvent se confondent jusqu’à l’intime – c’est le lot de ce passionné sans limite. Dans un sourire, il dit que la naissance de ses trois filles correspond à ses trois crashes en Hydroptère.
La dernière transpacifique le laissera ruiné, sans même la maison de La Trinité qu’il avait vendue pour poursuivre son rêve. Car ce qu’il aime dans le bateau, c’est la part du rêve, le partage, la dimension esthétique.
E-nemo, à l’origine ce sont ses deux garçons qui lui ont dit : « Papa, fait voler un bateau avec un iphone, sans bruit, sans vagues ». Oui, un peu comme dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry, ce livre que sa maman lui avait laissé avant de partir naviguer beaucoup trop tôt dans les nuages.
Quelques jours ont passé. Je conserve l’image de ces deux yeux grands ouverts sur le monde, ces billes pétillantes d’intelligence.
Rencontrer Alain Thébault, c’est repenser à ces mots de Yann Quéffelec dans La Mer et au-delà : « L’enfance est l’horizon des marins quand ils regardent la mer… »