« Allô, Emmanuel, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle… » La voix mal réveillée de l’éditeur de Multicoques Mag, en reportage dans le sud de la France entre eau douce et eau salée, me répond par un laconique et inquiet : « Brieuc, qu’est-ce que tu as encore fait ? »
En transit à Malte entre deux convoyages, je me suis fait voler mon passeport… Du coup, je suis en escale forcée chez moi dans la Manche, au moins une dizaine de jours. Or, le championnat du monde des raids de catamarans F18 se tient à quelques encablures – une bonne occasion d’aller le couvrir !
Depuis 1993, cette régate aussi prestigieuse que discrète a lieu chaque année le long des côtes d’Armor. Le parcours forme une boucle au départ d’Erquy, passant par Bréhat, Perros-Guirec, Plérin, avant de revenir à Erquy. La dernière étape, avec une bouée à virer devant le Fort La Latte, s’avère aussi spectaculaire que sélective. Le tracé traverse des sites magiques, mais attention : même si la course se déroule chaque année entre fin juillet et début août, les conditions peuvent être musclées, surtout lorsqu’un fort courant de marée vient compliquer la donne. J’ai participé à cette épreuve à quatre reprises, entre 2010 et 2013, et j’en garde un souvenir extraordinaire : un savant mélange de compétition de très haut niveau, d’aventures maritimes et d’inoubliables moments de convivialité lors des escales du soir.
Formule 18 : trente ans de passion et d’évolution
La classe Formule 18 , plus connue sous son sigle F18, est née en 1993 sous l’impulsion d’Olivier Bovyn et de Pierre-Charles Barraud. En charge de la discipline catamaran à la Fédération française de voile, leur objectif était simple et visionnaire : créer une jauge internationale qui permette de rassembler les meilleurs catamarans de sport dans une même catégorie, sans tomber dans l’écueil des classes figées ou hors de prix.
A l’époque, le marché du multicoque léger était morcelé entre plusieurs supports (Hobie Cat, Tornado, Dart…), chacun défendant son pré carré. La F18 a rapidement trouvé sa place en proposant un compromis : un catamaran de sport suffisamment puissant pour séduire les régatiers de haut niveau, mais accessible financièrement et techniquement à un large public de passionnés.
Contrairement aux monotypes, la F18 repose sur une jauge ouverte : quelques règles incontournables définissent le cadre, mais laissent aux architectes une vraie liberté d’innovation.
Tous capables de jouer la gagne…
Ce savant équilibre entre liberté et contrainte a permis l’émergence d’une flotte variée, mais finalement homogène. Les chantiers Hobie, Nacra, Cirrus, Mattia, Phantom, puis Exploder et Goodall, ont chacun proposé leurs modèles, tous capables de jouer la victoire. Le résultat est une classe à la fois compétitive, équitable et pérenne. A bien des égards, la Formule 18 partage une vision similaire avec une autre classe emblématique chez les monocoques, la Class40. Cette dernière, née en 2004 pour répondre à la demande croissante de marins désireux de courir au large sans budgets astronomiques, a su imposer une jauge claire et restrictive, volontairement fermée à certaines innovations coûteuses comme les foils. La F18 a suivi cette même logique. Là où d’autres classes de multicoques se sont lancées dans une course effrénée à l’innovation, parfois au prix de flottes rapidement obsolètes, la jauge F18 assume un certain conservatisme. Pas de foils autorisés, pas de matériaux exotiques hors de prix, pas de surenchère technologique…
Le but est simple :
• Préserver l’homogénéité de la flotte existante afin que des modèles moins récents puissent encore participer aux courses.
• Limiter l’inflation des coûts, afin de maintenir la classe accessible à un maximum d’équipages.
• Garder l’esprit universel, où le plaisir de naviguer et la convivialité priment autant que la performance pure.
Comme en Class40, il n’est pas nécessaire d’être un athlète de haut niveau ou un professionnel de la voile pour profiter d’un F18. Bien sûr, les meilleurs mondiaux s’affrontent au plus haut niveau, mais la jauge permet aussi à des amateurs éclairés, à des couples ou à des équipages mixtes de trouver leur place sur la ligne de départ. Cette accessibilité intergénérationnelle et la possibilité aux amateurs de se confronter au très haut niveau sont les clés du succès durable de la Formule 18.
Mais le F18 reste un multicoque à sensations. Capable de pointes à plus de 20 nœuds au reaching, il est maniable et reste sûr dans des conditions musclées grâce à son poids minimum relativement élevé. Pour performer, il réclame cependant un équipage parfaitement coordonné : le barreur doit rester concentré sur la trajectoire et les réglages fins tandis que l’équipier, au trapèze, est garant de l’équilibre et de la puissance du catamaran, tout en gérant la tactique.
Cette complémentarité fait du F18 un support à la fois physique et technique, qui attire des profils très variés, des jeunes issus des filières olympiques aux marins aguerris venus chercher une nouvelle dose d’adrénaline.
En trente ans, la Formule 18 a vu passer une génération entière de marins de haut niveau. Les Australiens Darren Bundock et Glenn Ashby, tous deux champions du monde de la discipline, sont devenus des figures de la Coupe de l’America. Le Néerlandais Mitch Booth, médaillé olympique, a lui aussi marqué de son empreinte les débuts de la classe. En France, Olivier Backès et Arnaud Jarlegan ont brillé avec un titre mondial en 2010, tandis que Franck Cammas, toujours avide de vitesse, a été sacré champion du monde des raids F18 en 2020.
La densité du niveau est telle que les championnats du monde rassemblent régulièrement plus de 100 équipages venus des quatre coins du globe, offrant des régates d’une intensité rare. Pour cette édition, parmi les 25 inscrits, c’est Charles Caudrelier qui fait office de guest star, en attendant que son nouveau trimaran Ultim Edmond de Rothschild soit mis à l’eau en septembre.
Si la F18 brille à l’international sur les parcours construits, elle est aussi très populaire en France sur les épreuves de longue distance : l’Eurocat à Carnac, la Catagolfe dans le golfe du Morbihan, le Raid Emeraude à Saint-Lunaire, le Tour de la Martinique et la Saint-Barth Cata-Cup aux Antilles, et bien sûr la Costarmoricaine qui fait office de championnat de France des raids F18 chaque année.
A noter que, sur la Costarmoricaine, quelques Viper, des monotypes de 16 pieds un peu moins physiques que les F18, sont invités à participer avec un classement distinct.
Un parcours de 175 milles… dans les cailloux
La Costarmoricaine millésime 2025 s’élance d’Erquy pour un raid en cinq étapes qui couvre l’essentiel des Côtes-d’Armor, soit près de 175 milles nautiques au total.
La première étape mène la flotte jusqu’à l’archipel de Bréhat. C’est une mise en jambe exigeante : la flotte doit traverser la baie de Saint-Brieuc pour aller chercher la bouée de la Roselière puis remonter entre les cailloux entre Saint-Quay-Portrieux et Paimpol. Je garde un souvenir ému de l’édition 2010, où un beau grain avait cueilli la flotte devant la Cormorandière et où quelques équipages un peu moins affûtés avaient fini à l’envers, voire démâtés, ce qui fut mon cas après être tombé à plat dos sur mon espar… De Bréhat, le parcours se poursuit vers Perros-Guirec, avec une navigation le long de la spectaculaire côte de granit rose avec le passage souvent musclé du phare des Héaux de Bréhat. Cette année, les conditions de vent idéales ont poussé les organisateurs à lancer la flotte sur un grand parcours de… 40 milles ! Si ce n’est pas la grande évasion, ça y ressemble !
L’arrivée sur la grande plage de Trestraou constitue toujours un moment fort, à la fois sportif et festif.
La troisième étape rallie Perros- Guirec à Plérin avec un passage entre Bréhat et la côte. C’est une étape de vitesse qui se joue souvent au portant, gare à la sortie de route, car elle peut oblitérer toute chance de victoire !
La quatrième journée voit la flotte revenir sur Erquy, après avoir remonté la côte jusqu’au rocher de la Mauve et retraversé toute la baie. Dans sa version longue, c’est encore une étape de 40 milles, et ce sont des équipages rincés qui passent la ligne d’arrivée ! Enfin, le cinquième jour offre une dernière boucle autour du cap Fréhel, avec un passage devant le Fort La Latte. Cette ultime marque, aussi emblématique que décisive, agit souvent comme juge de paix car les dévents derrière le cap sont à même de rebattre le classement général – ils mettent les nerfs des concurrents à rude épreuve !
Perfection des manœuvres
Cette année, la Costarmoricaine est largement dominée par Emeric Dary et David Fanouillère, deux grands spécialistes de la F18 et habitués de l’épreuve (6e participation pour Emeric, 7e pour David, dont 3 ensemble). Emeric m’a confié qu’ils s’étaient beaucoup entraînés à bord de son Akurra, en participant notamment au mondial F18 aux Pays-Bas (12e sur 96) début juillet. J’ai eu la chance de pouvoir filmer avec un drone les deux dernières étapes, et le niveau de perfection des manœuvres de ce tandem est largement un cran au-dessus des concurrents les plus proches.
Résultat des courses, ils réalisent le grand chelem en remportant toutes les manches !
Sur 19 équipages finalement classés en F18, nous retrouvons 4 duos britanniques, 2 belges et un couple de courageux Autrichiens qui ont préféré faire la route jusqu’en Bretagne plutôt que de courir le Mondial aux Pays-Pas, pourtant bien moins loin pour eux. A noter : les 4 équipages anglais intègrent le top 10 car ils s’entraînent beaucoup et disposent tous du même support, l’Edge.
Nous retrouvons à la quatrième place les frères Masurel – Timothée et Augustin –, du Cercle de Voiles de Jullouville ; ils ont participé à quasiment toutes les éditions depuis 2010. Les deux « jeunes » quadragénaires, qui occupent chacun des postes à responsabilité en région parisienne en plus de s’impliquer dans leur vie de famille, ne participent qu’à quelques courses dans l’année, rarement plus de 3, mais cela ne les empêche pas de signer cette très belle 4e place. Nous retrouvons également des couples ou des tandems père-fils ou père-fille, ce qui apporte une belle diversité à l’épreuve.
Conclusion
Vous aimez naviguer sur deux coques, dépenser des calories plutôt que bronzer sur les plages, et n’avez pas peur de vous frotter à du haut niveau : vous devez absolument participer à la Costarmoricaine ! Quant à moi, il ne me reste plus qu’à reprendre sérieusement l’entraînement physique pour être sur la ligne de départ l’an prochain…
Olivier Bovyn Co-fondateur de la Costarmoricaine… et de la classe F18


Largeur : 2,60 m
Poids minimum : 180 kg (pour éviter la course à l’allègement extrême)
Voilure : 17 m² pour la grand-voile ; 4,15 m² pour le foc ; 21 m² maximum pour le spinnaker

