Parmi les indispensables livres à avoir à bord – "Routes de grande croisière" –, dans le chapitre sur l'Atlantique et l'Amérique du Nord, notre ami Jimmy Cornell précise : "Si les conditions météo ne sont pas réunies… continuez la navigation vers le sud par les voies intérieures ICW. Une solution choisie chaque année par tous ceux qui sont partis vers la Caraïbe trop tardivement ou qui n'ont pas eu la chance de trouver les bonnes conditions pour la traversée en haute mer.". Alors, oui ! Mais il y a aussi tous ceux qui souhaitent naviguer sur les ICW pour leur attrait propre !

De l'importance de la variété
Lors d'une navigation l'été dernier, j'ai passé quelques jours à bord d'un tout nouveau catamaran avec une vue magnifique de la barre à roue (j'adore travailler pour Multicoques Mag). Quelques jours plus tard, la vue qui s'offrait à moi était celle d'un tracteur antédiluvien charriant des ballots de foin, avant de se transformer en vue sur le clavier de mon ordinateur… De l'importance de la variété dans la vie ! Et cela est aussi vrai en navigation. Nous avons traversé des océans, profité des lagons turquoise en Polynésie, apprécié les petits ports bretons et déserté les îles de la Caraïbe (OK, j'ai inventé ce dernier point – je ne les ai pas désertées, mais appréciées…), mais qu'en est-il d'une "navigation dans les terres" ? Notre première expérience de ce type de navigation s'est déroulée dans les canaux anglais lorsque nous avions une vingtaine d'années : une météo exécrable nous avait contraints à nous protéger dans des plans d'eau intérieurs pour nos deux semaines de vacances. Et nous avions particulièrement apprécié cette manière de naviguer.
Quelques années plus tard, nous étions en route pour les Caraïbes à bord de notre catamaran. Nous n'avions pas vraiment de programme établi, selon le concept que, sans plan préétabli, il y a peu de chances de se tromper. Mais, avec la saison des cyclones qui approchait, nous devions prendre une décision. Soit partir plein ouest vers Panama et ensuite s'engager dans le Pacifique, soit rester au sud à l'abri sous le mythique 12°N… Mais finalement, nous avons pris une autre option : partir plein nord pour découvrir l'Amérique !

Après quelques exceptionnels mouillages aux Bahamas (il est incroyable de voir combien de navigateurs vont vous dire que "les Bahamas sont ce que les Caraïbes étaient il y a quelque temps), nous avons traversé de Gran Bahama à Lake Worth Inlet (en Floride à West Palm Beach). Inlet, en anglais, c'est l'entrée. Mais l'entrée vers quoi ?
La réponse est l'entrée vers les fameuses Atlantic Intracoastal Waterway (IWC). Pour comprendre de quoi il s'agit, il convient tout d'abord de faire un peu d'histoire et de géographie de cette partie du monde. D'un point de vue géographique, la majorité de la partie sud de la côte est – soit du New Jersey jusqu'à la Floride – n'offre pas de relief, et les côtes sont principalement protégées par des barrières faites de nombreux îlots ou îles. En fait, la majorité des fameux "cape", comme Cape Fear, Cape Hatteras ou Cape Lookout, sont des "îles-barrières". Et la quasi-totalité des espaces entre ces îles protectrices et le continent sont parfaitement navigables. Beaucoup des "Inlets", comme celui que nous avons emprunté, sont en fait des passages entre les îles, permettant d'accéder aux rivières sur lesquelles sont bâties une grande part des cités côtières…
Contexte historique
D'un point de vue historique et déjà à l'époque anglaise, l'importance de ce réseau navigable était bien comprise, aussi bien pour les militaires que pour les commerçants. A la fin des années 1700 et au début des années 1800, la jeune nation indépendante a cherché à développer ce potentiel. En 1802, Albert Gallatin, secrétaire au Trésor, fit voter un plan de 20 millions de dollars pour développer le transport, dont une partie deviendra les ICW. Son projet ne fut pas accepté dans son ensemble, mais la guerre de 1812 montra l'importance de ce réseau navigable, et à partir de 1824, les ingénieurs de l'US Army Corps furent à pied d'œuvre pour développer et maintenir en état les Intracoastal Waterway. Les ICW que nous découvrons aujourd'hui sont donc le résultat de canaux développés par l'homme et de rivières naturelles auxquelles on accède par des passages entre les îles-barrières. Ces derniers peuvent être très étroits et sont littéralement dans l'océan Atlantique (un simple coup d'œil à tribord en remontant vers le nord et vous y êtes). D'autres sections des ICW sont beaucoup plus confortables, comme les canaux ou les rivières, éloignés de plusieurs milles de l'océan. Sur certains passages, comme les canaux creusés par l'homme, seule la navigation au moteur est possible compte tenu de la faible largeur disponible. Il y a des espaces où la navigation à la voile reste possible, mais la réalité est que, la plupart du temps, il faut naviguer au moteur – l'idéal étant d'avoir la grand-voile et un seul moteur…
Même si le plan transport de Gallatin couvrait la zone vers le nord jusqu'au Massachussetts (je ne pense pas que l'on puisse cependant classer Long Island comme une "île-barrière" !), pour la plupart des navigateurs, les Intracoastal Waterway sont réellement les 1 000 milles allant de Norfolk en Virginie jusqu'à Miami en Floride.

Unités de mesure
La longueur exacte est de 1 087 miles. Mais nous parlons ici de miles (terrestres) et non de milles (nautiques). Ces miles (terrestres) ne sont pas basés sur quelque chose de réel comme la circonférence de la terre, mais sur un concept abstrait mais accepté par tous ! Dont acte. Il vous faudra donc utiliser les miles (terrestres), car les marqueurs que vous trouverez tout au long des ICW, les guides, etc. sont dans cette mesure. Heureusement que les équipements modernes à bord de nos bateaux permettent de switcher facilement de mille nautique à mile ou à kilomètre. Il faudra juste penser à repasser à l'unité "nautique" lorsque vous sortirez des ICW pour naviguer en haute mer…
Autres sujets de discussion entre les navigateurs sur les ICW, le tirant d'eau et le tirant d'air. Pour de nombreux amis naviguant en monocoques équipés de quilles longues, le tirant d'eau peut vite être un problème dans les ICW. Il y a en effet des passages avec un tirant d'eau maxi de 6-pieds (1,82 m). Ce qui ne pose pas de souci avec la majorité des catamarans. Je me suis pourtant échoué une fois dans les ICW, mais pour ma défense, le sondeur indiquait 4 m (13 feet) et était bien réglé. Sous la coque bâbord en tout cas où est positionné le transmetteur. A tribord, manifestement, c'était une histoire un peu différente…

Mais sur nos multicoques, le souci majeur est plutôt le tirant d'air. Il y a en effet de très nombreux ponts traversant les Waterways tout au long de ces 1 000 miles. Nombre de ces ponts s'ouvrent d'une manière ou d'une autre, mais pour beaucoup d'autres, ce n'est pas le cas. Ces ponts "fixes" ont une hauteur contrôlée de 65 pieds (19,8 mètres). Ce qui exclut de fait nombre des grands multicoques, avec un tirant d'air dépassant les 20 mètres. En Europe, ce n'est pas un sujet que de connaître son tirant d'air. Il y a peu, j'étais sur un salon nautique en train de visiter une nouveauté. A ma question sur le tirant d'air, un vendeur m'a répondu : "Autour des 20 m". "Autour ?" m'enquis-je ? Il regarda alors dans la brochure où… l'information n'était tout simplement pas ! Il demanda alors à un vendeur plus expérimenté, qui répliqua par le même "autour des 20 m". Mais sur la côte est des USA, cette information est juste capitale, car TOUS les navigateurs de cette zone sont concernés par la hauteur des ponts.
Sur notre catamaran de 38 pieds, le tirant d'air est de 61 pieds (18,50 m), y compris l'antenne VHF. Nous avions donc une marge concernant les ponts. Pour la plupart des bateaux de plus de 40 pieds, il faudra bien se poser la question et connaître la vraie hauteur du bateau. Mais il existe des options. La plus simple consiste à préparer une route dans les ICW en prévoyant de sortir pour éviter les passages où votre tirant d'air ne vous permet pas de naviguer. Cela implique une bonne préparation, et surtout de bien considérer la météo, notamment au passage du Cape Hatteras qui peut être compliqué. L'autre solution est de démâter et de poser votre mât sur le pont ou de l'envoyer par camion à votre point de destination. Dernière solution, acheter un gréement court. L'agent US de Nautitech propose par exemple un gréement spécifique pour les ICW, d'une hauteur de 60,5' au lieu des 68' en standard. Une option qui vous sera tout de même facturée 4 365 $. Dernière option, demander à un chantier local de vous "couper" le mât à la hauteur voulue. Ceci n'est valable que si vous résidez sur place, et peut être intéressant dans le cas d'un achat d'occasion, car vous devrez, dans ce cas, déjà changer les voiles et le gréement…
Un dernier point à garder en tête avec le tirant d'air est le problème des câbles électriques. Tout au long des Waterways, ils sont toujours plus hauts que les ponts, ce qui ne pose donc pas de soucis. Mais il y en a un ou deux indiqués sur les cartes avec une hauteur de 67 pieds (20,5 m). Compte tenu du voltage présent dans ces câbles, il convient d'être prudent dans certaines conditions météo.

Itinéraires
Notre première navigation sur les ICW a commencé au printemps en Floride en direction du nord (nous espérions aller pourquoi pas jusqu'à Rhode Island ce premier été). Pour de nombreux Américains, l'itinéraire consiste plutôt à aller vers le sud à l'automne pour se diriger vers les Bahamas ou les Caraïbes… Et plein sud est aussi le sens du marquage dans les ICW, mais pour nous qui sommes arrivés de Lake Worth Inlet juste en face du port de Palm Beach, nous avons commencé notre périple au mile 1 000 pour aller vers le point 0 à Norfolk en Virginie, où les ICW arrivent dans la gigantesque Chesapeake Bay, une destination de croisière à part entière.
Il y a assez peu de choix d'itinéraires sur les deux premiers tiers du chemin, avec les Waterways suivant assez précisément la côte de Floride avant de commencer à errer en arrivant en Géorgie. Souvent, on nous a conseillé de "sauter" la Géorgie en passant "par l'extérieur" et de ré-entrer dans les Waterways en Caroline du Sud. Mais agir ainsi ne nous aurait pas permis de découvrir ce que les Waterways ont de mieux à offrir, comme les zones de marais, les criques et rivières sinueuses et leurs décors et faunes incroyables. Des images que vous ne verrez jamais en pleine mer ! Et puis il y a aussi les cités historiques du bord de mer, comme Savannah ou Charleston.

En allant vers le nord, les Waterways courent le long des deux Caroline et en Virginie, mais c'est en Caroline du Nord que vous aurez votre premier vrai choix d'itinéraire à faire. Un choix important, car vous ne pourrez retrouver l'autre route qu'à Norfolk et la baie de Chesapeake. La première route consiste à passer par Pamlico Sound, en suivant la côte, ou à passer par la rivière Pungo pour rejoindre Alligator River par un canal reliant ces deux points. De là, vous arrivez à Albemarle Sound, et vous devrez encore faire un nouveau choix pour aller vers le nord. L'option classique consiste à suivre la côte au plus près sur la North River et éventuellement le Albemarle et Chesapeake Canal, puis à rejoindre la rivière Elizabeth qui vous mènera à Norfolk. Cette option est la plus populaire, car elle offre un tirant d'eau supérieur (12 feet / 4 m), mais, comme ce n'était pas un problème pour nous, nous avons choisi de rejoindre Elizabeth City, où le port est gratuit (un concept assez nouveau et incroyable pour nous, Européens), et de là embouquer le Great Dismal Swamp Canal (le canal du marais sinistre !). Et le nom n'est vraiment pas en rapport avec la réalité. On peut passer la nuit à quai près des Visitor Centers et c'est une partie de l'itinéraire complétement différent. Attention, sur cette partie, aux arbres qui surplombent le canal : c'est étroit et il vaut mieux rester bien au milieu de la voie navigable et parfois ne pas hésiter à partir d'un côté ou de l'autre pour éviter les branches… Sur chacun de ces deux itinéraires, vous rencontrerez les seules écluses des ICW, qui sont suffisamment larges pour nos catamarans et faciles à négocier.
Ces deux itinéraires se retrouvent au mile 7 sur la rivière Elizabeth, et de là vous arriverez très vite au grand port de Norfolk. Quand je dis "grand", je dis "grand", puisque Norfolk est semble-t-il la plus grande base navale au monde ! On ne s'est pas arrêtés, laissant les ICW et naviguant dans le sud de la Chesapeake Bay vers Hampton (Viriginie) pour finalement continuer vers le nord sur la Chesapeake (y compris un trip en plus de quelques semaines le long du Potomac jusqu'à Washington DC), puis New York et au-delà.

Bien que les marinas et autres pontons soient légion sur les ICW, nous avons toujours préféré nous mettre à l'ancre, et nous n'avons jamais eu de difficultés à trouver un mouillage sympa. Il existe de nombreux livres et guides de croisière pour aider à préparer ses navigations, mais nous avons souvent trouvé nos mouillages nous-mêmes. Il reste important de se renseigner sur les dragages, les hauts-fonds et les ponts (qui sont parfois en panne ou en maintenance pour ceux qui s'ouvrent), et ces informations sont facilement disponibles en ligne. De même, il existe de nombreux forums et médias sociaux qui sont une véritable mine de renseignements.
Les propriétés du bord de mer (ou de rivière)
Tout au long des Waterways, vous découvrirez des maisons magnifiques aux prix qui doivent être tout aussi incroyables. Il semble que la mode consiste à avoir un très grand ponton devant sa maison, pour votre tout aussi grand bateau. Nombre de ces propriétés sont équipées de vérandas, et les zones extérieures sont totalement protégées par des moustiquaires, au point que je me demande si j'aimerais réellement vivre dans de telles demeures…
Vie sauvage
Comme je l'ai déjà précisé, il y a une grande variété de vie sauvage que des marins au long cours n'ont pas l'habitude de découvrir : espèces d'oiseaux incroyables, des pélicans plongeant à la recherche de poissons, jusqu'aux balbuzards qui font souvent leur nid au sommet des piquets de navigation (jusqu'à parfois masquer les marques), en passant par les hérons pataugeant dans les marais boueux à marée basse. Quelques-unes des fameuses îles-barrières, comme Cumberland en Géorgie, abritent des troupeaux de chevaux sauvages, laissés par les colons espagnols du 16e siècle ou anglais du 18e siècle. J'ai aussi été surpris de voir des dauphins dans les Waterways, ayant toujours pensé que ces animaux ne pouvaient vivre que dans l'eau salée, mais aussi des créatures qu'on ne trouve pas en Europe, comme les alligators et les lamantins. Certains prétendent que les lamantins sont à l'origine de la légende des sirènes, découverts par les premiers navigateurs arrivant après de nombreux mois de navigation. Mais, bien qu'ils soient très mignons, ils ne correspondent vraiment pas à l'image du la sirène telle que nous l'avons en tête. Leur surnom de “sea-cow” (la vache des mers) est peut-être plus approprié ! Il faut faire très attention à eux, car ils portent quasiment tous des cicatrices causées par les hélices des bateaux, et on ne peut leur demander d'évoluer pour faire face à notre envahissement de leur habitat naturel…
Trafic
A l'origine, les Waterways ont été développées pour des raisons de logistique, aussi bien militaire que commerciale. Mais aujourd'hui, l'essentiel du trafic est dû aux bateaux de plaisance. Cela dit, à proximité de nombreuses passes, les grandes villes portuaires reçoivent certains des plus gros navires commerciaux, et à de nombreux endroits, vous croiserez des remorqueurs plus ou moins grands poussant des barges parfois impressionnantes. L'un des avantages du catamaran avec son faible tirant d'eau est alors de pouvoir facilement éviter ce trafic commercial parfois intense. En tant que voilier, vous serez inévitablement l’un des bateaux les plus lents de l’ICW. Il faut donc s'attendre à être souvent doublé. Et dans les parties étroites, cela peut devenir un peu stressant, notamment avec la vague qui est parfois générée par les plus gros bateaux. La plupart du temps, nous avons trouvé les marins nous doublant très courtois et amicaux, n'hésitant pas à nous appeler à la VHF et ralentissant à notre niveau pour limiter la vague. Il y a cependant, comme partout, des exceptions…
Entretenir les Waterways
Entretenir les Waterways a un coût important. Le dragage doit être constamment réalisé, mais d'autres évènements naturels peuvent nécessiter des interventions importantes. Les cyclones peuvent par exemple avoir un impact important sur les ICW, comme ce fut le cas en septembre dernier avec l'ouragan "Florence". Le budget fédéral pour les cinq Etats traversés par les ICW va dépasser les 24 millions de dollars en 2019. Cela maintiendra en état les voies navigables pour les bateaux commerciaux ou de plaisance, mais les dommages faits aux marinas par les cyclones restent à la charge des villes ou des propriétaires privés.
Conclusion
Si vous envisagez de vous rendre des Caraïbes à la Chesapeake ou en Nouvelle-Angleterre, n'hésitez pas à passer par les Waterways si vous en avez le temps. Cela vous offrira une croisière vraiment différente de vos navigations habituelles. Avec assez de temps devant vous, vous pouvez même imaginer remonter la Hudson River et aller jusqu'aux Grands Lacs, en passant même par le Canada, et aller jusqu'à Chicago. Il faudra alors obligatoirement démâter, mais vous serez à nouveau sur les Waterways. Et à vous la navigation vers le golfe du Mexique et retour vers la Floride en passant par les Keys. C'est ce qu'on appelle le Great Loop (littéralement la grande boucle). La prochaine fois peut-être ?