D’une transat de légende à une autre
La Transat Jacques Vabre va être passionnante, puisque les bateaux en lice sont menés à la limite par des duos de très haut niveau, mais cette course est aussi le corridor de préparation de la future Route du Rhum/Destination Guadeloupe 2018. Imaginez la flotte "turbo chargée" au départ de St-Malo si tous les M50’ et l’ensemble des Ultimes (soit les multicoques de plus de 60 pieds inclus les MOD 70 et Spindrift 2, acceptation plus ouverte que les restrictions du collectif Ultim limité à la jauge 24 à 32 m) sont présents pour l’édition des 40 ans… Il faudra aussi parler des transfuges de la classe M50’ en pleine mutation – voir encadré (Vers un monde sans Sida/Eric Nigon, Olmix/Pierre Antoine…) – et des 40’ de la classe Rhum Multi dont le très performant Jess de Gilles Buekenhout (voir témoignage). Plusieurs classiques Golden Oldies de toutes tailles seront également au rendez-vous, citons les 3 inoxydables A Capella (Acapella/Charlie Capelle, Bilfot/JP Froc, Happy/Loïc Peyron), Pir2/Etienne Hochedé (Langevin 50’), Rusty Pelican-Koen Joustra (Newick 44’, sous réserve de fin de travaux), Trice3 de Pierre Tanays (Newick 37-40’)… Bref, une édition des 40 ans qui devrait battre tous les records. En attendant le départ très attendu de cette course mythique le 4 novembre 2018, nous avons voulu connaître l'état d'esprit des skippers des M50 avant la Jacques Vabre et le prochain Rhum.
La température en MULTI 50’
Armel Tripon

Nous venons de terminer notre qualif de 1500 milles avec Réauté Chocolat dans des conditions très variées, et notamment un passage du Fastnet avec 30 nœuds et 3 m de vagues, premier vrai test au large pour nous 2, et retour très positif sur le comportement du bateau dans la mer, l'électronique, le pilote, nos voiles embarquées. On revient avec une job list pleine en vue de la transat ! Après la mise à l'eau en avril, nous avons enchaîné les navigations en équipage en baie, en régates et entraînements avec aussi quelques sorties de relations publiques avec notre sponsor. Nous avons réellement commencé le double fin juillet, et cela va se poursuivre sur septembre et octobre, avec des sessions au large de plusieurs jours pour nous mettre dans le rythme, nous coordonner, appréhender les manœuvres et sensations de nuit, acquérir des automatismes, travailler nos réglages de pilote. Nous serons au départ de la Transat Jacques Vabre avec Vincent Barnaud ; cette course va aussi me permettre d’emmagasiner de l'expérience au large en équipage réduit et de certaines manœuvres en solitaire dans du vent léger. Nous partons avec l'ambition de donner le meilleur de nous deux. Je serai au départ du Rhum ; cette course s'est construite en 1978 sur la victoire hallucinante (98 secondes !) de Mike Birch à bord d’un petit trimaran jaune de 12 m face à Michel Malinovosky et son monocoque de 25 m ; un drame aussi : la disparition d Alain Colas ! Il y avait à cette époque une vraie excitation autour de la course au large, que le public et les médias découvraient en France. C’était aussi pour moi la première fois que je suivais une course au large ! Plus tard, je revois également très nettement Laurent Bourgnon passer devant moi en tête sur Primagaz dans l’édition 1990. Vivre un départ du Rhum en course est un moment très fort émotionnellement. Il y a 4 ans, le décor était somptueux, avec des grains noirs qui balayaient le plan d'eau ; le stress avec tous ces bateaux sur l'eau était bien présent. Après, c'est un format rapide de transat, donc plus facile à vendre à un sponsor, et quand on sait qu’un million de personnes passent sur les quais, ça ne laisse pas indiffèrent un partenaire qui veut se faire connaître et vivre une aventure humaine et sportive forte.
Erwann Le Roux

FenêtréA-Mix Buffet n’est pas encore totalement prêt, mais techniquement, nous réglons les derniers détails. Nous avons remis le bateau à l’eau, avec ses nouvelles couleurs fin juillet. A ce stade, nous commençons réellement à valider tout ce qui doit l’être sur l’eau. J’espère que notre monture aura bien progressé et sera fidèle à nos attentes et nos engagements. Nous en aurons la confirmation à Saint-Quay-Portrieux, lors du Grand Prix Multi50 fin août. Concernant le binôme que nous allons former avec Vincent Riou, il faut bien évidemment que nous naviguions. Mais je ne suis pas trop inquiet quant à notre capacité à atteindre, dans le temps imparti, le niveau requis pour une belle performance sur la Transat Jacques Vabre.En 2016, j’ai dû abandonner lors de The Transat Bakerly, suite à une avarie sévère ; nous avons donc entamé une grosse phase de chantier ces derniers mois en commençant par réparer le flotteur endommagé, installé les foils comme la jauge Multi50 nous y autorise et renforcé la structure. C’est la première fois que nous entreprenions un chantier de cette ampleur depuis que je suis à la barre du bateau. Nous avons engagé un programme d’optimisation de FenêtréA-Mix Buffet sur ces deux années en vue d’avoir une version optimum en 2018, afin de pouvoir faire face à la concurrence des nouveaux bateaux. J’ai la chance d’avoir pu mener ce chantier grâce à mes armateurs (Fenêtréa et Cardinal Edifices) et ces optimisations grâce au partenaire Mix Buffet qui m’accompagne désormais.Je serai évidemment au départ des 40 ans de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe. Vainqueur en M50 de la 10e édition en 2014, j’ai un titre à défendre et entends tout faire pour le conserver. J’ai la même ambition sur la prochaine Transat Jacques Vabre : garder mon titre et remporter une quatrième victoire sur l’épreuve. La Transat Jacques Vabre me paraît essentielle en termes de préparation pour le Rhum, cette épreuve va me permettre d’acquérir des connaissances par rapport aux bateaux neufs qui participeront ; s’ils sont absents, c’est un désavantage pour eux et un avantage pour nous. Le Rhum attire d’abord parce que c’est une course en solitaire. On peut la comparer à l’épreuve reine du 100 mètres en athlétisme. La Route du Rhum-Destination Guadeloupe est la catégorie reine de la course au large en solitaire. Elle est incontournable !
Lalou Roucayrol

Depuis le mois d’août, nous sommes entrés dans la phase de préparation spécifique Jacques Vabre, choix des voiles, commande de la nourriture, point spécifique sur la sécurité… en fait, tout ce qui est fait en amont de l’épreuve, nous avions fait une première qualification avec Karine, qui, blessée, n’a pu participer, et c’est Alex Pella qui sera avec moi. Nous poursuivons notre entraînement sportif. Nous avons également prévu une ou deux séances d'entraînement à l'Ecole nationale de voile avec Erwan (Le Roux) et Armel (Tripon) en septembre et octobre. Je serai également avec le trimaran au départ de la mini Transat pour accompagner Quentin sur Arkema 3(proto 6,50 foiler). Je considère la Jacques Vabre comme la première grosse étape avant le Rhum, auquel je compte participer en 2018, nous avons besoin, notamment, de mieux connaître les ranges d'utilisation de nos nouveaux foils et d'affiner le choix des profils de voiles afin d'adapter au mieux le nouveau jeu à venir pour 2018. Pourquoi la Route du Rhum/Destination Guadeloupe est elle mythique ? Parce que l'arrivée de ce petit trimaran jaune devant le grand monocoque en 1978 a sonné le glas d'une époque, et m'a fait rêver des multicoques, rêve dont je ne me suis toujours pas remis !
Thierry Bouchard

Je serai au départ de la Transat Jacques Vabre avec Oliver Krauss, à bord du nouveau Ciela Village. En 2015, après plusieurs années en Class40, j’avais racheté l’ancien Maitre Jacques et terminé 2e de la Transat Jacques Vabre, avec Oliver Krauss déjà ! Ciela Village est le premier Multi50 à avoir été conçu avec des foils. Lorsque la classe Multi50 a décidé de les d’autoriser. La question s’est posée en ces termes : mettre des foils sur mon trimaran (ex-Maitre Jacques, ex-Crêpes Whaou 2) que j’avais beaucoup optimisé en 2015, mais qui restera toujours un bateau de 2005 très performant pour son âge ; ou saisir l’opportunité de concevoir avec VPLP le premier Multi50 à foils. J’ai choisi de construire un nouveau Ciela Village, car la conception d’un bateau m’intéresse, et j’avais envie d’y participer pleinement. J’adore les sports mécaniques, les belles machines. La classe est en pleine évolution, c’est aujourd’hui la seule classe de multicoques de course au large abordable avec des bateaux spectaculaires. Une course contre la montre s’est engagée depuis plusieurs mois. La conception et la construction d’un tel bateau supposent une attention constante. Nous avons beaucoup travaillé avec VPLP Design et Fred Le Peutrec, à qui j’ai confié le suivi de cette réalisation (ergonomie plan de pont, hydrodynamique, espace de vie, plan de voilure), le bateau est construit par CDK Technologies. La Transat Jacques Vabre sera pour nous une "transat d’essai", car nous aurons très peu navigué à bord, avec mon co-skipper. L’objectif reste la Route du Rhum, et la meilleure préparation, c’est la course ! Il faut se confronter aux autres pour progresser. Après la course, le bateau sera ensuite convoyé en équipage vers la Floride et je ferai la transat retour en solitaire, jusqu’à Lisbonne, au mois de janvier, un bon entraînement pour le Rhum ! La Route du Rhum, c’est un peu le championnat du monde de la course au large ! La course est emblématique, car elle figure parmi les plus anciennes transats, mais aussi parce qu’ils sont tous là ! Les meilleurs marins sur les meilleurs bateaux. C’est LA course en solitaire de référence. C’est une course exigeante. Il faut être bon dès le départ, et notamment dès la première semaine, pour ne pas se laisser distancer. Tu dois fournir un effort important, en solitaire, mais sans compromettre la suite. Il faut ensuite tenir sur la deuxième semaine de course. Les Multi50 ont énormément gagné en vitesse avec les foils, ce qui suppose une concentration permanente.
Fanatique du RHUM


Un gentleman driver déterminé à bord d’un trimaran 40’ dans le Rhum/Destination Guadeloupe 2018
C’est en 2008 que Gilles Buekenhout, architecte belge passionné de voile et installé en France, décide, après 3 monocoques, de passer à "un nouveau concept de navigation" selon ses dires, le trimaran ! Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de Nootka, un trimaran Multi50 de course-croisière dessiné par Nigel Irens et construit par Mike Birch à la Trinité-sur-Mer (Mike l’a aussi utilisé en course). Gilles est bluffé, et, de son propre aveu, avec ces nouvelles sensations, pour rien au monde il ne repasserait sur un monocoque !
Germe alors l’idée d’une Route du Rhum. Le bateau y a déjà participé plusieurs fois. "Et pourquoi pas avec moi ?" lance notre architecte. Gilles prépare le trimaran, améliore son design et ses performances et, en 2010, il termine 9e dans sa catégorie, un résultat honorable pour une première traversée de l’Atlantique, seul et sans sponsor ! Gilles est à nouveau sur la ligne de départ en 2014, encore plus déterminé, et dédie sa course à une bonne cause : Les Architectes de l’urgence. Elle s’interrompt brutalement lorsque son safran casse, sans aucun doute heurté par un OFNI. En 2016, la classe Multi50 décide de se professionnaliser en excluant les bateaux d’ancienne génération. Gilles, pourtant président la classe, doit ainsi se séparer de son fidèle trimaran, devenu trop éloigné des standards imposés par les compétiteurs. Il reste mordu : dans son cœur sommeille l’envie de refaire une Route du Rhum, mais cette fois, avec un bateau très performant ! Il manque l’acquisition d’un Multi50 plus récent. La chance tourne vite : il découvre l’existence d’un trimaran de 40 pieds hors du commun : Jessica Rabbit. Philippe Coste, un amateur un peu fou, comme lui, l’a fait fabriquer en 2009 à Nouméa. Il associe à son projet des professionnels pointus, Martin Fisher, Benoît Cabaret et John Levell, qui ont notamment dessiné les Flying Phantom, le 60’ Orma Groupama, l’AC-45 Groupama team France, Fujifilm...). Ensemble, ils imaginent, calculent, dessinent un tri avec foils et appendices optimisés. Trois ans de fabrication complexe et de patient peaufinage. Un bijou full carbone sort du chantier de Nouméa en 2012, avec une finition parfaite, jusque dans les détails. Exemplaire unique, le bateau, de toute dernière technologie, aussi pointu que les derniers Orma 60, mais de taille 40 pieds, présente toutes les caractéristiques pour relever le défi du Rhum. Gilles part à Nouméa pour l’essayer. Il est tout de suite conquis. Glisse parfaite, vitesse 20 nœuds avec 12 à 15 nœuds de vent, et pointes enregistrées à plus de 30 nœuds : la recette idéale pour performer dans une transat ! Martin Fisher va jusqu’à annoncer qu’avec quelques adaptations, le trimaran pourrait voler... En juillet 2017, le bateau, rebaptisé Jess, en hommage à son patronyme originel, est embarqué à bord d’un cargo vers l’Europe. Après quelques complications administratives (sic !), il arrive à Zeebrugge. Georges, préparateur, et Mathieu, équipier, sont venus spécialement de Nouméa pour poursuivre l’aventure du bateau : ils vont le re-configurer et le convoyer avec Gilles jusqu’à Pornichet, son futur port d'attache. Il reste donc une bonne année à Gilles pour dompter JESS, l’adapter à la navigation en solo, et préparer la Route du Rhum 2018, où il devrait courir en catégorie Rhum Multi. Avis aux sponsors motivés !
La Jacques Vabre 2017
Des Multi50’ à foils courbes !
La jauge M50 est maintenant bien rodée, mais elle aborde cette année un tournant décisif. En effet, en n’autorisant plus les anciens bateaux à courir et en permettant l’implantation de foils et de puits monotypes sur les trimarans de la génération précédente, ainsi que la construction de nouveaux prototypes dotés des mêmes appendices, les Multi50’ se coupent volontairement d’une de leurs racines identitaires et avancent délibérément vers une professionnalisation de la classe. L’augmentation de performance (confirmée officieusement par les premiers skippers à disposer de ces évolutions) montre un différentiel considérable de vitesse. Alors que les protos précédents plafonnaient autour de 30 nœuds, les nouveaux foilers dépassent allégrement 35-37 nœuds dans les meilleures conditions !
Ultim : Les bateaux les plus rapides du monde
Créée en 2015 à l’initiative d’un petit groupe de sponsors et de coureurs (Banque Populaire, Macif et Sodebo), la classe Ultim regroupe les multicoques de 24 à 32 m (ce qui exclut les Mod 70’, mais aussi Spindrift 2 !). Depuis cette date, les records tombent les uns après les autres : Tour du monde en équipage (Trophée Jules Verne) pour Idec Sport/F. Joyon (ex-Groupama 3/Banque populaire VII) en 40 jours 23 heures, et record de l’Atlantique en solitaire en 5 jours 7 heures battu dans la foulée de plus de 11 heures (!) par Sodebo/Thomas Coville. Macif ne sera pas au départ de la Jacques Vabre pour cause de tentative de record autour du monde en solitaire pendant l'hiver 2017/2018. Actual sera, lui, en route pour un autre record (autour du monde, mais contre les vents et courants, soit à l’envers du parcours habituel). Sodebo, détenteur de 2 records prestigieux (solo monde et solo Atlantique), sera sans doute à vendre après la Jacques Vabre et le Rhum, et son successeur est actuellement en réflexion. A l’heure de boucler cet article, les Ultim inscrits pour la Transat Jacques Vabre sont Sébastien Josse et Thomas Rouxel à bord du fantastique foiler Edmond de Rothschild (premier trimaran océanique prévu pour déjauger complètement), Thomas Coville et Jean-Luc Nélias à bord de Sodebo, et Lionel Lemonchoix et Bernard Stamm avec Prince de Bretagne.