« Nous sommes un peu l’agence intérimaire du maritime »
Capt’n Boat est une entreprise assez unique dans l’univers du nautisme, puisqu’elle permet de mettre en relation des Propriétaires de multicoques et autres bateaux, des chantiers ou des entreprises avec des marins professionnels, le tout dans un cadre totalement légal et clair pour toutes les parties. A bord d’un Aura 51 ODSea+ électrique, nous avons profité d’une navigation en plein Paris avec l’équipe Capt’n Boat pour nous entretenir avec Emeric Leveau-Vallier, à l’origine de l’aventure.
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Publié le
29/01/2025
Par
Dominique Salandre
Numéro :
229
Parution :
Mar.
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Mar.
2025
Emeric Leveau-Vallier : En fait, je viens du milieu de la course au large, puisque j’étais notamment chef de projet pour l’Imoca Bureau Vallée jusqu’en 2012, et j’ai aussi un diplôme de Yacht Master, mais c’était surtout pour mon plaisir, pas pour en faire un métier. Mais une fois ce diplôme en poche, je me suis rendu compte que la plupart des gens ne savaient pas ce que je pouvais faire avec ça, c’est-à-dire si cela allait m’ouvrir des portes pour travailler, ou pas. En fait, j’ai découvert que, même si le métier de Capitaine est réglementé, cela fonctionne surtout par le bouche-à-oreille, et qu’il y a aussi beaucoup de gens qui travaillent en tant que Capitaine ou marin sans avoir les qualifications requises. Pour en apprendre plus, j’ai fait une étude de marché sur plusieurs centaines de Capitaines et je me suis rendu compte que 63 % des prestations étaient réalisées par des gens qui n’étaient pas qualifiés pour cela, et qu’en conséquence 78 % des Capitaines n’étaient pas assurés. Et là, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Du coup, en 2016, j’ai cherché des partenaires et je me suis rapproché du cabinet d’avocats Stream et de la compagnie d’assurance AXA pour construire un cadre juridique solide.
Nous avons ensuite créé la société en nous appuyant sur le cadre juridique défini par Stream et en étant capables, avec AXA, d’offrir aux Capitaines une RC professionnelle. La société a été officiellement créée en octobre 2018 et, en décembre 2019, au Nautic de Paris, nous avons annoncé que nous étions opérationnels. Malheureusement, la crise sanitaire du Covid-19 est arrivée presque immédiatement après, ce qui n’a pas facilité le développement commercial. Toutefois, nous avons profité de cette période pour avancer, pour peaufiner notre outil et pour faire quelques mises au point.
MM : En quelques mots, comment fonctionne Capt’n Boat ?
EL-V : Le but de Capt’n Boat, c’est de faire du placement maritime pour offrir un statut salarié aux marins et pour permettre aux clients de trouver un Capitaine ou des membres d’équipage qui ont les bonnes qualifications et qui travaillent de manière réglementaire. En effet, Capt’n Boat ne s’adresse pas simplement aux Capitaines, mais aussi aux marins, aux hôtesses, et de manière générale à toute personne qui travaille sur un bateau, puisque pour cela il faut avoir une qualification appropriée avec, a minima, un certificat médical et un Certificat de Formation de Base à la Sécurité.
Très rapidement, nous nous sommes rendu compte que les sociétés ne voulaient pas salarier les marins et que, de leur côté, la plupart des marins n’avaient pas envie d’avoir un statut d’indépendant. Du coup, nous avons mis en place cette solution de portage maritime : dès lors, nous plaçons donc les marins et nous nous occupons de la gestion de la paye. La formule rencontre un gros succès et il y a même certaines entreprises qui viennent aujourd’hui nous voir simplement pour nous confier la partie de portage salarial.
MM : Qui sont les clients de Capt’n Boat ?
EL-V : Aujourd’hui, nous avons plusieurs types de clients. Environ 20 % sont des Propriétaires privés de bateau qui ont besoin de marins pour les convoyer ou pour naviguer avec eux, mais nous avons aussi des chantiers qui recherchent des marins pour livrer leurs bateaux. Nous avons également des sociétés de charter qui sont en quête de marins pour récupérer les bateaux à la livraison, pour les gréer et les préparer à la navigation, et qui vont ensuite emmener les bateaux sur les différentes bases. Enfin, nous fournissons des équipages pour des bateaux immatriculés au commerce, c’est-à-dire qui peuvent être loués avec équipage ou aux clients des charters qui souhaitent un équipage pour les bateaux qui sont à la location, mais pas immatriculés au commerce. En fait, Capt’n Boat fonctionne un peu comme une agence intérimaire pour le monde maritime, mais avec une solide réglementation.
MM : Quelle est la situation de Capt’n Boat en ce début d’année 2025 ?
EL-V : Nous avons désormais plus de 5 500 marins qui sont inscrits chez nous, représentant plus de 60 nationalités, même si, aujourd’hui, le contingent français représente encore 61 % des effectifs.
Notre chiffre d’affaires est réalisé à 69 % en France, et est en augmentation d’environ 30 % par an : nous devrions donc être à l’équilibre cette année. Un peu plus de 1 000 clients nous font régulièrement confiance, et nous avons également une forte présence dans l’univers du multicoque, puisque les demandes pour ce type d’embarcation (catamarans et trimarans à voile) représentent 65,4 %, contre seulement 22,5 % pour les voiliers monocoques et 12,1 % pour les bateaux à moteur.
MM : Est-ce que Capt’n Boat est un service limité à la France ou est-ce qu’il est international ?
EL-V : Capt’n Boat peut être utilisé partout dans le monde. Nous avons placé beaucoup de marins en Méditerranée et aux Antilles, mais aussi en Australie, aux Philippines, au Costa Rica, en Amérique centrale, aux Etats-Unis ou encore au Canada.
Pour faciliter les choses, le site Internet est d’ailleurs disponible en cinq langues : français, anglais, espagnol, italien et croate.
MM : Comment voyez-vous la suite pour Capt’n Boat ?
EL-V : Pour être honnête, convaincre les chantiers a été un peu difficile au début, car ils ne nous connaissaient pas. Aujourd’hui, les choses ont changé et ils sont de plus en plus nombreux à nous faire confiance. Nous apparaissons désormais comme un acteur légitime et nous sommes aussi devenus un interlocuteur crédible auprès des autorités maritimes ; en France, nous sommes même référencés par France Travail.
Pour la suite, la priorité, c’est de se développer à l’international, un secteur qui représente à ce jour environ 20 % de notre chiffre d’affaires.
L’autre idée, c’est de continuer à travailler avec les autorités pour faire avancer la législation et améliorer la situation des marins en faisant tomber quelques barrières. Nous essayons par exemple de convaincre l’administration française d’autoriser l’utilisation des chèques Emploi Service pour tous nos clients particuliers, comme cela se fait déjà dans la plupart des secteurs. Avant Capt’n Boat, une grosse partie de ces marins travaillaient : nous avons apporté un vrai cadre juridique, mais nous voulons aller plus loin.