C’est une belle aventure qui débute lors de la rencontre mensuelle de l’équipe de Design Catamaran, au bistro La Cage aux Sports, à Repentigny, Québec, un beau soir de décembre gratifié de 30 cm de neige et d’une température de -20 degrés Celsius. Si la nécessité de régler des questions importantes est la raison de ces meetings mensuels, cela se combine judicieusement à un "après-meeting" sous le signe de la détente en bonne compagnie.
C’est dans cette deuxième partie de notre rencontre que Bobby nous lance son idée : On devrait mettre le Toro dans le conteneur et aller courir la Heineken Regatta à Saint-Martin ! Etes-vous partants ? Bob n’a pas mis bien longtemps à nous convaincre, nous sommes tous des guerriers et des régatiers confirmés ! C’est bière à la main que nous scellons le projet.
Le Toro 34 doit tout d’abord entrer au chantier pour une révision complète et être mis en configuration course, ajout de prises de ris et électroniques. Nous avons un mois et demi à notre disposition avant le départ du conteneur. Ensuite, une partie de l’équipe devra aller réceptionner le bateau. L’arrivée du conteneur étant prévue pour le 15 février, nous aurons alors trois semaines pour faire des sorties en mer et ajuster le bateau.
Le plan comporte aussi un raid-croisière familial pour Sylvain et sa famille, avec Augustin, ingénieur de Design Catamaran, prévu pour la semaine suivant la régate. Que demander de plus ?
Quand on passe l'hiver par -20°C, l'idée de partir naviguer aux Antilles est forcément bonne…
Première journée de course
Notre port d’attache à Saint-Martin est à l’intérieur du lagon. Nous devons donc passer sous le pont-levis pour gagner la mer et rallier la ligne de départ, ce qui se fait à moteur. Bien que le bateau ne soit arrivé à Saint-Martin que trois jours plus tôt, à cause des retards du porte-conteneurs, nous sommes fin prêts et avons hâte d’en découdre.
Nous hissons les voiles et… "Halte !" Il y a une drisse coincée dans une barre de flèche. Olivier tire pour la décoincer et voilà la drisse qui file et disparaît à l’intérieur du mât ! Malheur, pas de nœuds en bout de drisse ! Départ dans 60 minutes… Le pont-levis est refermé : accès impossible à la marina et aux outils dans un délai acceptable. Il faut rapidement trouver une solution ! Nous hélons un zodiac passant pas trop loin pour aller chercher notre chaise à la marina. Dix minutes plus tard, nous harnachons Christian pour qu’il monte en tête de mât pour faire passer la drisse par l’extérieur. En haut, il nous lance un juron : hissé sur la drisse de code 0, il lui manque 1 m 50 pour atteindre la tête de mât. Au bord du désespoir, mais n’ayant aucunement l’intention d’abandonner si tôt, nous suggérons à Christian de s’attacher avec la balancine… un bout de 4 mm de diamètre sans gaine. Théoriquement, c’est assez fort, mais à cette hauteur, une malchance est moins rigolote. Les risques étant réduits puisqu’il reste attaché à la première drisse, il réussit ainsi à combler les derniers mètres et bidouille la tête de mât pour permettre la sortie de la drisse de GV. Nous hissons finalement la grand-voile dix minutes avant le lancement de la séquence de départ. Ouf.
Il souffle une belle brise de 15 à 18 nœuds, et nous avons hâte de pouvoir nous mesurer aux adversaires. Inscrits dans la catégorie multicoques 2, nous partirons après les 5 Gunboat de la catégorie 1.
Au ponton, les voisins du Toro 34 sont des yachts de millionnaires... Mais qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !
Le départ est donné, mais nous avons une hésitation à cause d’un mauvais synchronisme de drapeaux, ce qui nous décale juste derrière nos trois adversaires de la catégorie. Il s’agit d’un trimaran de course de 40’ sous pavillon français, un catamaran Formule 40 baptisé Soma et un trimaran Seacart 26. Nous devons aller passer une bouée au vent (offset mark) plutôt rapprochée avant d’attaquer un long bord de portant du côté ouest de l’île.
Bien que nous soyons partis quatrième, nous remontons rapidement au près à 12-14 nœuds pour rapidement nous retrouver deuxième. Après les émotions d’avant départ, l’atmosphère à bord est maintenant plutôt à l’euphorie. Le Toro nous grise par sa vitesse, son agilité et sa douceur à la barre. Bonheur de courte durée toutefois : sous la forte charge, le bout de outhall sort du taquet et nous perdons de précieuses secondes, et toutes nos positions, à y remédier.
De nouveau en course et maintenant dans le bord de portant, nous filons sous code 0. Nous nous rapprochons des deux multicoques, mais le Formule 40 continue à prendre de l’avance. Nous atteignons le nord de l’île et notre allure est de plus en plus au travers, avec un vent qui oscille entre 20 et 25 nœuds. Nous contournons l’île et nous nous engageons dans une remontée au vent que je ne suis pas prêt d’oublier. Avec le vent de secteur est-sud-est solidement établi à plus de 20 nœuds, le Toro atteint des vitesses époustouflantes de 18 nœuds au près. En tant que concepteur du bateau, jamais je n’aurais pourtant cru à de telles performances...
Pour ces bords de près, nous avons Olivier et Christian à la GV, et je suis à la barre. Le Toro déboule dans les rafales et les vagues, et la manœuvre pour en tirer le maximum est simple : dans les rafales, on laisse un peu de GV, le Toro accélère et les profondes dérives entrent en action et soulèvent la plate-forme. La vitesse augmente pour atteindre les 18 nœuds et je barre attentivement pour négocier les vagues. Christian reborde la GV pour remettre la voile bien tendue dans les accélérations. Un jeu de valse s’établit donc entre les rafales, les vagues et l’équipage. Nous reprenons ainsi l’avance sur le Seacart et le trimaran de course. Nous retrouvons notre deuxième place et talonnons la flotte des Gunboat. L’équipage est en symbiose avec le Toro et l’émotion est au beau fixe. C’est à ce moment qu’un changement de bord particulièrement rapide et agressif nous gratifie d’un craquement sonore.
En mode d’urgence, tous les sens en éveil, nous essayons d’en déterminer la cause. Le diagnostic est vite fait : une barre de flèche s’est désolidarisée du mât. Le foc s’est pris dans la barre de flèche lors du virement. Il ne nous reste qu’à déclarer forfait. La déception est grande, mais nous regardons le côté positif des choses : notre cata est rapide… et nous avons pris beaucoup de plaisir lors de cette manche !
Voici toute l'électronique du bord : un iPhone et une montre !
Deuxième journée de course
Nous retournons au combat. Nous avons mis la soirée de la veille à profit pour relaminer la barre de flèche, et le mât semble pleinement opérationnel. Le départ lancé, tous les bateaux sont très près et nous sommes les premiers à virer bâbord. Nous nous installons solidement en deuxième place derrière le catamaran F40 Soma, bateau designé par nul autre que Gino Morelli, qui fait aussi partie de l’équipage de Soma pour cette régate.
Le bord de reaching dans les creux de 1,5 m et avec 18 nœuds de vent est mémorable. Avec ses forts volumes et sa structure très solide, le Toro est une vraie fusée dans ces conditions. L’euphorie est au maximum et nous confirmons notre deuxième place. Nous sommes copieusement servis par les embruns que nous provoquons et le cata en redemande.
Le dernier bord de près sonnera malheureusement le glas de nos prétentions pour la journée. De longues hésitations dans deux refusantes nous feront perdre toute avance, et nous devrons dire adieu au podium. Nous restons cependant encore euphoriques de cette journée et du comportement du bateau dans ces conditions musclées.
L'intérieur des coques permet à 4 personnes de dormir, bien protégées des intempéries.
Troisième journée de course
Ici, on nous surnomme speedy Toro. Nos performances ne sont donc pas passées inaperçues et nous sommes enchantés et honorés de nous faire féliciter par les autres équipages. Des équipiers sur des grands voiliers nous confient leurs sensations de nous voir les dépasser à 15 18 nœuds dans les vagues. Notre troisième journée de course sera encore une fois fort amusante. Nous aurons encore tenu la deuxième place un certain temps ; malheureusement, les petits airs ne nous auront encore une fois pas été favorables. Le Toro aime le gros temps. Nous terminerons 3e.
Au final, l’objectif est réussi. Nous avons eu du plaisir, notre bateau a fait belle figure et nous a prouvé son potentiel et sa fiabilité. Mais nous restons sur notre faim… Oserons-nous remettre ça pour une autre régate d’ici peu ? Les Voiles de Saint-Barth, peut-être ?
Avec seulement 4 couchettes à bord et 5 personnes embarquées, Sylvain a dû dormir sur le trampoline : très confortable, tant qu'il ne pleut pas !
Et en croisière ?
L’idée de faire une croisière sur le Toro 34 peut sembler légèrement décalée lorsqu’on est à Saint-Martin, entourés de yachts et de voiliers d’un luxe et d’un confort rivalisant avec moult palais terrestres en bonne et due forme.
Mais c’est là l’intérêt de ce catamaran sportif. Après que l’équipe s’est donnée à fond dans la Heineken Regatta, le bateau, qui n’a pas trop souffert malgré une navigation musclée, nous offre le minimum requis pour un petit raid familial autour de cette île magnifique. Le Toro 34 est avant tout un dayboat, une bête taillée pour offrir performances et sensations. Mais grâce au volume de ses coques et à son gréement simple, nous serons en mesure de manœuvrer facilement et nous pourrons y dormir assez confortablement. Bien sûr, pas question de se cuisiner un repas cinq services : les sandwiches seront de mise, et le soir, nous mouillerons dans les baies où les restaurants sont à proximité.
Nous appareillons donc par une agréable matinée tropicale avec comme objectif du jour de fouler l’île de Tintamarre, réserve naturelle à quelques milles de Saint-Martin. A bord, il y a Sylvain, pdg de Design Catamaran, et sa famille – sa femme Annabelle, Léa, 13 ans, et Hans, 11 ans – et moi-même. Grand ami de Sylvain, membre du design team et concepteur de pratiquement toutes les pièces custom du bateau, cette navigation m’intéresse à plus d’un titre.
Avant de sortir du Grand Etang de Simpson Bay, ce grand lagon, véritable parking à bateaux, qui couvre presque un sixième de l’île, nous devons patienter quelque temps : le pont-levis ouvre à heures fixes. Nous sommes les premiers à nous mettre en ligne pour l’ouverture de 10h30. La légère brise nous oblige à manœuvrer constamment pour garder le bateau prêt à prendre le passage. Le Toro 34 est léger et un rien dans notre angle au vent nous oblige à corriger rapidement pour ne pas être trop déportés. Heureusement, le bateau répond bien. Les grands safrans le rendent facile à manœuvrer, même à très basse vitesse, bien que le hors-bord de 10 ch soit en position centrale.
N'ayant pas de bimini, l'équipage doit bien se protéger du soleil pendant les heures de nav, sous peine de finir carbonisé…
Juste avant l’ouverture du pont, nous devons céder notre rang à un plus gros que nous. Un joli yacht d’environ 150 pieds qui semble avoir tous les outils et l’assistance pour se tenir bien immobile. Après l’ouverture, nous le suivons dans la passe et le dépassons aussitôt que nous arrivons dans la baie. Hans et Sylvain hissent la grand-voile et le foc auto-vireur, et hop, nous voilà à 8 ou 9 nœuds, au près dans 12 nœuds de vent dans une mer plutôt plate.
Au large de Saint-Martin, le coup d’œil est magnifique. L’île est tout en montagnes, avec son Pic Paradis culminant à 411 m d’altitude. En tournant la tête, plusieurs îles sont visibles dans un horizon pas très éloigné. Saint-Barthélémy, à 10 milles à l’est, et aussi St-Christophe, Saint-Eustache et Saba. Lorsque nous contournons la pointe sud-est de l’île, apparaissent Tintamarre et Anguilla, plus au nord. Quel formidable terrain de jeu.
Dans la faible brise, nous déroulons le code 0 pour un bord de travers un peu plus rapide, bien que, sous grand-voile et foc seuls, nous filions déjà près de deux fois plus vite que l'Outremer loué par nos amis pour nous accompagner. Nous avalons les quelque 13 milles nautiques qui nous séparent de Tintamarre en à peine plus d’une heure. Nous affalons et nous essayons de trouver un corps-mort dans la baie Blanche. Ils sont malheureusement tous occupés, mais notre présence a été remarquée et une annexe menée par un sympathique barbu en djellaba s’amène. L’homme nous offre de se mettre à couple de son monocoque, ce que nous acceptons avec plaisir. Il viendra aussi avec son annexe nous déposer sur la plage. Nous avions soupesé l’idée d’échouer le cata sur la plage, mais le ressac important et le statut de réserve naturelle de l’île nous avaient fait renoncer à l’idée. Après baignade et excursion à pied dans l’île, nous regagnons notre cata, qui à la nage, qui en annexe, et prenons un verre avec nos voisins du moment.
Sous voile et en croisière, le Toro s'avère confortable et sécurisant.
Nous remettons les voiles pour revenir vers Saint-Martin et aller nous ancrer pour la nuit dans la baie Orientale, un endroit bien protégé et offrant quelques restaurants près de la plage. Nous voyageons entre notre bateau et la plage grâce à l'annexe de nos amis à bord de l’Outremer, ancrés près de nous. Dans le contexte de la régate, aucune annexe n’a été amenée à Saint-Martin, ce qui nous rend un peu dépendant, alors que nous pourrions facilement transporter un ou deux kayaks ou encore des paddleboards, surtout qu’il existe maintenant des versions gonflables très fonctionnelles. A amener à bord donc lors des prochains raids !
Nous passons notre première nuit dans un calme apaisant. Comme les coques n’offrent que quatre couchettes et que nous sommes cinq, je m’installe confortablement sur le grand trampoline, habitué que je suis aux bivouacs en montagne ou en forêt. Un "Il pleut!" au milieu de la nuit me tirera d’un rêve où je marchais sous la pluie, et je rabats mon sac de bivouac sur ma tête tandis que les autres ferment les écoutilles jusqu’alors grandes ouvertes.
Un bon déjeuner avec tartines et fruits frais nous permet de bien entamer notre journée, et nous levons l’ancre pour une autre petite navigation. Comme le bateau est lui-même peu équipé en instruments, nous naviguons à l’aide d’un iPhone 5s muni de cartes marines, que j’ai commodément monté sur mon avant-bras à l’aide d’un brassard dédié. L’installation est pratique et solide, et me permet de manœuvrer sans embarras. Les cartes, téléchargées préalablement et stockées sur l’appareil, et le GPSs de l'iPhone nous permettent d’utiliser cet équipement comme un authentique GPS, mais pour un coût dérisoire (si on exclut le prix du téléphone, bien sûr). Pour 15 dollars, on peut acheter les cartes marines des Antilles avec l’app de Navionics, disponible sur l’AppStore d’Apple. Nous avions un petit GPS portable en réserve, mais l’écran tactile, couleurs et haute résolution de l’iPhone est nettement plus intéressant à utiliser.
Après quelques bords à bonne vitesse dans le canal d’Anguilla, nous décidons de filer vers ce qui sera notre deuxième mouillage : l’anse Marcel. Nous attrapons un corps-mort près de la plage et sautons à l’eau. Nous profiterons tout l’après-midi de ce charmant endroit avant de dîner au restaurant d’une station balnéaire lovée dans le fond de cette jolie baie. Encore une fois, un voisin de mouillage serviable (et manifestement intéressé par le Toro) nous a permis de regagner notre catamaran à la fin de la soirée sans avoir à nager à la tombée de la nuit.
Cette deuxième nuit au mouillage fut moins tranquille pour moi que pour mes compagnons logés dans les coques. En effet, mon sommeil fut perturbé toute la nuit par un souffle assez fort, se manifestant toutes les quinze minutes environ et durant près d’une minute, probablement dû aux jeux de température et à la présence des montagnes tout autour de l’anse.
Notre dernière journée de navigation fut la plus longue, avec un trajet d’une quinzaine de milles nautiques. Le vent étant manifestement mieux établi que lors des journées précédentes, nous partons avec un ris dans la grand-voile. La mer plus formée nous gratifiera de quelques éclaboussures mais aussi du spectacle grandiose de deux baleines à bosse croisant entre Saint-Martin et Anguilla. Nous tirons des bords au portant à plus de 14 nœuds sans forcer. La dernière portion du parcours se fera en tirant des bords de près, à 10 ou 12 nœuds de vitesse, dans des creux d’un mètre. La coque sous le vent devient alors une zone où je me fais doucher plus souvent qu’à mon tour. Notre allure sous un ris est néanmoins confortable et sans stress. Le bateau est prévisible et rassurant, et il passe bien dans la vague.
Nous terminons notre petit raid en attendant l’ouverture du pont-levis, tranquillement amarrés à un mouillage de Simpson Bay, de retour au sein de l’activité régnant dans cette portion de l’île, beaucoup plus développée que la pointe nord. Si le Toro 34 n’a pas grand-chose d’un catamaran de croisière, il nous a tout de même permis de vivre une expérience unique : à la fois en régate puis en raid côtier. Une magnifique navigation, rapide mais tranquille, dans un confort bien sûr relatif mais pour une croisière vraiment agréable.
Super cata de sport ou cata de croisière léger, le Toro 34 emmène son équipage où bon lui semble.