Au départ du Grand Large Yachting World Odyssey à Séville, sur les routes de l’ARC au départ de Las Palmas ou encore à travers l’enquête très fournie de l’association Sail The World, ce sont près de 200 multicoques que nous avons pu ausculter à la loupe. Nous sommes allés à la recherche du consensus, du juste équilibre entre confort, performance, énergie, sécurité, sans oublier ce qui devient obligatoire – par la législation ou par les règles d’engagement dans des rallyes toujours plus populaires. L’organisation de ces derniers met bien sûr l’accent sur la sécurité. A l’incontournable radeau de survie doit désormais être associé un « grab bag » dont le contenu est désormais bien connu. Au-delà de l’habituel kit de survie (fusées, ration, couverture de survie…), il contient notamment une VHF portable étanche, une balise EPIRB, voire, chez certains, un téléphone satellite.
Le satellite, c’est fantastique
Le modem satellite à faible ou moyen débit (le haut débit est encore très onéreux) est devenu un élément incontournable à bord de tous les multicoques que nous avons étudiés. Si le désir de se « déconnecter » lors des longues traversées reste une motivation pour de nombreux équipages interrogés, la possibilité de recevoir et envoyer des emails simples, d’appeler ou d’être appelé en cas d’urgence rassure toujours. Certains continuent de travailler… mais c’est surtout l’énorme apport en termes de sécurité qui fait l’unanimité. Pouvoir recevoir des informations météorologiques fraîches – et donc fiables – est une vraie révolution dans la gestion de la navigation au quotidien. Dans les cas les plus extrêmes, pouvoir joindre un médecin depuis le milieu des océans, appeler un navire en détresse, ou échanger de manière sûre et audible avec celui qui vient vous secourir représente un sacré changement de paradigme. Si un simple Iridium Go n’est pas une assurance tous risques, on ne peut s’empêcher de penser que ce type d’équipements a largement contribué à l’accroissement du nombre de candidats au départ. Cependant, les différents opérateurs présents ne couvrant pas l’intégralité du globe, la vénérable BLU, souvent couplée à un modem Pactor, reste un équipement incontournable pour les circumnavigateurs. On reconnaît d’ailleurs les multicoques visant au-delà de l’arc antillais à leur antenne proéminente. Aux côtés de l’AIS, d’une balise EPIRB et des petites balises MOB individuelles (PLB 406 MHz) à glisser dans la veste de quart ou le gilet gonflable, ce sont les quatre éléments jugés vraiment indispensables par les navigateurs, avec… un système son de qualité à bord !
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Les communications par satellite sont désormais accessibles à tous – au moins en faible débit : une révolution !
Quand la couverture des opérateurs satellite fait défaut, la bonne vieille BLU – qui sait évoluer – reste fidèle à la table à cartes.
Pas d’impasse sur la sécurité
Pour revenir et clore le chapitre sécurité, les organisateurs de rallye font fructifier les retours d’expérience pour aller au-delà de l’armement obligatoire – ou des normes en vigueur. Ainsi les pompes de cales doivent-elles souvent être doublées par rapport au standard, car devant pouvoir être actionnées non pas seulement depuis l’extérieur comme c’est toujours le cas, mais également de l’intérieur. Une pompe portable de forte capacité est également exigée par les organisateurs de l’ARC. Dans la liste des équipements recommandés, mais non obligatoires, les plus nostalgiques se réjouiront de voir le sextant, qui fait son retour en force, mais aussi le tourmentin, et la trinquette – encore faut-il pouvoir mettre ces derniers à poste dans le gros temps. Les équipages de multicoques aguerris apprécieront que l’ancre parachute, peu adaptée à leur vitesse, puisse être remplacée par un traînard. Il pourra effectivement ralentir et aider le multicoque à maintenir son cap dans les coups de vent les plus sévères, les mers les plus escarpées.
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Le stockage des radeaux de survie est désormais bien étudié pour assurer une évacuation rapide si besoin.
Les petites balises MOB individuelles à glisser dans la veste de quart ou le gilet gonflable sont d’une aide précieuse en cas de chute à la mer de nuit.
La magie des puces… mais des soucis en plus
Ces derniers équipements à la fiabilité ancestrale tranchent avec la débauche d’électronique constatée sur les multicoques tout juste sortis de chantier. Alors que, selon l’enquête de Sail The World, 67 % des navigateurs reconnaissent avoir rencontré des problèmes d’électronique ou d’informatique lors de leur traversée, les équipements de haute technologie se multiplient, dedans comme dehors. A tout seigneur tout honneur, le pilote automatique est bien sûr l’élément choyé du bord. Couplé à un compas gyroscopique, c’est le meilleur allié des navigateurs. Aucun équipage ne conçoit aujourd’hui de se relayer à la barre 24/24h ; l’investissement est donc considéré comme primordial. Une panne de cet indispensable « équipier » est tellement redoutée que tous les marins ou presque disposent d’un pilote de secours à bord. Ce second pilote est embarqué en pièces détachées ou à poste sur un circuit électrique complètement séparé – les stratégies peuvent diverger. En plus de l’incontournable centrale de navigation et des antennes radar dont les performances ont bien évolué, le GPS traceur est incontestablement devenu la star en ce début de troisième millénaire. Avoir toujours sous les yeux sa position, même par la plus mauvaise des visibilités, est indiscutablement un confort, une tranquillité d’esprit et une sécurité incomparables. Le nombre d’écrans, utilisés parfois simultanément, est en nette augmentation : deux aux postes de barre, un à la table à cartes, plus un ou deux ordinateurs, plus une tablette, n’est-ce pas deux ou trois de trop ? L’AIS est également plébiscité, mais ce n’est pas non plus une recette miracle. Beaucoup de bateaux (plaisance, pêche…) n’en sont pas équipés ou l’ont déconnecté. Alors, les petits écrans ne remplaceront jamais une veille attentive à travers les grands hublots. Reste que ces petits bijoux de technologie sont bien pratiques, alors les logiciels de navigation et de routage qui peuvent leur être associés (Maxsea, Adrena, PredictWind…) ont investi les tables à cartes.
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Les écrans fleurissent sur les consoles de poste de barre (ici, un Excess 11) et à l’intérieur au-dessus de la table à cartes de ce Privilège Signature 510.
Energie verte à la hausse
Devant une telle débauche de technologie, le dossier énergie revient forcément sur le dessus de la pile. En gestionnaire éclairé, le skipper du XXIe siècle parie de plus en plus sur un mix énergétique illustrant l’attention qu’il porte à son environnement. L’objectif est clair : utiliser le moins possible, voire idéalement pas du tout, les moteurs diesel comme moyens de recharge. Les multicoques modernes sont les supports parfaits pour mettre en place ce cercle vertueux. Leur surface permet l’installation de panneaux solaires en nombre ; dès lors, disposer de 1 000 W utiles, qui fonctionneront aussi bien en mer qu’au mouillage, est devenu courant. L’autre avantage de naviguer sur deux ou trois coques réside dans la capacité d’accélération et les vitesses moyennes offertes. Si les éoliennes semblent en perte de vitesse, on voit donc nombre de jupes arrière accueillir un hydrogénérateur, notamment les fameux Watt&Sea lancés par un certain Yannick Bestaven, vainqueur du dernier Vendée Globe. Ces produits sont d’ailleurs issus de la course au large. Les multicoques les plus véloces s’équipent même de la version Racing, certes plus coûteuse. Mais quand le speedo indique régulièrement deux chiffres avant la virgule, c’est bien ce modèle qui convient, avec son hélice à pas variable. Les témoignages recueillis sur les pontons corroborent les données théoriques, avec 20 A en sortie à 10 noeuds de vitesse et 9 à 10 A dès 6 noeuds. Le tout dans un silence de cathédrale et sans impact ou presque sur la vitesse, que demander de mieux ?
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Le lithium, ça vous gagne
Une petite éolienne, peut-être ? Clairement, ce n’est plus le choix majoritaire des équipages consultés. Les nuisances sonores, le risque d’accident (bosse de ris ou pire, main maladroite) et le faible rendement au portant comme dans les mouillages abrités ne plaident pas en faveur de ce moyen de charge. Et ce d’autant plus que les multicoques sont à même d’offrir d’autres sources d’énergie verte très efficaces. Non, la nouvelle révolution électrique en marche concerne les batteries. Associant une masse réduite pour une plage d’utilisation étendue, les batteries lithium/ion ont tout pour séduire les aficionados du multicoque à la recherche d’autonomie pour leur grand voyage. En plus, leur prix a fortement décru ces dernières années, les rendant presque raisonnables, en tous cas relativement à l’investissement global. Celui qui est en perte de vitesse, en revanche, c’est le groupe électrogène. Il faut dire qu’avec déjà deux moteurs sur les catamarans et toutes les sources d’énergie propre déjà évoquées, on voit mal l’intérêt d’embarquer (poids, encombrement, maintenance…) un troisième moteur thermique. Seuls les adeptes de la climatisation ou du tout 110/220 V plébiscitent toujours le générateur. Mais le développement de la motorisation électrique va très probablement rendre le groupe électrogène indispensable à bord des prochains multicoques – à suivre.
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Les nouvelles batteries lithium/ion ont plus performantes et bien plus légères que les classiques modèles au plomb. Désormais plus accessibles en termes de tarif, elles s’imposent à bord de nos multicoques.
S’il est aujourd’hui un peu boudé, le générateur va probablement revenir en force grâce au développement de la motorisation électrique.
Le confort, véritable débat philosophique
Où l’on en vient à aborder le sujet le plus clivant, celui des équipements dits « de confort ». Le débat fait rage entre partisans du « comme à la maison », et tenants d’une ligne plus minimaliste. Les premiers tiennent souvent à s’assurer l’adhésion familiale – l’équipage qui accompagne le ou la skipper n’est pas forcément aussi enthousiaste que lui ou elle à l’idée de vivre à plein temps sur un bateau. Quant aux seconds, ils adoptent la doctrine des navigateurs STW : « Le confort, c’est de disposer de l’essentiel, et que l’on puisse le gérer soi-même. » Attention, le terme « minimaliste » à bord d’un multicoque de grande croisière en 2022 est à relativiser. Le froid est la principale préoccupation, et cela est bien normal car, plus qu’un élément de confort, il est à juste titre jugé comme indispensable à la vie à bord. Les réfrigérateurs à tiroirs ont pris une belle part de marché, et, si le congélateur ne fait pas l’unanimité, il fait le bonheur de ceux qui l’ont adopté. Pour lisser dans le temps le fruit erratique de sa pêche ou se régaler d’une bonne entrecôte-frites en plein océan, il n’y a pas mieux !
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Aujourd’hui, tous les multicoques, y compris les plus exclusifs comme le Gunboat 68, offrent une capacité froid équivalente à celle d’une cuisine terrestre. Idem pour le tout nouveau Nautitech 44 Open – on compte deux tiroirs et un congélateur.
Pas si annexe que ça !
Statistiquement, le deuxième point considéré comme critique pour une croisière réussie et confortable est l’annexe et son moteur. Il est vrai que le temps passé au mouillage est bien supérieur à celui de navigation. Le ratio de 80/20 communément admis est, selon beaucoup d’interlocuteurs, encore sous-évalué. Alors l’annexe devient principale. Elle se fait taxi, avitailleur, navire d’expédition… Les modèles semi-rigides ont depuis longtemps fait la preuve de leur pertinence. Les plus pointilleux préfèrent un fond alu (plus léger et plus résistant que le polyester) et des flotteurs en Hypalon®, qui résistent mieux aux UV que le PVC. Les plus fortunés craquent pour un modèle entièrement rigide en carbone. Ils sont dithyrambiques quant à son comportement marin. Le moteur thermique continue à emporter la majorité des suffrages. Les puissances adoptées ne laissent pas de doute sur l’usage intensif qui en est fait. Les 15 CV ont pris la place des 10, ce qui ne va pas sans quelque aménagement spécifique (potence, support adapté…) pour manipuler et stocker l’engin. Çà et là, on voit aussi surgir quelques moteurs hors-bord électriques, parfois en doublon des versions essence. La puissance reste limitée, la recharge des batteries rajoute de l’épaisseur au dossier déjà touffu de la production énergétique à bord, mais la légèreté, la propreté et le silence de fonctionnement de ces nouveaux propulseurs ont déjà tenté plusieurs des navigateurs rencontrés.

En matière d’annexe, le binôme semi-rigide et hors-bord de 15 CV est le plus fréquent… Mais un modèle rigide tout carbone, c’est le top !
De l'eau douce à volonté
Surprise : l’eau n’arrive qu’en troisième position des sujets abordés. Il reste pourtant crucial – 100 % des multicoques interrogés ont embarqué un dessalinisateur à bord. Si certains se sont contentés d’un 60 l/h, les 100 l/h, toujours en 12 V, sont plus souvent choisis pour répondre efficacement à la consommation du bord tout en s’allégeant de centaines de litres d’eau dans les réservoirs. Bien que jugée non indispensable par une majorité des personnes interrogées, une machine à laver est présente sur beaucoup de multicoques – lesquels proposent de nombreux grands volumes parfaitement adaptés. A écouter ou lire les récits d’expéditions souvent aventureuses à la recherche de lavomatiques lors des escales, on comprend mieux ce choix ! Les multicoques destinés à un tour du monde par la route des alizés ne sont logiquement pas équipés d’un chauffage. En Europe, la climatisation, jugée complexe et énergivore, n’est pas en vogue en dessous de 50 pieds. La ventilation naturelle est bien plus privilégiée. En revanche, les multicoques qui fréquentent la côte est des Etats-Unis en sont presque tous équipés. Les toilettes électriques, considérés il y a encore dix ans comme un luxe, sont devenus la norme. Fiables, bien adaptés à l’obligation de passer par un réservoir à eaux noires, ces WC consomment finalement peu d’eau. A tel point que certains l’ont relié au circuit d’eau douce, préservant sa mécanique du sel et retardant l’arrivée des mauvaises odeurs.
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Les grands voyageurs sont tous équipés – comme dans ce Lagoon – d’un dessalinisateur. Pensez à embarquer de nombreux filtres, et à assurer un entretien très régulier de cet équipement parfois volage…
Même si la machine à laver n’est pas considérée comme indispensable par la majorité des skippers de multicoques que nous avons consultés, elle trouve volontiers sa place à bord d’un léger ORC42 comme d’un Explocat 52, parfait baroudeur en aluminium…
Tous les multicoques ou presque ont adopté les WC électriques, y compris les modèles proposés à prix serrés, comme cet Aventura 44.
Cuisine électrique
Pour terminer sur une note plus appétissante de ce tour (du monde) des équipements, jetons un coup d’oeil en cuisine. Elément central de la vie en mer, la cuisinière fait sa révolution : elle adopte des plaques à induction ! Ce choix de l’électrique est rendu possible grâce à la capacité des batteries lithium (600 ampères en moyenne, que l’on peut utiliser à 80 %), et il est sécurisé par une production d’énergie verte plus performante (panneaux solaires et hydrogénérateur, voir ci-dessus). Hérésie, crieront les plus traditionalistes. Mais ceux qui ont vécu les galères de recharge des bouteilles de butane ou de propane, avec (presque) autant de standards différents que de pays traversés, n’y verront sans doute que des avantages. Chasser le gaz du bord est également un élément de sécurité. Ce choix de l’électrique se double souvent de l’installation d’un micro-ondes à bord. Celui-ci s’avère idéal pour réchauffer en quelques secondes son mug de thé ou un en-cas pour tenir son quart. Le problème est un peu plus ardu concernant le four traditionnel, dont les temps d’utilisation sont beaucoup plus longs. Sa version électrique est donc beaucoup moins adaptée – à bord d’un multicoque, la capacité électrique reste, malgré tous les progrès, encore limitée.

Les plaques à induction remplacent les traditionnelles cuisinières à gaz, comme à bord du Wave 50 découvert à Cannes.
Conclusion
Après avoir arpenté les pontons de Séville et de Las Palmas, et échangé avec Laurent Marion, le coordinateur de Sail The World (stw.fr), on se dit que le plaisancier de 2022 dispose vraiment de tous les équipements pour se faciliter la vie en croisière. Mais le risque encouru ne serait-il pas d’en avoir trop ? Ne serait-on pas au point de perdre l’essence même du voyage, l’esprit d’aventure ? Sommes-nous capables d’accepter le « mode dégradé » si commun aux pilotes en cas de problème technique ? « Le vrai bon conseil, c’est qu’il ne faut pas oublier que l’on parle d’un projet en autonomie, et que tous les choix doivent aller dans ce sens », nous rappelle Laurent à bon escient.














