Amateurs de voile et d’aventures arctiques en autonomie, et après plus d’une quinzaine d’expéditions, nous sommes désormais familiers de ces hautes latitudes. Le Groenland en particulier nous fascine : nous y avons déjà effectué chacun deux navigations côtières à la voile.
Pour nous, le vrai sens du raid en catamaran de sport, c’est d’être au plus près des éléments. Le bateau ne comporte aucun habitacle pour s’abriter, et l’espace de vie, à savoir le trampoline, est à 20 cm au-dessus de l’eau. Ces contingences nous placent en permanence au contact de la mer, du vent, du froid et de l’humidité. Cela peut paraître un peu extrême pour certains, mais pour nous, c’est un choix délibéré. A l’heure où ces paysages sont accessibles depuis le pont d’un bateau de croisière et peut-être bientôt grâce à des lunettes 3D, nous prenons le contrepied, la trajectoire inverse.
Nous avons baptisé notre expédition « Uummaa », d’après un terme inuit qui désigne la « vibration », la « force de vie », ou encore le « battement de cœur » que nous pouvons ressentir lorsque nous sommes au contact de la nature. Nous aimons sa sonorité, qui nous évoque la délectation d’être les témoins privilégiés de la beauté de notre planète, mais aussi la dimension humaine forte de sens dans ces régions isolées.
A l’été 2022, un passage du Nord-Ouest avorté nous oblige à improviser un changement de cap : direction la mer Baltique pour un raid en Hobie Cat de 15 jours en autonomie dans l’archipel de Stockholm. Cette expérience sera une révélation. Elle nous confirmera les atouts majeurs du raid côtier en catamaran de sport : la sécurité, l’agilité, la liberté. Malgré la vulnérabilité de ses coques en polyester, ce type de catamaran nous permet paradoxalement de naviguer en sécurité au milieu des récifs et des icebergs dans une région où de nombreuses zones restent encore non hydrographiées. Le faible tirant d’eau permet d’accéder à des abris sauvages dans des criques très enclavées (inaccessibles à des grandes unités et a fortiori aux quillards) en parcourant les derniers mètres à la pagaie. La légèreté du catamaran de sport permet ensuite de le tirer sur le rivage, de débarquer facilement nos nombreux sacs et, avantage non négligeable, de bivouaquer ou partir explorer l’esprit tranquille ! Bref, de profiter pleinement de l’expérience nomade. Dans la pratique, à deux, et après l’avoir déchargé de tous nos sacs, nous pouvons à peine le tirer d’un mètre ou deux sur du sable ou de petits rochers. Au-delà, nous prendrions le risque d’abîmer les coques.
Vidéo : les premières images de l’expédition
Des étapes de navigation de 1 à 4 jours
Nous avons été emballés par l’idée de naviguer le long de la côte ouest. Elle présente des avantages considérables nous permettant d’atteindre l’équilibre que nous cherchons dans notre itinérance : être tantôt en pleine nature, tantôt au contact des Groenlandais.
En premier lieu, les villages sont idéalement espacés, offrant de longues étapes de navigation sauvage, de 1 à 4 jours. La présence d’au moins un supermarché nous a assurés d’un ravitaillement régulier, évitant ainsi toute surcharge en nourriture. La couverture en 4G à 10 km à la ronde nous a permis de prendre la météo régulièrement et de communiquer facilement.
Notre itinéraire initial devait démarrer de Nanortalik, au sud du Groenland. Nous avons finalement craint qu’il ne soit trop long et de ne pas avoir le temps d’atteindre la baie de Disko. Il était aussi plus simple pour nous de commencer à Nuuk, la capitale, où nous étions accueillis chez des amis groenlandais.
Vidéo : le choix de l’itinéraire
Contre le froid et l’humidité, 12 paires de gants chacun !
Au Groenland en été, au soleil et sans vent, les températures peuvent dépasser les 20 °C, mais avoisinent en moyenne plutôt les 7 °C. En ressenti, lors des longues heures de navigation en statique, dans le vent et le froid, sans parler des journées entières passées sous la pluie, les températures paraissent nettement moins élevées ! Nous étions équipés d’une première couche, puis d’une combi Thermophile Heavy, et enfin de nos combis sèches Gemino Navigator de chez Ursuit. Le top ! Le véritable problème, ce sont les extrémités… L’enjeu était de trouver un compromis entre agilité, dextérité, protection et isolation. Un vrai challenge !
Pour les pieds, nous avons opté pour une paire de bottillons de plongée en néoprène. Si leur légèreté et leur souplesse facilitent les manœuvres de mise à l’eau ou de remontée sur le rivage, ils restent chargés de l’humidité des embruns toute la journée. Et en statique, le froid s’installe vite.
Pour les mains, c’est encore plus compliqué. Pour rester au chaud, il faut rester au sec. Plus facile à dire qu’à faire quand il faut régulièrement sortir les mains des gants ou des moufles pour faire un point de navigation sur le smartphone, saisir un bout ou réaliser une manœuvre… Nous avons donc opté pour la quantité et la variété, faciles à trouver sur place : néoprène fin, épais, moufles en laine et sur-moufles, sous-gants et gants en caoutchouc étanche de marin-pêcheur avec ou sans manchon… La stratégie est de partir avec 3 ou 4 paires dans le baluchon du jour et d’en changer régulièrement. Au total, nous en avons 12 chacun !
Gestion de la sécurité à bord
Avec une eau à 2 degrés maximum, la chute à l’eau sans combinaison, ou avec combinaison ouverte, serait une catastrophe - et la sanction immédiate. La règle absolue est donc de monter à bord en combi sèche fermée (ce que ne font jamais les pêcheurs groenlandais, car ils n’en possèdent pas !). Paradoxalement, pour des raisons pratiques, nous naviguons régulièrement sans gants néoprène, tout en sachant que les mains se figeraient probablement (nous avons fait le test) en moins d’une minute, ce qui pourrait être problématique pour remonter à bord…
Nous nous sommes également posé la question de la ligne de vie. Nous l’avons installée, mais avons finalement fait le choix de ne pas nous y accrocher, car elle entrave nos mouvements alors que nous sommes déjà engoncés dans nos combis de survie. En cas de retournement, nous risquons donc de rester bloqués dans l’eau...
L’espace de vie constitué du trampoline est assez bien fermé par les wings, et, lorsque nous y sommes assis, il semble difficile de tomber à la mer. Le risque existe cependant lorsqu’il faut aller aux « toilettes » ou faire une manœuvre à l’avant des flotteurs.
Nous nous sommes vite sentis relativement à l’aise par rapport au risque de chavirage : le bateau est tellement lesté avec tous nos sacs qu’il prend peu de gîte. En revanche, c’est le gréement qui trinque, nous lui consacrons donc une surveillance constante. Une pensée pour ceux qui nous ont conjurés de faire un test de retournement chargé avant de partir (NDLR : notre rédacteur en chef, qui avait rencontré l’équipage avant son expédition, fait partie de ceux-là...) Non, nous ne l’avons pas fait !
Nous avons aussi pris assez vite confiance dans l’étanchéité des coques (le bateau ne dispose par ailleurs pas de radeau de survie) : un des flotteurs est parfaitement étanche, l’autre prend 2 à 5 litres par jour. Nous nous en accommodons en surveillant la jauge du bateau. Avec un peu d’habitude, selon le niveau de flottaison des coques, nous savons dire au millimètre près si nous avons pris de l’eau, et pompons lorsque cela est nécessaire (en général, tous les deux ou trois jours si nous n’avons pas eu la possibilité de vider l’eau par les bouchons). Il nous est arrivé de faire des petits trous (jusqu’à 3 cm quand même !) après des frottements sur des rochers, mais nous avions emporté tout le matériel de réparation nécessaire pour y remédier… à condition de nous en apercevoir !
Globalement, nous sommes surtout très vigilants à ne pas nous exposer à un vent fort (plus de 15 nœuds), ce qui ne nous a pas empêchés ponctuellement de subir des rafales un peu plus fortes.
Vidéo : La gestion de la sécurité
Entre longues navigations et séjours chez l’habitant
Nous naviguons entre 5h et plus de 24h consécutives. Du 1er mai jusqu’au 12 août, dans ces latitudes toutes proches du cercle polaire arctique (66° 33’ 49“), il n’y a pas de nuit : le soleil pourtant couché s’éternise au-delà de minuit dans des lueurs écarlates qui ne donnent pas envie de s’arrêter. Nous finissons donc souvent très tardivement. Le temps ensuite d’amarrer le catamaran, d’amener tous les sacs à terre, de préparer le bivouac (toujours sous tente à terre) et de dîner, il nous arrive fréquemment de nous coucher vers 2 ou 3 heures du matin, à l’heure où le soleil apparaît déjà de nouveau à l’horizon. Parfois, nous profitons du vent et poussons jusqu’à 7 voire 9 heures du matin pour rejoindre le prochain village ou bivouac. Nous sommes donc vite déphasés, mais c’est ça aussi, les vacances ! En mer, nous essayons de nous reposer à tour de rôle. Malgré nos combinaisons sèches, le corps se refroidit vite dans l’immobilité, et le froid humide nous rattrape par les extrémités, nous empêchant de dormir plus d’une heure… si jamais nous avons réussi à nous endormir !
C’est la météo qui rythme notre progression vers le nord. Il nous arrive de rester plusieurs jours sur un lieu de bivouac ou dans un village dans l’attente d’une fenêtre météo favorable (entre 4 et 12 nœuds de vent). Par prudence dans ces contrées isolées, nous ne partons pas si les rafales annoncées dépassent les 15 nœuds. Lorsque nous bivouaquons, si nous sommes bloqués plusieurs jours sur place, c’est pour nous une occasion rêvée pour aller randonner, ce qui est toujours très excitant dans cet environnement sans aucune trace humaine.
Mais l’un des objectifs de cette itinérance était d’aller à la rencontre des Groenlandais.
Aussi, lorsque nous arrivons dans un village, nous cherchons à créer un contact et à être hébergés chez l’habitant. Débarquer en catamaran de plage permet de « briser la glace » facilement… et il ne nous a d’ailleurs rarement fallu plus d’une heure pour trouver une famille d’accueil. Le Groenland est certes un territoire immense, mais c’est aussi un grand village de 56 000 habitants. Chacun connaît quelqu’un dans le village d’à côté : l’annonce de notre arrivée et de notre démarche sur le groupe Facebook de la communauté nous a parfois ouvert les portes avant même d’atteindre un ponton ! En échange de l’hospitalité, nous cuisinons français avec des ingrédients locaux. Si nous avons dégusté de la baleine, nos hôtes ont découvert les crêpes salées ! Rester quelques jours sur place nous a permis de partager leur vie et de participer à celle de la communauté : mariage, anniversaire, soirées guitare et chant, travaux de rénovation, écoles, jardin d’enfants. Les relations se nouent très facilement, avec beaucoup de simplicité et de spontanéité, que l’on parle groenlandais ou pas !
2024 : encore plus vers le nord !
Nous avons démâté le bateau et l’avons préparé pour l’hiver à Saqqaq, le dernier village au nord de la baie de Disko. A vol d’oiseau, nous avons progressé à 650 km au nord de Nuuk, bien au-delà du cercle polaire. En 2024, nous souhaitons poursuivre l’aventure aussi loin que possible, toujours vers le nord, bien sûr. Il y aura un cap un peu compliqué à passer (vent et vagues au rendez-vous), mais par la suite, la navigation devrait être plus tranquille compte tenu de la multitude d’îles protectrices. A condition de ne pas rencontrer trop de glace…
Matériel : Qu’est-ce qu’on embarque à bord ?
A bord, nous avons emporté 2 bidons de 10 litres d’eau, réserve largement suffisante vu la profusion de rivières et la possibilité de faire le plein dans les villages. Nous disposions de 2 pagaies, de 2 duvets, de sursacs (pour les nuits sur le trampoline) et matelas, d’une tente, d’un réchaud, d’un drone, d’une GoPro, de l’avitaillement pour l’étape en cours, d’outils et de matériel de réparation… sans oublier le ukulélé de Dom, indispensable pour apporter un peu de chaleur tropicale dans ces contrées et taquiner les guitaristes groenlandais ! Et pour communiquer, nous étions chacun équipés dans nos gilets de notre smartphone étanche, d’une VHF et d’une balise Garmin, avec en plus une balise de détresse PLB à poste sur le bateau.
Les moments difficiles : on vous dit tout !
Hormis la gestion omniprésente du froid aux extrémités, parfois pénible, nous avons connu quelques moments un peu délicats qui ont fait tout le sel de l’expédition.
Rodéo dans Qaquk Sound
Pour l’itinéraire des premiers jours de l’expédition, nous avons été joueurs et avons décidé d’emprunter un canal intérieur très étroit, de l’autre côté de la baie de Nuuk, notre point de départ. Ce canal relie la mer 80 km plus au nord. Nous savions que ce labyrinthe était peu profond (parfois moins d’un mètre), très peu fréquenté (et même pas du tout à marée basse !), et traversé par de forts courants. Sous l’effet accélérateur de la marée, nous avons été pris dans une succession de rapides et le catamaran est vite devenu totalement impossible à manœuvrer malgré nos énergiques (si ce n’est désespérés) coups de pagaie. Nous avons même parcouru quelques centaines de mètres poupes et safrans devant, sans pouvoir rétablir le sens naturel de notre marche et en évitant par miracle les rochers qui parsemaient le sound. Sentiment d’impuissance et respiration coupée assurée !
La traversée du fjord de l’Eternité
A l’embouchure du fjord de l’Eternité, situé au nord de Maniitsoq, un vent catabatique (probablement 25 nœuds) s’est levé en 2 minutes, nous surprenant alors que nous pagayions en pleine pétole. Nous aurions dû prendre un ris immédiatement, mais avons persisté, grand-voile haute, pensant sortir rapidement de cette situation très inconfortable. Cette cavalcade dans le grand vent et la furie soudaine d’une mer hachée nous a paru une éternité !
Une marmite à l’embouchure du Nordre Fjord
Heureux mais fatigués d’avoir parcouru en une seule journée 90 km avec spi et courants favorables, nous atteignons enfin vers 2 heures du matin la rive nord de l’embouchure du puissant Nordre Fjord, ayant repéré des bivouacs potentiels derrière un chapelet d’îles. Nous nous sommes alors retrouvés aspirés dans des micro zones de courants où les eaux deviennent hystériquement anarchiques et soulèvent des vagues en tous sens. Ces zones connues des pêcheurs sont assez anxiogènes, car elles provoquent un effet de succion qui ralentit, voire bloque le bateau. Il nous a fallu libérer le ris et pagayer furieusement pour nous sortir de cette marmite infernale qui n’a pas manqué de provoquer une crise de rire nerveuse. Tout au long de notre navigation, nous avons fréquemment bataillé contre les courants. Un jour, il nous a fallu 4 heures pour faire 300 mètres, à tirer des bords et pagayer face au vent et à contre-courant pour sortir d’un sound qui menait à notre bivouac.
Enfin, la gestion des marées est un vrai casse-tête. Il y a 4 mètres de marnage et 1 mètre d’écart entre la marée diurne et la marée nocturne. Mettre le bateau au sec à marée haute est hasardeux, car on n’est jamais sûr de pouvoir repartir. Il faut donc reculer le bateau une fois déchargé et l’amarrer à une vingtaine de mètres du rivage pour le maintenir à flot quel que soit le niveau de la marée. Une étape qu’il est parfois tentant de bâcler tant la fatigue nous tient. Il nous est ainsi arrivé une nuit de nous abriter dans une anse de pirate paradisiaque, mais dont l’entrée était néanmoins bloquée par un gros rocher. La marée du matin ayant un mètre de moins, il nous a fallu attendre minuit le lendemain pour en sortir ! Non sans avoir constaté que nous ne passions pas à midi… et sachant qu’il nous faut 4 heures à partir du réveil pour être prêts à naviguer.
Hobie Cat Tiger custom : un catamaran préparé pour le raid
Pour le choix du bateau, nous nous sommes focalisés sur un catamaran de 18 pieds, compromis idéal entre une plate-forme de vie d’une surface acceptable (2 m²) et un poids global gérable (plus de 350 kg chargé), car il fallait pouvoir le déplacer facilement.
Habitués à organiser des expéditions, nous savions combien la préparation d’un bateau peut être chronophage, et n’avons pas souhaité y consacrer trop de temps. Nous avons donc cherché un catamaran qui était déjà prêt pour le raid aventure. Nous l’avons trouvé à Isafjordúr au nord-ouest de l’Islande, où un Hobie Cat Tiger avait déjà été préparé pour un aller-retour entre l’Islande et la côte est du Groenland. Le bateau est équipé de wings (bancs de rappel), un vrai plus en termes de confort (position assise et surélevée au sec) et absolument indispensables pour entreposer tous les sacs. Il dispose aussi de quelques customisations intéressantes, comme le trampoline avant (quelques précieux centimètres carrés de stockage supplémentaires !) et de nables de pompage. Peu d’aménagements restaient à faire : le hook a été supprimé au profit d’une drisse mouflée et nous avons ajouté un jeu de voiles neuves une grand-voile avec 2 ris, un foc à enrouleur et un spi). Les coques allant être fortement sollicitées, nous les avons donc renforcées sur toute leur longueur avec des semelles d’un centimètre d’épaisseur réalisées par notre ami Sébastien Roubinet. Une protection indispensable qui s’est révélée très efficace…