Transatlantique Guadeloupe – Açores

Voilà sept mois que le catamaran Honky Tonk et ses musiciens de jazz baguenaudent d’île en île aux Antilles. L’heure est venue de prendre la route pour l’Europe. L’équipage est composé de Quentin Bardinet (joueur de banjo et marin, Français), Leon Pfannenmüller (comédien de Munich, Allemand), Coleman Akin (violoniste de New Orleans, Américain) et Bots (trompettiste, tubiste, chef de bord, Belge). Ce voyage est une première pour tout l’équipage. Quentin Bardi a traversé de l’Europe vers les Antilles, mais jamais dans le sens inverse. Bots a navigué des Açores à l’Irlande, ce qui est une partie de la traversée, mais se lance dans l’inconnu pour le reste. Le 3 mai, depuis la plage de la Datcha en Guadeloupe, après des approvisionnements à Pointe-à-Pitre, le catamaran lève l’ancre et met le cap vers le continent d’en face. Un ami marin qui habite en Allemagne fait le routage de la traversée et relaie les nouvelles du bord sur les réseaux sociaux. Patrick Faurot, aussi appelé « Sextant Sully », reçoit minimum un texto par jour de la part de Honky Tonk, qui a remis en route son téléphone satellite pour l’occasion. Les échanges se font dans une langue codée, développée en amont, qui permet de condenser les informations dans un nombre minimum de caractères. En effet, l’équipage a le droit à 75 messages et 75 minutes d’appel sur toute la traversée.

La communication avec l’extérieur se fait sous le signe de l’économie. La première semaine, sur les conseils de Patrick, la route de Honky Tonk va vers le nord. La mer des Sargasses porte bien son nom. La pêche y est impossible, mais le voyage est tout de même très culinaire. Bots avait préparé des conserves maison avant de partir. Bardi partage ses techniques de conservation, comme celle du beurre dans l’eau. Honky Tonk dépasse les Bermudes avant de changer de cap. La traversée présente son plus bel éventail météorologique : de la pétole à 40 nœuds de vent, en passant par toutes les allures. Le pilote automatique est peu utilisé. Les équipiers passent beaucoup de temps à la barre pour économiser les batteries, car le ciel est nuageux la plupart du temps. Coleman est le moins expérimenté de l’équipage. C’est son premier long voyage à la voile. Il doit aérer son violon plusieurs fois lors de la traversée, afin d’éviter que la moisissure ne s’installe dans la caisse. Tout le long du voyage, l’équipage filme, et Bots passera du temps en mer à monter un petit clip. Les bracelets-alarme VHF ne marchent pas. Ils sonnent quand bon leur semble. Bardi – qui dort le plus près de la radio – se lèvera de sa bannette en panique plusieurs fois avant qu’on ne décide d’arrêter de les mettre. Après 17 jours en mer, Honky Tonk croise un voilier qui semble tracer sa route sans prendre en compte ce qui l’entoure. Mystérieuse rencontre… Une transatlantique prend aussi sa saveur dans ses moments de calme. Honky Tonk n’y échappe pas. A l’arrêt, voiles affalées, à la dérive dans le grand bleu, les deux jours de pétole font partie de l’aventure : baignade, pêche, bain de soleil et séchage de la literie. Après 20 jours de navigation, le 23 mai, l’île la plus à l’ouest de l’archipel des Açores montre le bout de son nez. Flores est une île cadeau pour le marin. Quoi de mieux après trois semaines en mer que la nature verdoyante, l’humanité de quelques habitants et de leurs petits cafés dans la campagne où chante le portugais ?

Les Açores, paradis du marin
Les lecteurs qui ont fait escale aux Açores ne pourront pas dire le contraire ; l’accueil est ici exceptionnel. Des voiliers arrivent ici chaque jour d’un long voyage. Le pavillon jaune annonce une transatlantique. On passe d’un ponton à l’autre, les histoires s’échangent, encore mouillées d’embruns. Le monde de la voile est ici vivant. A part les bateaux saisis par les douanes, rares sont les navires immobiles. Les murs des moles parlent de voyages au long cours, chacun y laisse son nom, et on retrouve vite celui d’un ami, ému. C’est là que je rejoins le catamaran, car une petite tournée est programmée sur l’île de Faial. Depuis les Antilles, je n’attendais que de remonter à bord ! Je vais jouer mon spectacle EOS, dans lequel je fais de la peinture en live avec Lise Dieumegard, amie, chanteuse, marin. Elle va faire avec nous la traversée jusqu’en Irlande, puis nous rejoindra en Normandie, où une autre date nous attend. Mais avant ça, un mois aux Açores va passer, chargé de bons moments : le Maravilha festival, ses adorables organisateurs, Tomas, Teresa et Aurora ; le concert pour la Encontro Mundo rural, le spectacle dans le magnifique théâtre d’Horta, le passage à la radio Antenna Nove, les concerts et l’anniversaire de Bardi à l’incontournable Peter’s café… Globalement, nous baignons dans une atmosphère bienveillante, accueillante et chaleureuse, que j’ai rarement ressentie ailleurs. Les habitants de Faial sont disponibles, ouverts, sympathiques et généreux. Nous nous attachons à cette île, à ses nouveaux amis insulaires, à ces paysages. L’archipel des Açores a toujours été une terre d’accueil du fait de sa géolocalisation. Etape incontournable pour une traversée entre l’Europe et l’Amérique dans un sens ou dans l’autre, elle a longtemps été le lieu de réapprovisionnement des navires, puis des avions (dont les réservoirs ne permettaient pas encore de faire de si longues distances). Les voyageurs ont été nombreux à fouler la terre volcanique de ces îles. Peut-être est-ce cette histoire que nous sentons, en tant que voyageurs nous-mêmes, nous envelopper dans son fil coloré.

Peut-être que les gens ici ont toujours eu l’habitude d’accueillir ? Le tourisme n’étant pas développé à outrance, les Açoriens ne sont pas – ou pas encore – fatigués ou agacés par la présence des visiteurs étrangers. Toujours prêts à partager quelques mots, à aider ou à faire visiter leur île, ils sont un exemple en termes d’hospitalité. J’ai déjà remarqué que l’insularité peut créer une ambiance particulière, de manière positive. N’ayant pas de porte de sortie, les îliens protègent l’équilibre relationnel de leur territoire plus que les continentaux. On prend soin des liens qu’on a avec les autres, puisqu’il n’y a pas d’autre solution que de se croiser, de se connaître, d’entendre parler de l’autre. A quoi bon salir son paysage puisqu’on ne pourra pas en changer aussi facilement ? Ainsi, certaines valeurs paraissent évidentes sur une île. Le vol, par exemple, ne semble pas avoir de sens. C’est pourquoi vous trouverez, sur le contact de la plupart des voitures des Açores, un trousseau de clés. Car à quoi bon prendre la voiture de son voisin si le tour de l’île est fait en 2 h de route et qu’immédiatement chacun saura ce qui s’est passé ? Il n’est pas rare non plus de voir sur les portes d’entrée des maisons la clé. Chacun prend soin de l’autre, car, sur l’île comme sur le bateau, il n’y a pas d’autre chemin. C’est le meilleur moyen de se sentir bien, il n’y a pas d’échappatoire. Peu à peu, l’équipage se relaie. Bardi, Coleman et Leon partent en Europe pour la saison de tournée. D’autres concerts les attendent. Arrive alors Bastoune, ami du Queyras, montagnard qui vient régulièrement prendre sa dose de mer auprès de Bots. Une organisatrice du Maravilha festival, Isabel, va relever le défi de s’improviser équipière. « J’ai toujours rêvé d’aller des Açores à l’Europe en voilier », nous disait-elle. Nous l’avons prise au mot. Elle n’a pas peur de l’aventure, et embarque donc sur Honky Tonk.

Cap sur l’Irlande
Nous partons direction l’Irlande, où un festival maritime a programmé des concerts d’Honky Tonk. La traversée se fait au rythme des chants portugais des filles, et des parties de Toc (jeu de plateau et de cartes addictif). Nous traversons une zone connue pour ses cétacés. Nous croisons des globicéphales noirs, des baleines bleues et des cachalots. Ces derniers passent très près du bateau : un matin de frisson ! Bastoune n’a pas son pareil pour détecter l’animal marin. Son œil de lynx passe au radar la surface de l’eau, et il est toujours le premier à montrer du doigt le visiteur. La traversée est tranquille, joyeuse. Un pigeon vient nous dire que nous approchons, à 300 milles de la terre, après 9 jours de mer. Il reste à bord quelques jours, puis repart en direction de l’ouest, vers les Etats-Unis. Le vent nous quitte avec lui. Le rythme de notre progression ralentit pour de bon, l’Irlande à portée de quart, si loin, si proche. Un petit souffle nous pousse doucement dans la baie de Clifden, sur la côte ouest irlandaise, un banc d’une quarantaine de dauphins avec nous. Ils viennent très près des jupes, avec leurs petits. Le comité d’accueil est quatre étoiles. La baie est calme, l’eau comme un miroir reflète les couleurs vives des bateaux de pêche qui mouillent là. Autour, tout est vert, il y a quelques maisons, des cormorans, des pâturages et des genêts en fleurs. Nous avons mis 14 jours. Le capitaine est formel : les coques sales ont ralenti le catamaran.
Notre nouvelle passion, la pêche
Sous le soleil irlandais – si, si ! –, nous beachons Honky Tonk pour la première fois, sur une plage de sable fin. Nous avons quelques heures pour effectuer une réparation sur le safran, et creusons un trou en trouvant au passage de belles palourdes. Peu à peu, la pêche prend une place importante à bord : entre les captures à la canne de Bastoune et de Bots (maquereaux et haddocks), les cadeaux des pêcheurs (coquilles Saint-Jacques et crabes)et l’atmosphère générale dans les ports, notre motivation grandit. Nous nous achèterons même un casier. Il paraît que c’est la canicule. Pour nous, c’est juste une température décente pour un mois de juillet… mais nous comprendrons plus tard l’euphorie des locaux quant à la chaleur passagère. Lors de la remontée vers le nord de l’Irlande, au moment de mouiller, un bout se coince dans l’hélice. Il y a des rochers derrière le bateau, et il n’y a plus de contrôle sur l’un des moteurs. Autour, des gens se baignent, en maillot de bain, sur la plage. Bots décide de plonger pour couper l’écoute du gennaker. L’opération dure un bon quart d’heure, car il faut démonter l’hélice, et le capitaine ressort tout bleu, grelottant. Il mettra des heures à se réchauffer, emmitouflé dans des couvertures, dans le carré. Son œil hagard se tourne vers les sexagénaires locales qui font tranquillement leur brasse en face du mouillage. Les phoques en rigolent encore !

Enfin des concerts à bord !
Jusqu’à l’Irlande du Nord, la côte dentelée se déroule, saupoudrée de maisons secondaires vides et de prairies d’herbe grasse. Le festival maritime de Derry se déroule du 14 au 22 juillet, et nous arrivons « just on time » dans l’estuaire du fleuve. Là encore, l’équipage tourne. Bastoune, Isabel et Lise s’envolent vers le Portugal et la France. Des musiciens arrivent pour honorer les 10 jours de concerts prévus pour le festival. Anton Kerkhof à la clarinette (Belge), Pablo Boudard à la contrebasse (Français), Ophélie Luminati à la batterie (Française), Leonie Evans (déjà à bord aux Antilles) à la guitare et à la voix, et enfin Quentin Bardinet de retour à bord (toujours au banjo). Pour la première fois, les concerts se passent sur le catamaran. Le projet est construit autour de cette idée de bateau-scène, mais rares sont les configurations portuaires permettant réellement un concert à quai. Cette fois-ci, le quai le permet. Seule erreur… les horaires de concerts ne sont pas coordonnés avec les horaires de marée ! Le public est nombreux, mais il doit s’agglutiner à la barrière du quai pour voir deux à trois mètres plus bas le concert. Heureusement, les musiciens jouent également dans la rue, sur la grande scène, et même dans une église. Nous découvrons peu à peu la culture et l’histoire de ce pays. Depuis 1921, l’Irlande est divisée en deux parties. Nous comprendrons que la tension politique et religieuse est toujours d’actualité lorsque nous parlerons de « London Derry » (nom officiel de la ville sous le pouvoir britannique) et serons repris par les locaux, l’œil réprobateur, « Ici, on dit Derry, pas London Derry ». Nous mettons les pieds dans le plat, dans un pays qui sort de plusieurs décennies de guerre civile.

C’est la marée qui décide…
Nous partons, 10 jours et autant de concerts plus tard, croisant à l’embouchure du Foyle les plus gros dauphins de notre vie. Ils semblent habiter là, car à l’aller aussi nous les avions vus. Ils sont clairs, griffés de toutes parts, énormes. Pour les musiciens, la partie navigation est courte : l’heure est venue du dernier échange. Quatre nouveaux jazzmen arrivent à bord, et seul Anton reste de l’équipe de Derry. Les calendriers sont complexes à coordonner pour pouvoir assurer les concerts. Honky Tonk est une plateforme d’échange musicale, et la majorité des musiciens ne se connaissent pas avant d’embarquer et de jouer ensemble. Cette fois-ci, trois amis ont entendu parler du passage du Honky Tonk jazzband à New Orleans (voir MM198) : Peryklis Dazy (trompettiste et skipper franco-grec), Adam Lessnau (tromboniste américain) et Anton, qui vous a été présenté tout à l’heure. Patrick Faurot, l’ami routeur de la transatlantique, nous rejoint également avec sa washboard. Enfin, Bren Ó Ruaidh, guitariste irlandais inconnu de chacun d’entre nous, a le courage de faire partie du voyage, malgré un mal de mer tenace. La nouvelle équipe se confronte à la météo locale. Il n’est pas évident de jouer de la musique sous la pluie. Les ports de Belfast, Dublin, Milford Haven, Marloes, Mevagissey et Fishgard sont tous plus beaux les uns que les autres, mais c’est un véritable challenge que de trouver l’occasion de jouer dans de bonnes conditions. Cette partie du voyage se déroule sous le thème de l’improvisation, car la navigation entre l’Irlande et l’Ecosse ou le Royaume-Uni est soumise aux courants. Toutes les six heures, la mer nous pousse vers le sud, mais les six heures qui suivent se passent à l’abri du port ou d’une baie, ce qui réduit considérablement les possibilités d’avancer. C’est donc la marée et le vent qui décident de notre prochaine escale. Nous devons avancer, car nous avons un rendez-vous : dans deux semaines, nous sommes attendus à Saint-Vaast-la-Hougue, en Normandie, pour jouer au festival des Traversées Tatihou. Une fois le groupe au complet et la rencontre entamée, chaque créneau météo sera optimisé pour faire le tour du sud de l’Angleterre. Lors des escales plus longues, les musiciens partent à la conquête de la ville. La tchatche d’Adam et le talent du groupe débouchent vers des concerts dans des pubs, dans la rue, sur la place du village ou le long des quais. A chaque fois, le public est là, toujours un peu surpris, variant selon le cadre et l’heure de représentation, et jamais déçu d’avoir croisé sur sa route ce groupe de jazz à la voile. Pendant les navigations, dans la grisaille, les musiciens entraînent leurs oreilles dans des jeux que seuls eux peuvent comprendre, les cuivres jouent Donna Lee le plus vite possible pour les bateaux de pêche et les goélands, on apprend des nœuds et je peins. Si le brouillard est trop épais, la trompette, le trombone et le tuba font office de corne de brume. Nous arrivons en France 24 heures avant le concert. Depuis quelques jours, ma famille est là, à nous attendre, car nous pensions arriver plus tôt. Lise est également là, car notre spectacle est aussi programmé dans le cadre du festival. C’est la fin du mois d’août, les festivaliers viennent se remplir les yeux et les oreilles de musiques au bord de l’eau. Je crois qu’aucun ne se doute du marathon que nous venons de traverser pour être là, devant eux, à temps. Les musiciens peuvent être fiers, ils donnent un concert de feu. De mon côté, je suis émue de voir Honky Tonk en France.