Ma planète pour un café !
Arrêtez les ordinateurs, coupez les lumières.
Faites taire le four micro-ondes et le radar.
Elle est votre nord, votre sud, votre est et votre ouest,
Votre semaine de croisière, votre dimanche de nav,
Vous croyez que l’électricité jamais ne finit, vous avez tort.
Ces quelques lignes inspirées par le magnifique poème de Wystan Hugh Auden ne masquent pas ma colère ! Je n’en peux plus de nous voir tous nous enfermer dans le cercle vicieux du modernisme aveugle. Qu’y a-t-il de plus énervant que de se voir créer plus de besoins au fur et à mesure qu’on les assouvit. Je m’explique. Alors que l’avènement des ampoules à Led, aussi bien pour les feux de navigation que pour l’éclairage intérieur, et les progrès des pilotes automatiques auraient dû nous libérer de toute contrainte énergétique, nous nous sommes empressés de trouver de nouveaux usages accroissant notre consommation de façon exponentielle. Et que je vous mets un traceur couleur 12 pouces à chaque poste de barre, un autre à la table à cartes, quand ce n’est pas un quatrième dans la cabine propriétaire ! Un ordinateur qui tourne 24h/24, la machine à café, une autre pour laver le linge, une troisième pour la vaisselle, l’air conditionné comme dans un palace de Miami, un dessalinisateur pour pouvoir prendre des douches « comme à la maison » quand il existe de très bons savons écologiques et adaptés à l’eau de mer qui nous entoure sans limite, le radar, des prises partout pour nos téléphones, baladeurs, montres, iPad, ordinateurs portables, la télévision par satellite avec son Surround pour les petits parce que le spectacle de la mer, du soleil, des vagues, des nuages, de l’étrave qui fend la surface, des dauphins, de la pêche, des étoiles, des voiles, de la côte, des amers, des phares, des autres bateaux, des cargos, des oiseaux ne leur suffit pas, à vos petits chérubins : il leur faut le dernier épisode de Game of Thrones en HD ! Stop ! N’en jetez plus ! Mes coques sont pleines !
Attention, loin de moi l’idée de verser dans un passéisme primaire sur l’air du « ah c’était mieux avant » ! Non, au contraire. Vive les énergies vertes : un maximum de panneaux solaires dans tous les cas. Une éolienne si notre zone de navigation est particulièrement ventée et que l’on peut l’installer hors de portée de toute petite main innocente ou inattentive. Un triple oui aussi à l’hydrogénérateur qui dès huit nœuds de vitesse produit plus que toutes les autres sources réunies. En plus, ayant été élevé à l’école de la course au large, je sais que son impact sur la vitesse est quasi imperceptible. Et enfin, bienvenue aux batteries au lithium. Enfin, dès que leur prix sera abordable, ce qui, au vu de leur développement exponentiel dans tous les domaines, ne devrait pas tarder, la tendance est bonne. Elles nous feront alors gagner poids et volume… si tant est qu’on n’en profite pas pour augmenter encore la capacité du parc. Mais là où mon sang s’échauffe comme le liquide d’une vieille batterie trop sollicitée, c’est quand je vois certains de nos beaux multicoques se transformer en centrales nucléaires flottantes ! Si on suit la logique qui semble nous animer tous, moutons de Panurge que nous sommes, à part les adeptes du trimaran, on part déjà sur un catamaran avec deux moteurs diesel et deux alternateurs. Pour une raison (manque de puissance) ou une autre (besoins en 12 et 24 V) on voit souvent les alternateurs doublés. Comme on manquait de poids, qu’on avait trop d’espace à bord, pas assez de frais d’entretien, et que l’empreinte carbone du café Nespresso n’était pas encore assez démentielle, on s’est dit : « Tiens, si on rajoutait un troisième moteur thermique ? Oh ouiiii, un groupe électrogène ! » Mais, comme on ne veut pas l’allumer à chaque dosette percutée, on a aussi multiplié le parc batteries d’origine par quatre. OK, le constructeur avait vu un peu juste au départ, mais le quadrupler pour juste un café, est-ce bien raisonnable ? Parce que, s’il s’agissait seulement de les acheter, ces satanées batteries. A la limite, c’est votre argent. Vous en faites ce que vous voulez. Mais il faut les stocker : c’est de l’espace et du poids. Donc, au final, le chantier, qui a compris notre logique abrutissante, demande à l’architecte de dessiner des coques plus larges pour son prochain modèle pour supporter tout ce matériel. Il en résulte un bateau plus lourd, donc lent dans les petits airs, où l’on rallume donc… les moteurs. Pour lesquels il faut donc plus de réserves de gasoil, alourdissant encore le bateau…vous le voyez, le cercle vicieux ? Et sinon, histoire de finir de nous déprimer, on parle du recyclage desdites batteries ? Non, bien sûr, je vais encore m’énerver !
La fée électricité est une pieuvre. Elle nous promet la belle vie, mais elle nous asphyxie, éteint nos sens, ruine nos inspirations et notre compte en banque. C’est une Loreleï briseuse de rêves. Une maîtresse cupide nous en demandant toujours plus ! Libérons-nous, libérons nos bateaux de tout cet empilement de contraintes terriennes et de maintenances récurrentes. La liberté est un luxe que nous pouvons nous offrir avec n’importe quel bateau, quel que soit son âge, quel que soit son prix. Alors profitons de chaque instant qui nous est a donné à bord, il est forcément unique, par définition.