Commençons par préciser ce qu’il est entendu par le terme "yacht", et essayons d’estomper les confusions dues à l’évolution et à la multiplicité des définitions, de l’étymologie jusqu’au sens actuel. De l’embarcation médiévale demi-pontée au bâtiment moderne de plus de 180 mètres et six ponts, il n'est en effet pas évident de s’y retrouver !
UNE DESCENDANCE ROYALE
De mémoire commune, c’est au XVIe siècle qu’est employé le terme "jacht", issu du néerlandais et se prononçant "yak", désignant un petit navire de guerre rapide avec lequel les Hollandais chassaient les pirates. De ce fait, les Français emploient ce mot pour désigner un petit navire hollandais. Au XVIIe, les Hollandais font cadeau au roi Charles II d’Angleterre d'un navire : le "yacht" devient alors prisé par l’aristocratie anglaise. Le terme désigne maintenant un navire utilisé pour transporter d’importantes personnalités et il est défini pour la première fois en France en 1702 par Nicolas Aubin dans son Dictionnaire de marine comme un petit voilier à deux mâts, de faible tirant d'eau, dédié à la promenade. Petit à petit, le sens quitte le cadre militaire ou de représentation souveraine, et évolue vers un navire de plaisance. Au cours du XIXe, il prend la forme d’un bâtiment léger, fin, rapide que les riches armateurs entretiennent dans certains ports pour les promenades en mer, les régates, les promenades d'agrément.
Fin XIXe, la définition d'un yacht englobe un navire de plaisance à voile ou à moteur allant du petit bateau demi-ponté au yacht royal, bâtiment de luxe. Au début du XXe siècle, le terme "yacht de luxe" fait référence à un yacht d'une taille de 24 m et plus, d'un très grand confort avec un équipage professionnel. Les plus grands (SS Delphine en 1921, 78 m) sont déjà considérés comme des superyachts. Au fil des années, l'utilisation du terme "yacht" pour désigner les petits bateaux de plaisance se raréfie, remplacé simplement par "voilier" ou "vedette à moteur". Le yacht moderne est un navire habitable utilisé à des fins de loisirs et de sport, avec souvent une connotation de grand luxe.
Plus de 70 pieds, plusieurs ponts, les "multiyachts" se déclinent maintenant aussi bien à voile qu'à moteur, pour le plus grand bonheur de leurs propriétaires (photo : Sunreef).
EN ROUTE VERS LE GIGANTISME
Vers 1980, l’augmentation considérable de la taille et du nombre de yachts de plus de 24 m – on en recense plus de 3 500 dans le monde – repousse l'appellation "superyachts" aux navires de plus de 50 m et généralement trois ponts. 500 de ces "superyachts" navigueraient aujourd'hui autour du monde. Au début du XXIe siècle, l’accélération de la production et du gigantisme classe les méga-yachts à plus de 90 m et quatre ou cinq ponts. Ces méga-yachts – il en existe une centaine seulement dans le monde – deviennent de vrais palaces flottants, avec un grand nombre de cabines. Ils disposent de véritables salles de sport et d'une plate-forme pour recevoir un hélicoptère et parfois d'un hangar pour l'abriter. Certains yachts possèdent même un terrain de basket, des piscines à débordement, un hôpital, un studio d'enregistrement, un cinéma, une discothèque, des salles de conférence, un spa avec jacuzzi, sauna, hammam, des salles de massage et de coiffure, ou encore un sous-marin. On peut parler alors de giga-yacht pour les plus de 140 m et 6 ou 7 ponts (une dizaine d'exemplaires seulement dans le monde).
C’est à partir de 25 m de long que les coques d’un multi pourront héberger des cabines suffisamment larges pour un confort suprême. Dans les yachts récents, la vue sur la mer y est aussi panoramique… (photo : JFA).
LES YACHTS A PLUSIEURS COQUES
En dehors de ce méli-mélo de mesures et nomenclatures, le yacht possède d’autres distinctions plus émotionnelles liées à la perception d’un style de vie luxueux sur l’eau où l’absence de compromis, l’espace et l’agrément, l’amusement et la détente prédominent. Le multicoque présente pour ces critères (vitesse et envergure entre autres) de sérieux atouts. Le premier Occidental à exploiter ces qualités est l’Américain Nathanaël G. Herreshoff en 1876, qui, avec Amaryllis, catamaran de course, surclasse tous les monocoques de l’époque en régate, jusqu’à se faire interdire les départs pour cause de supériorité non réglementaire !
Au début des années 1970, la suprématie des multicoques en course s'établit avec des bateaux comme PenDuick IV, Moxie ou encore Olympus Photo qui entre dans la légende avec la victoire de Mike Birch dans la première édition de la Route du Rhum. S’ensuivent 25 ans d’une épopée conceptuelle et technologique où aluminium, fibre composite et carbone pré-imprégné, ainsi que dérives et foils, mât pivotant deviennent les supports des carènes les plus rapides au monde consacré par le trophée Jules Verne et autres transats. Pour donner un ordre d’idée de la fabuleuse progression des performances de ces machines, le temps record de la traversée atlantique établi par Marc Pajot en 1981 à 9 jours 10 heures a été divisé par 3 en 30 ans et est tombé récemment à 3 jours 15 heures, alors qu’Eric Tabarly en 1980 sur Paul Ricard n’avait amélioré celui de Charlie Barr, vieux de 75 ans, que de 2 jours. Fort de cette expérience, il faut attendre 1998 pour voir apparaître le premier yacht multicoque de 42 m "Douce France" dessiné par VPLP, architecte détenteur de nombreux record autour du monde. Il est détrôné en 2011 par Hémisphère, du même cabinet, qui totalise un peu plus de 44 m de pur luxe. Un an plus tard, en 2012, et grâce à l’impulsion donnée par Olivier de Kersauson avec Océan Alchimiste et surtout Nigel Irens en 1998 avec Cable & Wireless Adventure et un record du tour du monde au moteur à la clé, c’est "Astrada", un trimaran à moteur futuriste de 42 m conçu par Shuttleworth Yacht Design, construit en Chine, qui célèbre l’avènement de la troisième coque dans le cercle fermé de ce qu’on appelle désormais "la grande plaisance".
Avec ses 71 m et ses 6 ponts, son jardin japonais et sa piste d'hélicoptère, Manifesto serait le plus gros catamaran au monde. Sa taille le classe dans les super-yachts, mais son espace disponible le surclasse en "mégamultiyacht".
LA GRANDE PLAISANCE
Car c’est bien du yachting d’exception, dont les us et coutumes imposent un déchiffrage méthodique à nos architectes, designers et chantiers pour proposer un navire qui séduise les attentes et désirs des utilisateurs les plus exigeants, qu’il s’agit. Si l’exercice a bien été réussi chez les monocoques avec un peu plus de 5 000 unités produites, dont plus de 4000 encore en navigation à ce jour, en revanche, et du fait du démarrage de la production plus récente d’un siècle, l’on ne dénombre pas plus que quelques dizaines, peut-être une centaine, de luxueux multicoques de plus de 20 m dans le monde. De quoi réfléchir sérieusement. Ah ! vous avez dit 20 m et pas 24 m ? Effectivement, au sens actuel, le yacht moderne est, au minimum, un navire capable de recevoir 6 à 8 invités dans des conditions de confort d’hôtellerie de luxe. Il doit donc comprendre des cabines assez spacieuses avec salle de bains particulière – dont une très belle pour le propriétaire avec bureau et dressing –, un salon avec bar, une salle à manger, un bain de soleil et des zones de détente extérieures, un accès à la baignade aisé et une annexe capable d’amener les passagers à terre en un seul voyage. Il doit aussi être mené par un équipage d’au moins trois personnes, comprenant skipper, cuisinier et hôtesse. Ce staff loge dans un quartier suffisamment isolé et confortable équipé d’une cuisine professionnelle, de grands stockages de vivres et d’une buanderie pour assurer un service efficace et serein sur de longues périodes, voire sur une saison complète. N’oublions pas l’indispensable attirail des derniers canons du multimédia. En fait, c’est ce qui correspond à l’offre minimale au catalogue des agences de charters de luxe. Toutes ces caractéristiques deviennent possibles pour un monocoque à partir de 80 pieds et de même pour un catamaran de… 70’, qui totalise autant de surface habitable et dont le volume peut même se comparer, pour certains, à un navire de 100’. C’est l’avantage primordial du multicoque, et tous les utilisateurs sont unanimes en montant à bord, très surpris de l’espace spectaculaire alloué par la largeur, et de la vision panoramique sur le paysage. Les 44 m d’Hémisphère, par exemple, offrent l’espace d’un super-yacht de 60 m. Mais d’autres paramètres exigibles sont à prendre en considération : la performance. Rappelez-vous, "jacht", un navire rapide de chasse. Et là encore, le multicoque montre dans ce domaine toutes ses qualités. De plus, le passage confortable à la mer facilite le travail de l’équipage. Les jouets nautiques – jet-ski, compresseur et autre seabob – sont aussi facilement stockés à bord.
Le respect de l’environnement fait aussi son apparition auprès des armateurs qui souhaitent soigner leur image sociale. "Le fait de dépenser son argent avec une conscience écologique devient aussi important que de posséder le plus grand yacht", nous précise Olivier Racoupeau. La traînée hydrodynamique minime et le confort sonore des multicoques sont des atouts majeurs supplémentaires dans ce domaine, comme nous l'avait prouvé Laurent Bourgnon, qui naviguait autour du monde à 10 nœuds avec les moteurs à 1 000 tr/min en consommant 10 l/h sur son catamaran à moteur de 70 pieds.
Grâce à tous ces avantages, la production de "multiyachts" commence à se développer et à concurrencer les yachts monocoques.
A bord de Cartouche, on trouve le confort douillet d’un appartement de luxe. Le design selon les dernières tendances à la mode est le signe distinctif du yachting d’exception.