Il y a bien sûr les 5 Ultim, les 6 Multi50’, les 24 Imoca (!), les 50 Class 40 (!) et les 17 class Rhum monocoques, tous porteurs d’une belle histoire individuelle et souvent collective, et, en souhaitant à chacun de réaliser son rêve, permettez à votre serviteur de donner un coup de chapeau spécial à tous les multicoques engagés. Les extravagants Ultim évidemment, avec leur puissance démoniaque, leur grâce, leur agilité, leur exclusivité. Les Multi50’, qui ont abandonné leurs frères plus âgés non pourvus de foils monotypes nouvellement autorisés, et tentent de conquérir la place laissée vacante par les éblouissants et dangereux Orma. Ces magnifiques 50’ sont des engins qui méritent un développement à la hauteur de leur potentiel. Ils sont presque raisonnables financièrement, et ne nécessitent pas une écurie de course pour les accompagner tout en générant des émotions fortes pour leurs équipages et les spectateurs de parcours inshore. A l’occasion de cette édition des 40 ans, je vous invite à saluer les 20 multicoques de la classe Rhum Multi, tout particulièrement les 8 Golden Oldies de plus de 25 ans… et à jeter vos casquettes en l’air en l’honneur des 5 vénérables qui étaient déjà là pour les éditions des années 80, il s’agit de : Sterec-Aile Bleue de Christophe Bogrand, déjà engagé en 1982 sous le nom de Cga-Gigi par Yves Gallot Lavallée (Newick Creative 42’ construction Le Jelloux) ; l’A Capella Bilfot (ex-Friends and Lovers de Phil Stegall appartenant à Jean-Paul Froc, construction Greene/Stegall), qui fêtera son 4e départ du Rhum dans les mains de Thierry Duprey du Vorsent ; Acapella-Soreal de Charlie Capelle hisse la barre d’un cran avec une 5e participation (ex-Télégramme de Brest, construit par Walter et Joan Greene) ; Happy se lancera avec Loick Peyron (vainqueur de l’édition 2014) dans sa seconde participation, il s’agit de l’ancien A Capella personnel de W. Greene construit après la perte d’Olympus, le vainqueur légendaire du Rhum 98 ! 3 sisterships en état collection au départ sur les 4 survivants de cette famille événement (Humdinger est aux USA) ! Pir2, un des premiers trimarans foilers (Sylvestre Langevin ex-Lessive St Marc de Denis Gliksman) sera là également, comptant le même nombre de participations qu’ACapella, dont 2 avec Etienne Hochedé (90-94-98-2014-2018). Olmix (ex-Crêpes Whaou 1) prendra le départ avec Pierre Antoine, il s’agit là d’un bateau star de la Multi 50’ qui a tout gagné avant l’apparition des prototypes 2e génération et vient d’entrer en catégorie Golden Oldies (plus de 25 ans). Resadia-M’Pulse (Cabon/Capelle) franchira la ligne pour la deuxième fois consécutive dans les mains de Pierrick Tollemer, son challenge est d’améliorer son temps de 2014 en préservant ce joli bateau en composite bois époxy (flotteurs sandwich). Franck Sainte-Marie mènera l’inoxydable Branec IV de Roger Langevin (ex-Dupon Duran II au palmarès interminable) ; attention, il s’agit d’un des 3 Formule Seatec construit par l’équipe de Mike Birch sur plan Irens ; solide, marin et rapide par tous les temps !

Les autres multicoques en présence en classe Rhum Multis
Avec Bo Carré, Gildas Breton engage le magnifique ex-Cotonella de Franco Manzoli (vainqueur Ostar 2005 dans sa classe), un gros rival pour la superbe trouvaille de Gilles Buekenhout : le foiler Jess dessiné par Martin Fisher et Benoît Cabaret, qui, malgré sa taille réduite de 40’, est probablement le plus rapide sur eau plate. Fabrice Payen s’engage sur l’ancien Laiterie Malo de Victorien Erussard, un 60’ Orma survivant de cette classe risque-tout et transformé en M50 en 2006, un engin remarquable, capable d’une performance. Jean-François Lilti court avec son Avocet 50’, ce joli catamaran avait du mal face aux trimarans prototypes de la M50, mais il a du potentiel. Rayon Vert pourrait créer une surprise avec Alain Delhumeau. Ce trimaran Pulsar 50’ d’Erik Lerouge est rapide, puissant, solide ; il a effectué un tour du monde dans les mains de ses constructeurs (Sylvette et Henri Oligni) avant d’entrer dans le circuit M50’. En catamarans, Christian Guyader aligne son TS 42’, attention, petit bateau très habitable, mais grosses performance dans le médium ! Yann Marilley engage No Limit, son Outremer 5X custom, nul doute qu’il aura à cœur de démontrer le potentiel du bateau face à Pampero (TS 52’) de Bertrand de Broc. David Ducosson participe avec Cazeneuve Maxi Catamaran. Et puis il y a aussi l'Outremer 49 Liladhoc d'Eric Gamin, qui, après un tour de l'Atlantique en famille, se sent des ailes de coursier, et tous les autres qui rêvent sinon de podium, du moins de rallier l'arrivée du rêve d'une vie.
Le petit jeu des pronostics

Un Ultim battra sans doute le temps de Loïck Peyron, et la régate sera serrée entre les 5 trimarans Multi50 les plus récents. C'est la course des pros que nous suivrons forcément avec passion.
Erwan Tiboumery peut aussi se glisser sur le podium de la classe Rhum Multi avec Victorinox (M. Maï 50’) s’il parvient à boucler son budget et à achever sa préparation dans les temps après un démâtage en mai. Les deux grands catamarans de Yann Mariley (Outremer 5X) et Bertrand de Broc (TS 52') sont susceptibles de performances étonnantes pour des habitables si les transitions météo ne sont pas trop brutales, l’expérience de Bertrand pourrait faire parler la poudre avec ce bateau dont Joyon menait régulièrement le sistership au-delà de 400 milles par jour ! Les catamarans modernes de 40-45’ vont démontrer leur potentiel, car, faute d’ouverture des listes au départ, aucun d’entre eux n’a plus participé au Rhum depuis Didier Le Villain avec son Outremer 45 (première génération) en 2002 (il avait abandonné).

Viennent ensuite les "vénérables", qu’il serait inapproprié de comparer aux autres ! Ils ont montré le chemin, leurs silhouettes appartiennent à l’histoire de la course au large et leurs performances, bien que dépassées par les nouvelles générations, restent surprenantes ! Il serait d’ailleurs inconvenant de brusquer de tels monuments historiques, qui se mènent avec respect et doigté et constituent la mémoire vive de la Route du Rhum.
En marge des stars, les concurrents "amateurs" participent significativement à la légende de ce rendez-vous atlantique aux allures d’épopée ; pour l’édition 2018, nous avons choisi de suivre l'un d'eux et de faire le portrait de Jean-Pierre Balmès, en lui souhaitant de vivre le Rhum de ses rêves.


Rencontre sur l’eau avec Jean-Pierre Balmès
Nous nous retrouvons tout début avril pour 2 jours de découverte et de mise au point de l’Outremer 4X version Rhum ; il fait gris et frais sur la baie d’Aigues-Mortes, une journée de petit médium suivie d’une après-midi de brise ont permis de mieux découvrir homme et bateau.
Un garçon décidé !
Jean-Pierre a une stature de bûcheron canadien, son physique de jeune homme dément son âge véritable, il aime les défis et le confesse spontanément ; son plaisir de naviguer est manifeste et inusable.
Un Outremer 4X plus X
Jean-Pierre connaît les 45’ et les 4X comme le fond de sa poche, il les utilise presque quotidiennement en essai. Le bateau qu’il a choisi est issu de la chaîne de fabrication et n’intègre aucun composant hors liste d’options disponibles pour le public. Toutefois, chacun sait qu’il n’existe pas de bateau de série, mais seulement des unités ! Jean-Pierre a donc sensibilisé bureau d’études, collaborateurs, acteurs de la fabrication pour optimiser ce qui pouvait l’être, et ouvrir une radicale chasse aux kilos superflus. "Le chemin des mille milles commence par un pas", dit le sage, le gain de poids est également une école de patience ! Pour rogner 500 kg sur une plate-forme, il faut dépenser beaucoup d’énergie et d’attention. C’est du "gagne-petit" intelligent qui doit se faire dans le respect du client acheteur partenaire, du plan de l’architecte et de la notoriété du chantier ! Objectif atteint !

Un plan de voilure futé
Pour obtenir un gain de performance significatif sur un catamaran de série qui a fait l’objet d’une évolution sport, la marge de manœuvre est faible ! A part les safrans rallongés, tout le reste est conforme au 4X, qui est déjà un multicoque habitable à bord duquel on a poussé la molette du turbo. Le compartiment le plus prometteur une fois que l’on a fait la chasse au poids reste le moteur vélique ; ici, le mât Axxon carbone rotatif est standard, les haubans textiles également, la GV Hydranet radial est superbe, mais ne puise pas dans les solutions sophistiquées, il restait donc à rationaliser-optimiser les voiles d’avant avec le partenaire Delta Voiles. L’habituel enrouleur de génois a été supprimé au profit d’un génois carbone tout ou rien à mousquetons composites sur étai inox (affalage autour de 21 nœuds réels au près, mais imaginez la différence avec l’absence de presque 80 kg sur le moment de tangage et du fardage de cette mécanique lorsque vous passez sous trinquette ou solent ! Enorme !). Ensuite, une trinquette sur étai textile largable prend le relais. Le point d’amure des spis et Codes se trouve sur le bout-dehors intégré dans la poutre de compression. Quelques belles poulies, du matelotage ad hoc, des textiles étudiés, et nous voilà à bord d’un exemplaire survitaminé bien qu’entièrement équipé des aménagements standards.

Qu’en est-il sur l’eau ?
Une première après-midi par temps médium nous permet d’engranger les premières sensations, de découvrir les voiles et de constater qu’à part des safrans légèrement collants à faible vitesse et un bateau un peu ardent en configuration génois-trinquette, tout va bien. Le bateau est vivant à toutes les allures, réactif, raide et sensible, et surtout, il donne le sentiment d’en avoir beaucoup sous le pied. Le lendemain, nous visons un range particulier pour juger le catamaran dans l’épreuve reine : le près dans le médium soutenu ! La météo locale consentant à nous servir 15-18 nœuds de NW, la piste est parfaite pour la combinaison génois full et GV 1 ris. Immédiatement, l’animal révèle sa personnalité et nous visse le sourire au lèvres ; à la barre, coque au vent allégée, mais bateau très sécurisant, je surveille la centrale NKE, et la vitesse stabilisée à 14,7 à 48° d’un réel de 18 nœuds est considérée par l’équipage comme une belle récompense et une belle promesse d’avenir !

Multicoques Mag : Jean-Pierre, veux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs de Multicoques Mag
J’ai 59 ans, je vis à La Grande Motte ; marié à une entomologiste. J’ai une fille d’un premier mariage. Vice-président du yacht club et secrétaire général du centre d’entraînement à la course au large, directeur de Grand Large Service (filiale d’Outremer). Diplômé en stratégie et management, diplôme universitaire d’addictologie. Après mon baccalauréat et un monitorat de voile, j’effectue des convoyages et devient agent Delta Voile sur la Côte d’Azur. Premières navigations en solo sur Delph 28’, Super Arlequin, First 30’ en 1982 ; bizut à la Solitaire du Figaro sur le half tonner de Pierre Follenfant (plan Joubert). J’ai exercé plus tard comme directeur régional, puis successivement président d’une société de travail temporaire, et enfin comme responsable d’un centre de soins pour femmes poly-toxicomanes. En 2003, je participe à la Mini Transat La Rochelle-Bahia ; le retour fut "particulier", et j’ai alors décidé de repartir en mer : Atlantique Sud, océan Indien, puis rencontre avec Xavier Desmaret d'Outremer Yachting et création de Grand Large Service en 2009. La société grossit, les exigences ne sont plus compatibles avec mes envies actuelles, et il y a deux ans, je décide de reprendre le large.
Multicoques Mag : Pourquoi cette irrépressible envie de Rhum ?
Repartir, mais pas n’importe comment ; avec un projet structurant et passionnant tant sur le plan intellectuel que du point de vue de la navigation : la Transquadra ? Un tour du monde ? Un passage par les pôles ? Et pourquoi pas la Route du Rhum. Course mythique, en solitaire, passionnante tactiquement, météorologiquement et compatible avec ma vie sociale. Le projet se dessine, les contours se précisent, les premiers budgets s’imposent. "Ma" course prend forme comme une entreprise se crée : une envie, une idée, des ambitions, des études, des probabilités, et enfin une certitude. Je dois faire le prochain Rhum, celui de 2018, l’édition des 40 ans (j’en aurai 60 ou presque).
Multicoques Mag : Quels moyens te donnes-tu pour ce challenge ?
Le projet doit être congruent, s’inclure dans un chemin de vie suffisamment fort et fou pour justifier les efforts nécessaires, pour que je prenne du plaisir à naviguer, pour ne pas me mettre trop en difficulté sur le plan personnel (je ne suis plus tout jeune et je ne suis pas riche). Ma Route du Rhum commence maintenant. Les choix, les certitudes, les interrogations, les contraintes, les contreparties. Bref, je me suis ouvert de nouveaux horizons, et me voilà comme à 22 ans (mon âge pendant la Solitaire du Figaro) plein de projets et d’envies.
Multicoques Mag : Pourquoi ce catamaran ?
L’Outremer 4X, je le connais bien, je le sais performant, sûr, esthétique. Il y a quelque chose à jouer avec mon chantier employeur. Un repas avec Patrick (un ami de longue date) confirme qu’il peut acheter le bateau si je m’engage à le louer pendant 2 ans, une condition, le bateau doit être réutilisable en croisière après la course. Il me laisse totalement libre des choix et de l’optimisation du bateau. Seule contrainte, je dois préserver son investissement, ce sera donc un bateau de série. Mon employeur est OK, j’ai la personne qui peut porter financièrement le projet. Carnet d’adresses en poche, et hop, j’ai un photographe, un attaché de presse et un "community manager" ! Tous des amis, qui échangent leur talent contre quelques belles navigations à venir.
Multicoques Mag : Quels sont tes soutiens et qui soutiens-tu ?
Premier étape : motiver les salariés qui vont construire le bateau, impliquer les partenaires techniques, créer une dynamique autour du projet. Tout le monde joue le jeu, je jubile ! Je suis heureux comme lorsque tu viens de prendre un bon départ, où tu veux, comme tu veux, que la course s’annonce belle et tactique et que tu lis bien le plan d’eau. J’ai gardé de mon ancien métier une sensibilité particulière concernant l’accompagnement des personnes en souffrance et de leur famille. Nous avons établi depuis quelques années un lien entre le CEM (Centre d’entraînement méditerranéen) et RIRE Clowns pour enfants hospitalisés. Je souhaite les associer à mon projet et contribuer à leur action. Ce partenariat est contractualisé, il ne reste plus qu’à trouver les soutiens financiers pour ma course et pour mon soutien à RIRE ; Lizmer, filiale du groupe Caisse d’Epargne avec qui je travaille depuis de nombreuses années, confirme l’acceptation du financement pour le bateau, et m’accorde un soutien financier. Le rêve devient réalité, et la construction de RITUAL commence. Solveo Energie, dont le président suit depuis le début le projet, confirme son partenariat et son engagement à nos côtés yes, yes, yes ! Les valeurs portées par cette société (énergie renouvelable) sont éthiquement compatibles avec mes exigences.
Multicoques Mag : Peux-tu nous donner une idée du budget ?
Il nous manque encore 30 000 euros pour parvenir aux 150 000 euros escomptés pour ce beau projet (la course et les soutiens à l’association RIRE). Heureusement, je peux encore négocier le nom du bateau pendant la course et la déco de la GV… (à bon entendeur !).
Multicoques Mag : Te projettes-tu dans un résultat ?
En classe Rhum, il va y avoir des bateaux de course qui devraient être devant, et des bateaux un peu plus polyvalents. Je cours sur un bateau de série, et il sera intéressant de voir comment je me situe face à des bateaux qui ont un curseur confort /performance très éloigné de mon choix.
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