Je vous parle d'un temps…
Jusqu'à la moitié du XXe siècle, la plaisance s'appelait le yachting et n'était réservée qu'à une élite issue de milieux sociaux ultra privilégiés. Bref, seuls quelques nantis pouvaient avoir la chance d'aller naviguer pour le plaisir, les autres se contentant d'aller en mer pour se nourrir. La démocratisation de la plaisance date du début des années 60. La production en série de bateaux plus faciles à gérer et à manier, et surtout moins chers, a permis à une nouvelle population de découvrir les plaisirs de la navigation. Les grandes courses, comme la Transat Anglaise puis la Route du Rhum, ont aussi beaucoup fait pour envoyer des gamins, les yeux remplis de rêves, s'essayer à la navigation sur des Optimist, 420 puis Hobie 16…
Les années 70 furent marquées par toute une nouvelle génération de marins aux cheveux longs qui voulaient découvrir le monde et pour qui le bateau était un moyen à la fois pratique et économique d'accéder à leur rêve. Ils ont tracé la voie que les tourdumondistes d'aujourd'hui continuent à suivre avec souvent le même idéal de rencontre et l'envie de prendre le temps de vivre et d'en profiter !
En quarante ans, le profil des propriétaires de bateau a ainsi finalement assez peu évolué. On trouve des passionnés prêts à régater tous les week-ends, des familles qui veulent profiter de leurs enfants en leur faisant découvrir de nouveaux horizons, et des amateurs de navigations qui embarquent amis et familles pour profiter au maximum de leur navire pour qui ils ont toujours les yeux de Chimène… Car l'une des gageures lorsque l'on devient propriétaire d'un bateau est d'avoir sous la main un équipage motivé et aussi passionné que son skipper pour sortir régulièrement et en profiter à fond !
Un mouillage de rêve à ne partager qu'avec ses amis proches. Magique !
Partager pour profiter…
Le partage est la base de la vie en mer. A bord, on partage tout, de l'espace à vivre forcément plus étroit qu'à terre aux mouillages de rêve, des réductions de voiles en pleine nuit lorsque le vent monte aux retours au port au moteur lorsque Eole est aux abonnés absents, en passant par les pâtes cuites à l'eau de mer et les filets de mahi-mahi à la tahitienne. Bref, le bateau est avant tout une école de la vie, et la vie, c'est communier, échanger, partager avec ceux qui nous entourent !
Mais, tout comme à terre, cette notion de partage est en train d'évoluer en mer et on trouve de plus en plus de personnes cherchant à profiter du bateau autrement via une économie collaborative de plus en plus développée.
Les premiers à avoir proposé de s'affranchir de la propriété classique pour profiter d'un bateau ont bien sûr été les loueurs. Dès le début des années 70, on a vu fleurir des bases de location dans les plus beaux spots de notre petite planète bleue. BVI, Grenadines, Bahamas, Grèce, Polynésie, Australie, Asie… on peut aujourd'hui découvrir le monde et même en faire le tour en bateau de location (voir l'article sur ce sujet paru dans notre hors-série no 3, toujours disponible sur multicoques-mag.com). Ce moyen de naviguer et de voyager a de plus en plus le vent en poupe, et les loueurs rivalisent pour trouver de nouvelles destinations, et imposent aux constructeurs des standards draconiens pour offrir des bateaux toujours au mieux de leur forme. Un vrai challenge !
Corolaire de cette forte demande, les loueurs ont besoin de bateaux récents. Pour renouveler régulièrement leur flotte, ils ont trouvé une solution intéressante pour tout le monde, la gestion-location.
La copropriété permet de naviguer chacun son tour sur le bateau ou… ensemble ! (photo Gwen Brovia)
La gestion-location : pour les plus malins !
La solution qui séduit de plus en plus de candidats à la propriété est de passer par la gestion. Ce système n'est pas nouveau, puisque Moorings l'utilise depuis… 1971 ! Le principe est assez simple : vous achetez un bateau que vous laissez en gestion chez un loueur reconnu qui va le louer quand vous ne l'utilisez pas. Tout comme pour un achat "classique", votre achat est en général financé par un leasing. Tous les mois, le loueur vous verse ensuite un revenu et vous offre la possibilité de naviguer plusieurs semaines par an sur votre catamaran ou sur un bateau équivalent dans sa flotte sur l'une de ses bases. Concrètement, les contrats classiques de la plupart des loueurs proposent jusqu'à 12 semaines de navigation par an, mais il est tout à fait possible de trouver un arrangement pour passer plus (ou moins) de temps sur votre bateau... Il existe de nombreuses variantes à ces contrats de gestion-location, permettant d'investir plus ou moins d'argent (à partir de 25 % du prix du bateau, en général), avec des revenus garantis, ou sans revenu du tout. Bref, il y en a pour tous les goûts, et surtout toutes les situations particulières. L'idée est que le loueur s'occupe de tout, gère et finance l'entretien et la gestion des locations, et que l'investisseur n'a qu'à profiter de son bateau plusieurs semaines par an moyennant le paiement d'un leasing. A la fin de la période, on solde le contrat en revendant le bateau, ce qui permet un retour sur investissement plus qu'intéressant, et vous aura permis de naviguer pendant des années pour une somme tout à fait raisonnable !
Ce système de gestion est idéal pour ceux qui souhaitent naviguer souvent, tous les ans. Certains loueurs proposent même la possibilité de cumuler les semaines en une fois pour profiter vraiment de son bateau… Aussi séduisante soit-elle, cette solution ne vous permet pas en revanche de personnaliser votre bateau, qui doit rester dans des standards bien établis pour la location. Alors, pourquoi ne pas tenter la copropriété ?
Tous les bateaux et tous les programmes peuvent correspondre à la copropriété. Reste à trouver le bon associé ! (photo Bali Catamarans)
La copropriété, une solution en devenir ?
Le principe est on ne peut plus simple : on achète avec un ami (un frère, sa belle-mère), ou même un parfait inconnu, un bateau afin d'en partager la propriété, l'utilisation et les coûts de maintenance, d'assurance, de place de port et autres. Cela nécessite une bonne entente préalable, un partage sans équivoque des semaines de disponibilité, et d'une manière générale les droits et les devoirs de chacun. En théorie, c'est la solution idéale, car il est tout de même assez rare d'utiliser son bateau à 100 % du temps. Même dans le cas d'une année sabbatique, ce système est intéressant : nombre de nos lecteurs l'utilisent pour réduire les coûts. Une famille commence alors le programme, pendant un an, puis laisse le bateau à l'autre famille qui prend le relais et finit le programme. L'avantage est que cela divise le coût par deux, tout en préservant un prix de revente raisonnable. Tour de l'Atlantique, de Méditerranée, de Polynésie, du monde, voire de l'île de Ré : il n'y a aucune limite à ce système. Mais pour que cela réussisse, il faut bien connaître son copropriétaire, sa famille, sa manière de naviguer, et être d'accord sur le programme. Rien de pire, en effet, que d'avoir une famille rêvant de mouillages tropicaux pendant que l'autre ne pense qu'à régater ou d'aller au Spitzberg… De même, les investissements à faire sur le bateau doivent être bien définis avant l'achat : si vous convoitez un nouveau spi asymétrique tandis que votre "copro" veut absolument un nouveau frigo capable de faire de beaux glaçons pour l'apéro, vous risquez assez rapidement de ne plus vous entendre…
La copropriété reste un bon système, qui marche. Encore faut-il ne pas prendre à la légère l'engagement qui vous lie, et bien définir, sur papier, ce que chacun en attend, et comment il envisage les années à venir. Moyennant quoi, à vous les navigations de rêve sur un magnifique catamaran… à moitié prix !
On trouve aujourd'hui des professionnels qui mettent en relation des acheteurs potentiels ayant des programmes concordants, et surtout qui s'occupent de gérer la copropriété pour éviter les soucis, exactement comme pour un appartement. Il existe même des applis gérant les questions liées à la copro pour que tout soit clair entre tous. Cela a bien sûr un coût, mais c'est celui de la tranquillité pour profiter à fond de son bateau !
Le voyage, c'est d'abord et avant tout le partage…
La co-navigation, une aventure sans cesse renouvelée
La bourse aux équipiers n'est pas en soi une nouveauté. Elle existe depuis des décennies et a permis à nombre de voyageurs d'embarquer sur des bateaux cherchant du monde pour assurer une traversée. En revanche, ce qui est nouveau, c'est que les nouvelles technologies permettent de mettre en relation des milliers de personnes en quelques clics seulement. Et ce qui est génial, c'est que ça marche !
La co-navigation a donc le vent en poupe. Le site VogAvecMoi, leader francophone sur ce créneau, revendique plus de 35 000 inscrits, 5 000 membres payants, 4 000 bateaux réellement actifs (sur 8 000 inscrits), dont 200 catamarans et des milliers de co-navigations réussies. Clément Rouch, responsable du site, est formel : 90 % des utilisateurs utilisent le site VogAvecMoi car ils recherchent un "partage plaisir", c'est-à-dire qu'ils veulent naviguer sur leur bateau en embarquant du monde pour le plaisir de la rencontre et pour partager les frais de la croisière. Seuls 10 % des utilisateurs sont sur une logique de "partage utile", c'est-à-dire qu'ils recherchent un équipier pour une traversée donnée.
Jacques est l'heureux propriétaire d'un Lagoon 400, et fait clairement partie de la première catégorie, ceux qui cherchent le "partage plaisir". Après avoir beaucoup navigué en club, il a passé le pas et s'est retrouvé propriétaire d'un premier puis d'un second bateau dont le port d'attache était sur la côte atlantique française. Des amis étaient propriétaires d'un catamaran, il a essayé… et il a revendu son mono pour passer au cata ! Son nouveau bassin de navigation étant en Méditerranée, Jacques recherchait des amateurs pour l'accompagner dans ses navigations estivales. Il propose en général des virées d'au moins une semaine. Il recherche des amateurs de navigation, mais pas forcément des "bouffeurs de milles". A ce jour, ses co-navigations se sont toujours bien passées, mais il met un soin tout particulier à choisir son équipage.
Marylène est une ancienne propriétaire de bateaux, qui a commencé la co-navigation comme équipière :
"J’étais sans bateau depuis plus de deux ans, alors j’ai lu un article dans la presse vantant les mérites de la co-navigation, mon manque était si grand que je me suis jetée à l’eau !!! et inscrite sur VogAvecMoi. Un peu dubitative en tant qu’équipière cherchant un embarquement, j’ai été séduite par la formule ; je ne suis pas tombée sur des skippers machos, frimeurs ou détraqués (mais là, l’instinct joue beaucoup, et avec l’expérience, j’utilise un sophisme : montre-moi ton bateau, je te dirai qui tu es !). J’ai navigué jusqu’à plus soif, sur de magnifiques unités, avec des propriétaires partageant la même passion de la mer que moi. Aujourd'hui, ma quête du Graal s’achève, à force d’acharnement et de solidarités de marins, j’ai retrouvé un bateau, Carpe Diem, un Outremer 43. Désormais forte de cette belle parenthèse dans ma vie de marin, j’ai envie à mon tour de faire partager les joies de ce magnifique bateau à des béotiens ou à des initiés, aussi bien en régate qu’en croisière…"
La co-navigation est un accord de gré à gré entre un propriétaire et un équipier : il ne s'agit aucunement d'une location déguisée, d'ailleurs, le site déconnecte systématiquement les annonces dont les prix sont hors de proportion avec la charte de la co-navigation. Et justement, combien ça coûte ? 60 euros/jour avec Jacques, plus la caisse de bord. Quant aux co-navigateurs qui ont déjà navigué avec Marylène, ils renaviguent sur Carpe Diem gratuitement en échange d'un coup de main lors du carénage. C'est aussi ça, l'esprit co-navigation !
Alors, co-navigation, copropriété, location, ou gestion ? A vous de choisir le moyen qui vous convient le mieux pour aller naviguer, car "qu'importe le flacon, pourvue qu'on ait l'ivresse"… Bonnes navigations !
Jacques ne jure plus que par la co-navigation : un bon moyen de profiter à fond de son cata et de faire des rencontres.