Séquence nostalgie, dans les années 1980, les Prout, Snowgoose, Blue II et autres Louisiane étaient les fers de lance du multicoque de croisière. Entre 10 et 11 m, avec leurs nacelles aménagées, ils faisaient figure de yachts pour nous qui venions du Hobie Cat. Nous nous souvenons également à la rédaction de ce jeune couple qui, au milieu des années 1990, a rejoint Bora-Bora depuis Antibes sur un Corsair F31. Aujourd’hui, ils naviguent toujours, et pour la troisième fois autour du monde… mais à bord d’un catamaran de 55 pieds ! Représentatif de l’augmentation impressionnante de la taille moyenne de nos multis, me direz-vous ?
Choisir le multicoque le plus long possible, dans le cadre de votre budget bien sûr, ce n’est pas seulement pour être le plus rapide ou pour pouvoir accueillir plus de monde à bord. Non, si la longueur est une composante essentielle de la vitesse (voir encadré), elle améliore surtout le passage dans la mer, tend à réduire le tangage pour peu que les poids soient bien centrés autour du centre de gravité, limite le risque d’enfournement si ce même centre de gravité est bien reculé, éloigne les étraves et leurs embruns, réhausse la nacelle en limitant les chocs des vagues… En résumé, la longueur rend la navigation plus sûre et plus confortable.
Alors, pourquoi ne naviguons-nous pas tous en 60 pieds, voire plus ? Question de budget, bien sûr. Avec la longueur, le prix augmente de façon exponentielle – il est lié au volume principalement et à la surface à la marge (voiles). Les premiers pieds coûtent déjà cher, mais au-delà de 50 pieds, cette augmentation des prix se fait encore plus forte. Le pouvoir d’achat a certes bien augmenté dans nos contrées favorisées ces deux dernières décennies, mais pas suffisamment pour que de très nombreux marins puissent s’offrir des multicoques pesant plusieurs centaines de milliers d’euros.
Reste que l’engouement pour les multicoques toujours plus grands est indéniable. Les matériaux, les calculs de structure et l’architecture navale en général ont fait d’énormes progrès : ils permettent de construire des grands multis d’une fiabilité impressionnante. Et c’est tant mieux, car l’être humain a quant à lui très peu évolué dans ses capacités physiques. Ces dernières auraient même, paraît-il, tendance à suivre au fil du temps un cours inverse à celui de notre pouvoir d’achat…
Heureusement, la technologie, issue en grande partie de la course au large, a accompagné et favorisé cette croissance : pilotes automatiques infaillibles, enrouleurs, emmagasineurs, chaussettes de spis, lazy-bag, ris automatiques ou encore winches électriques nous assistent pour notre plus grand plaisir, confort et sécurité. Mais à l’heure de rentrer dans une marina, sortir le gennaker de plus de 100 kg de sa soute à voiles, rattraper une manœuvre qui se passe mal, toute cette technologie ne nous aidera pas beaucoup.
Alors oui, outre ce faisceau de facteurs convergents, il suffit d’étudier les chiffres de production des constructeurs pour s’apercevoir que tout semble désormais se jouer autour de 45 pieds. Pourquoi ? Encore une histoire de compromis. C’est une taille qui reste raisonnable, et donc gérable en équipage réduit. Le budget est certes élevé, mais pas encore dans la pente la plus forte de la courbe. Tous les programmes y trouveront leur bonheur. Tout l’équipement indispensable aux circumnavigateurs du XXIe siècle trouvera sa place à bord, sans devenir une usine à gaz nécessitant la présence permanente d’un équipage professionnel chargé de sa maintenance. La liste de ces équipements s’allonge pourtant d’année en année : dessalinisateur, panneaux solaires en nombre, annexe semi-rigide bien motorisée, planches de kite, de paddle, antenne satellite…
Et pourtant, ne dit-on pas « petit bateau, petits problèmes » ? La planète ne nous pousse-t-elle pas à un peu plus de raison et de sobriété ? Le bonheur n’est-il pas avant tout de naviguer ? Petit trimaran transportable, catamaran de 35 pieds que l’on pousse à la main pour quitter le ponton, catamaran de sport en camping côtier, le bonheur en mer ne dépend pas du nombre de pieds. Rien de rationnel là-dedans, et c’est heureux !
La longueur et la formule de la vitesse
Vitesse de carène max= √((longueur de flottaison x g) /(2 x pi)) x 3600/1852 g = 9,81 m/s² (gravitation universelle) The Elements of Boat Strength: For Builders, Designers & Owners – Dave Gerr / International Marine
Attention, ne pas confondre cette vitesse de carène avec la vitesse max qui peut être bien supérieure, multicoque partiellement déjaugé ou au surf sur une vague. De plus, si la longueur est un élément essentiel de la vitesse, il n’est bien sûr pas le seul : forme des carènes, déplacement, surface de voile et… talent du barreur !