Avant tout, je voudrais me présenter : je suis de nationalité britannique, ma langue de naissance est donc l’anglais, mais j’ai vécu la moitié de ma vie d’adulte en France ; je parle donc également le français. C’est assez courant, finalement, mais parce que je parle deux langues, je n’ai jamais été effrayé à l’idée de me rendre dans des lieux dans lesquels sont parlées l’une ou l’autre de ces deux langues.
Par contre, il est encore trop tôt pour dire si je vais être autorisé à rester en France, quand cette histoire de fous qu’est le Brexit sera éventuellement entrée en application ; alors, il sera peut-être temps de larguer de nouveau les amarres pour des contrées lointaines. Attendons, et on verra bien.
Cependant, je ne me suis jamais senti aussi bien que dans des endroits où je ne maîtrise pas la langue. En dehors des sentiers battus de Grèce ou de Turquie, par exemple. C’est certain, nous avons vécu des moments merveilleux là-bas, mais ça n’est pas vraiment la même chose. Aussi, je me retrouve souvent dans des lieux où mouillent anglophones ou francophones. Mais j’ai souvent remarqué que l’on rencontre en général l’une ou l’autre des langues, et rarement les deux.
Il y a des milliers de gens qui naviguent en croisière, mais dans les faits, j’ai souvent trouvé des mouillages dans lesquels la plupart des gens parlent anglais, et d’autres dans lesquels on entendait parler majoritairement le français. Cela signifie-t-il qu’il existe des endroits dans lesquels seuls vont les anglophones, et d’autres dans lesquels seuls vont les francophones ? Dans une certaine mesure, je pense que c’est le cas.
Par exemple, je discutais récemment avec un Français qui venait de boucler un "tour de l’Atlantique". Il avait navigué depuis la France jusque sur le fleuve Casamance, un lieu dont les anglophones n’ont jamais entendu parler, mais où vont tous les francophones. Si vous vous posiez la question, sachez que la Casamance se trouve au Sénégal, une ancienne colonie française en Afrique de l’Ouest. De là, ils ont traversé vers les Antilles, ce qui signifie la Martinique. Il a passé beaucoup de temps au Marin et le long de la côte ouest de l’île, au nord jusqu’à Saint-Pierre. De là, il a navigué vers les Saintes, et les autres îles merveilleuses de Guadeloupe, avant de faire route vers Gustavia, sur Saint-Barth, puis le côté français de l’île de Saint-Martin, avant de remonter vers l’Europe au printemps.
Et j’ai rencontré des Britanniques qui ont fait exactement la même chose. Ils se sont inscrits au rallye de l’ARC, au sein duquel ils ont traversé jusqu’à Sainte-Lucie, ils ont passé de bons moments à Antigua, Saint Kitts & Nevis puis les îles Vierges britanniques (BVI), avant de faire route vers les Bermudes, pour ensuite prendre le chemin de la maison. Hé, j’ai aussi un ami français qui a navigué avec son catamaran directement de Bora Bora à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. Il lui a fallu des semaines. A-t-il vu les îles Cook, Tonga, Samoa, ou encore Fidji, sur sa route ? Pour être fair-play, la saison des cyclones approchait. Mais il avait clairement passé trop de temps en Polynésie française.
Mais comment cela peut-il être vrai ? Prenons l'exemple de lieux très courus des navigateurs comme Prickly Bay à Grenade. On y trouve beaucoup de Britanniques, d'Américains, de Sud-Africains, et le groupe des Canadiens, Scandinaves ou Hollandais (mais tous parlent cependant parfaitement l’anglais). Mais les Français ? J’en ai vu quelque-uns, mais ils sont plutôt rares. Quid du Marin en Martinique ? Des centaines et des centaines de plaisanciers, français dans leur immense majorité. N’avez-vous jamais vu un Français à Georgetown, aux Bahamas ? Non… Eh bien moi non plus.
Cela ne peut pas être uniquement une question de langue, n’est-ce pas ? Si vous faites preuve de suffisamment d’esprit d’aventure pour naviguer à bord d’un multicoque (mais notez bien qu’il existe aussi des gens qui naviguent en monocoque !), à des milliers de milles de chez vous, alors assurément vous êtes assez audacieux pour vous rendre dans un pays dans lequel on parle une langue différente. Et ce ne peut pas être uniquement parce que vous ramez le matin jusqu’au ponton des annexes pour partir à la recherche de la boulangerie pour y acheter votre baguette, ou au contraire de votre pain blanc tranché favori dans l’épicerie du coin ! Il doit forcément y avoir une autre explication.
Alors, quelles sont ces différences culturelles qui peuvent décider de là où vous allez naviguer ? Une piste serait à creuser dans des faits historiques importants : il n’existe probablement pas de meilleur exemple que l’île de Sainte-Hélène, plantée en plein milieu de l’océan Atlantique. Ceci étant, de nos jours, pratiquement tous les bateaux qui naviguent autour du monde passent par l’Afrique du Sud et le cap de Bonne-Espérance, puis les Antilles. Mais en dehors du fait de constituer une escale au milieu de l’océan, on y trouve également de hauts lieux historiques. L’habitant le plus célèbre de Sainte-Hélène fut bien sûr Napoléon Bonaparte, empereur de France plus de dix années durant, au cours desquelles son empire a dominé une grande partie de l’Europe.
Il fut forcé d’abdiquer à la suite de l’invasion de la France en 1814, puis s’exila sur l’île d’Elbe, à tout juste 10 kilomètres de la côte italienne. Il s’échappa (est-ce que ce ne fut pas trop facile ?), avant de se débrouiller pour reprendre le pouvoir en France. L’année suivante, il fut défait à la bataille de Waterloo par les Britanniques et leurs alliés prussiens. Cette fois-ci, les Britanniques se dirent qu’il fallait l’exiler dans un lieu duquel il ne serait pas si facile de s’évader. Sainte-Hélène leur sembla un lieu approprié, l’une des îles les plus isolées de la planète, à quelque 2000 kilomètres des côtes d’Afrique, et 4000 kilomètres de l’Amérique du Sud. C’est là que Napoléon mourut après six années à Longwood House, une propriété humide et pleine de courants d’air à propos de laquelle les Français prétendirent qu’elle hâta sa mort. Les Britanniques étaient-ils encore bouleversés par la mort de Nelson lors de la bataille de Trafalgar ? Il y eut manifestement beaucoup d'altercations et de querelles entre les deux nations tout au long du XIXe siècle. En 1858, Longwood a été vendu aux Français pour 7,100£, et reste donc à ce jour un petit coin de France.
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Une amie qui s’y est arrêtée il y a quelques semaines au cours de sa circumnavigation m’a confié qu’environ un quart des bateaux de croisière ancrés au large de Jamestown étaient français. Quand elle a visité Longwood, une partie de ces ressortissants français s’y trouvaient également, et ils avaient emmené avec eux de la musique. Ils jouaient "La Marseillaise", l’hymne national français. Ainsi en est-il des Français qui font une visite à celui qui fut leur grand leader ; et des Britanniques pour voir où fut emprisonné "ce pauvre type". Existe-t-il beaucoup de destinations culturelles visitées par les deux côtés pour des raisons aussi différentes ?
Un autre exemple, Pitcairn. Il s’agit du dernier territoire des British Overseas Territory dans l’océan Pacifique. Ils reçoivent très peu de bateaux de croisière, une vingtaine peut-être chaque année. Ce lieu possède une histoire très britannique, puisque c’est dans cette île que les mutinés de la Bounty, emmenés par Fletcher Christian, abordèrent et s’installèrent. Leurs descendants sont toujours là. Dans les escales de la traversée du Pacifique, elle n’est pas très populaire, car en dehors de la "route classique", comme l’appellent les Français. De plus, traverser le Pacifique via Pitcairn signifie rater les Marquises, le premier archipel en Polynésie française, en arrivant de Panama ou des îles Galápagos.
Et les Français ne manqueraient les Marquises pour rien au monde… Ces îles sont ce qu’on appelle un Territoire Français d’Outremer, et le premier lieu français que le navigateur français aura vu depuis la Martinique ou la Guadeloupe aux Antilles. Ce qui pour eux signifie le premier endroit dans lequel ils pourront acheter du bon pain, du bon fromage, du bon vin et ainsi de suite (même en les payant très cher). Mais à part ça, l’une des îles Marquises, Hiva Oa, est l’endroit où Paul Gauguin termina sa vie. Ce célèbre peintre post-impressionniste est en quelque sorte une célébrité mythique pour les Français, et ils vont tous mouiller à Atuona pour rendre une visite à sa tombe. Cette visite serait ratée s’ils s’arrêtaient à Pitcairn.
Toujours à propos de la Polynésie française, il convient de citer le statut de célébrité pour les Français de Bernard Moitessier. Il s’agit d’un héros de la plaisance. Moitessier prit le départ du Sunday Times Golden Globe Race en 1968. Ce fut la première course autour du monde sans escale, accessoirement remportée par le britannique Sir Robin Knox-Johnston. Mais ce qui distingua Moitessier, c’est qu’une fois arrivé au cap Horn, et alors qu’il avait pratiquement course gagnée, au lieu de virer à bâbord et de faire route vers le nord à travers l’Atlantique, vers la ligne d’arrivée, il continua sa navigation, doubla l’Afrique du Sud de nouveau, traversa l’océan Indien, passa au sud de l’Australie, avant de faire route au nord vers le Polynésie française. Il raconta son aventure dans un best-seller, "La Longue Route". Ce livre est toujours disponible, et chaque navigateur français se doit de l’avoir lu. Et après l’avoir lu, chaque navigateur français se doit d’aller en Polynésie française pour se rendre compte de ce qu’il en est exactement.
C’est certain, la Polynésie a plus à offrir aux Français que les livres de Moitessier. Les Français sont amenés à apprendre que ce Territoire d’Outremer (actuellement, ils sont techniquement appelés "Pays d’Outremer dans la République française") est l’un des plus beaux endroits de la terre. Ce qu’elle est dans les faits. Ils apprennent également sur les perles tahitiennes, les célèbres perles noires cultivées dans les lagons polynésiens. Aucune circumnavigation française n’est complète sans avoir acheté des perles ici. La signification culturelle des perles envers les Français apparaît clairement lorsqu’ils visitent un salon nautique : par exemple, chaque année en décembre à Paris lors du Nautic, vous trouverez de nombreux stands qui vendent les belles perles noires de Tahiti. C’est quelque chose que je n’ai jamais vu dans les salons nautiques de Londres, ou Annapolis, ou Miami, ou n’importe quel autre salon nautique dans les pays de langue anglaise dans lesquels j’ai pu me rendre.
Il existe heureusement des endroits où se rendent francophones et anglophones : en raison d’un autre livre, mais cette fois-ci écrit par un anglophone, qui lui aussi a atteint un statut culturel, il s’agit du livre de Tom Neale, "An Island to Oneself", traduit en français sous le titre "Robinson des mers du Sud". Le livre du Néo-Zélandais raconte les années qu’il a passées à vivre en ermite sur Anchorage Island, sur l’atoll de Suvarov, à la périphérie des îles Cook. Très connu dans les deux langues, il a conduit les navigateurs, qu’ils soient anglophones ou francophones, à naviguer vers cet atoll isolé pour voir le lieu où leur héros vécut son rêve. Olivier et l’équipage de Jangada se sont arrêtés à Suvarov, et il nous ont raconté leur aventure dans Multicoques mag No 171, il y a deux ans.
Mais, au-delà de ces lieux visités car ils se trouvent avoir été par le passé un territoire français ou anglais, un pays désormais indépendant se distingue par son passé vraiment unique. Il s’agit du Vanuatu. Contrairement aux îles des Antilles, par exemple, qui ont changé des mains de quelques puissances européennes à plusieurs reprises, les Nouvelles-Hébrides, comme on les appelait alors, étaient régies conjointement par la France et le Royaume-Uni. En même temps.
Au 19e siècle, la plupart des colons étaient sujets britanniques, en provenance d’Australie. Ils y établirent des plantations de café et de banane ; mais, vers la fin du 19e siècle, de plus en plus de Français arrivèrent, investissant dans la noix de coco ; et en 1900, ils supplantèrent en nombre les Britanniques, jusqu’à deux pour un. En raison des intérêts communs des deux nations, en quelque sorte, ils décidèrent d’administrer ces îles conjointement.
Il est difficile d’imaginer de nos jours comment une telle organisation a pu fonctionner, mais le pays s’est retrouvé avec deux jeux de lois, deux forces de police, deux réseaux de prisons, deux systèmes de santé, deux systèmes éducatifs, et ainsi de suite. Il semblerait que les visiteurs ayant eu mal à partie avec la justice pouvaient apparemment choisir le système judiciaire qui leur serait appliqué, avec les Français réputés pour condamner à des peines moins lourdes, mais les Anglais bénéficiant de prisons nettement, nettement plus confortables. Pour ajouter à la confusion, cette situation ubuesque a si mal été comprise par les indigènes Ni-Vanuatu que, apparemment, ils étaient persuadés que le président français et la reine d'Angleterre étaient mari et femme, et que des problèmes liés au mariage ainsi que des difficultés dans leur relation les ont amenés à vivre chacun d’un côté de la Manche. Malheureusement, et cela a souvent été le cas avec les puissances coloniales, la population indigène n'avait aucun droit à la citoyenneté de l'une ou l'autre des nations dirigeantes.
Regardez la photo montrant le drapeau des Nouvelles-Hébrides : il est difficile d’y croire toutes ces années plus tard ! Peut-être ceci a-t-il quelque chose à voir avec la confusion ? La situation a perduré jusqu’à récemment, en 1980, quand l’indépendance a été obtenue, quand est née la République du Vanuatu. En fin de compte, de nos jours, et quelle que soit leur origine, les navigateurs se rendent au Vanuatu pour différentes raisons, parmi lesquelles le souhait de se rendre au volcan du mont Yasur, ou de plonger sur l’épave du Président Coolidge. Ou encore pour voir le pays d’où est originaire le saut à l’élastique (voir Chronique d'une famille autour du monde dans ce même numéro).
Pour moi, un autre haut lieu historique se rencontre dans le petit port d’Akaroa, sur la côte est de l’île du Sud de Nouvelle-Zélande. En 1838, le capitaine d’un navire français avait fait l’achat, probablement douteux, de terres auprès des Maoris. Sur la péninsule de Banks. En mars 1840, un navire français, le "Comte de Paris", quitta la France avec à son bord 53 émigrants. Ils arrivèrent à Akaroa et s’y installèrent en août de la même année. Ils ignoraient alors, car à l’époque les moyens de communication modernes dont nous jouissons aujourd’hui n’existaient pas, que les Britanniques avaient signé le traité de Waitangi en mai 1840, faisant de toute la Nouvelle-Zélande une colonie britannique. Au final, il n’y eu aucune animosité, et la petite ville a conservé jusqu’à aujourd’hui une influence française. En termes de destination, cette ville est complètement en dehors des sentiers battus, et la plupart des circumnavigateurs choisissent de découvrir le nord de l’île du Nord de la Nouvelle-Zélande, avec la magnifique baie des Iles, et visitent ensuite le reste du pays par la route (à voir, encore, les articles récents d’Olivier). Nous avons vraiment apprécié cette ville, mais il semblerait qu’ils exploitent un peu trop le filon "français" pour les touristes : nous y avons goûté de délicieuses pâtisseries, mais qu’est-ce qu’elles étaient chères !
Et les autres ?
Mais qu’en est-il des autres nationalités, ou de ces navigateurs qui parlent d’autres langues ? Où vont-ils ? Je ne connais absolument pas la réponse à ces questions.
Je commencerai en me posant la question de savoir s’il s’agit juste de moi ? Car je suis attiré par des mouillages où j’entends parler anglais ou français, est-ce que je ne vais pas, sans le vouloir, éviter d’autres endroits ? Inconsciemment, est-ce que j’évite des mouillages jusqu’à ce que j’aperçoive des pavillons "amicaux" dans mes jumelles ? Bien sûr, il existe d’autres endroits où il est impossible de ne pas s’arrêter. Les Canaries lors d’un circuit atlantique, par exemple. Mais il s’agit là d’îles touristiques, vous y trouverez normalement des gens qui parlent votre langue, même si vous ne parlez pas l’espagnol. Ou Panama, inévitable, évidemment. Cependant, j’y suis allé, avec pourtant des connaissances limitées dans cette langue.
Nous avons mouillé un jour à côté d’un catamaran espagnol sur l’Hudson River, et nous avons eu à côté de nous un voilier japonais à Puerto Ayora aux Galápagos. Mais ce sont des rencontres plutôt inhabituelles.
Qui sait peut-être juste au coin de la rue y a-t-il une baie remplie d’Espagnols, et lors d’une promenade vais-je découvrir un mouillage rempli d’Italiens ? Suis-je en train de manquer l’une des meilleures paellas ou l’un des meilleurs plats de pâtes de la planète dans une petite cabane quelque part sur une plage ? Christophe Colomb était italien, ils ont donc "inventé" la Transatlantique ! Alors, où sont-ils ?
Si vous avez la réponse, n’hésitez pas, et répondez-nous, à travers les "Cartes Postales" de Multicoques Mag !
Où navigue-t-on selon sa langue maternelle ?
Anglophones
Royaume-Uni – Canaries – Sainte-Lucie - Antigua – Iles Vierges britanniques– Bermudes – Açores – Royaume-Uni.
Francophones
France – Canaries – Martinique – Guadeloupe – Saint-Martin – Açores – France.