Nous savions qu’acheter un bateau n’allait pas être simple ; notre budget était serré, et nos besoins très particuliers. Avec notre association – Mission Océan –, nous préparons un tour du monde scientifique, pour étudier les océans avec des équipes de chercheurs, et faire de la sensibilisation à la pollution marine dans les écoles, et auprès des autres plaisanciers. Même si nous travaillons tous les deux dans le milieu du yachting et connaissons bien le marché, nous étions loin d’imaginer les hauts et les bas émotionnels – et surtout les déceptions – qui nous attendaient.

Notre première grande déception est survenue quelques jours avant Noël ; nous arrivions à la fin d’une longue négociation pour l’achat d’un Lagoon 47. Plus ou moins abandonné par son propriétaire parisien, cela faisait déjà quelques années que le bateau avait été posé à terre quand un des gérants du chantier voisin a entendu parler de notre projet, et nous a proposé de donner un second souffle à Southwind. Après deux visites exhaustives du bateau, une rencontre avec son propriétaire âgé, lors du salon nautique à Paris, où nous avions un stand, et la rédaction de devis pour la réparation de son pont délaminé, nous sommes tombés d’accord sur un prix final. L’acte de vente a été rédigé, négocié, corrigé, et il ne restait plus que l’expertise afin de clôturer l’achat. Une semaine avant le passage de l’expert, nous avons proposé de retourner au bateau (à plus de trois heures de route de la maison) et d’y passer le week-end pour le préparer. Cette tâche revient normalement au propriétaire, et se résume à rendre le bateau accessible, enlever les vaigrages pour faciliter l’inspection des coques et du pont de l’intérieur, tester les batteries ou s’assurer que le bateau soit alimenté afin de mettre en route les installations électriques, et préparer les moteurs pour pouvoir les démarrer et faire une analyse d’huile. Le propriétaire étant âgé de plus de 80 ans et vivant à l’autre bout de la France, nous avons proposé d’accomplir ces tâches nous-mêmes ; une offre que le vendeur était heureux d’accepter.
Nous avons fait la route d’un trait le vendredi soir, et avons attaqué la préparation dès le lendemain matin. J’avais une boule au ventre pendant tout le trajet ; un mélange d’appréhension et d’excitation qui ne s’est guère arrangé une fois à bord. Une des cabines était remplie à ras-bord d’effets personnels, moisis pour la plupart, que nous avons sortis et étalés avec soin sur les trampolines pour qu’ils sèchent à l’air libre, avant de les ranger correctement dans le carré. Dans cette cabine, nous soupçonnions déjà un problème d’humidité – peut-être de la condensation, ou une petite voie d’eau ? Nos craintes se sont confirmées, et l’importance d’une expertise indépendante aussi. Une fois la voie libre, j’ai commencé à isoler les lampes murales, et à enlever les panneaux qui permettaient d’accéder aux réservoirs de gasoil ; la conception des Lagoon 47 est telle que cet accès ne peut se faire que par les cabines arrière, car les réservoirs se trouvent enfermés sans trappe sous le cockpit.

Pendant que je transportais les sacs, nettoyais la cabine et enlevais les vaigrages, Henrique a commencé les tests de batteries. Manque de bol, elles étaient à plat, et, en essayant de se brancher au courant du quai, Henrique découvre la prise électrique en miettes suite à son exposition au soleil du sud de la France. Nos voisins de chantier, un couple de quinquagénaires adorables qui transforment un plan Lerouge pour en faire le catamaran de croisière de leurs rêves (et qui en faisaient un travail magnifique) nous ont gentiment dépanné en nous achetant une prise neuve chez l’accastilleur du coin.
La nouvelle prise en place, Henrique a mis les batteries à charger, et a réglé un souci qui n’arrêtait pas de faire sauter l’électricité, avant de tourner son attention vers les moteurs. Il n’y avait, bien évidemment, pas de gasoil à bord, et donc nous avons branché une alimentation d’eau et trouvé un jerrican que nous avions l’intention de remplir le lendemain. Poussiéreux et fatigués, mais contents après une bonne journée de travail, nous nous sommes assis quelques instants pour prendre des clichés du coucher de soleil sur ce que nous commençons à appeler, certes prématurément, le pont de "notre bateau", avant de rentrer à la petite chambre que nous avions louée sur la plage.

Le soir, mon mal de ventre a empiré ; on s’est dit que ce n’était que les nerfs, ou peut-être l’eau que nous avions bu au chantier toute la journée. Henrique a appelé le propriétaire pour lui expliquer ce que nous avions pu accomplir dans la journée, et ce que nous comptions faire le lendemain, y compris le démarrage des moteurs pour prendre l’échantillon d’huile. Après quelques pastis et un repas portugais, je n’avais plus mal et nous sommes tombés de fatigue vers 22h.
Dimanche matin, pleins d’enthousiasme, nous avons laissé un petit mot pour nos hôtes, fait un thermos de thé, et nous étions sur la route pour le chantier avant même que le soleil ne se lève. Je montais l’échelle du bateau quand mon téléphone a sonné ; un SMS du vendeur. Henrique et moi avions dormi comme des bébés, mais visiblement pas le propriétaire, qui s’était mis dans un état depuis notre appel de la vieille, et avait décidé de nous interdire l’accès au bateau ce jour-là, sans explication. Nous avons tenté de l’appeler à plusieurs reprises, et après une attente interminable, nous avons réussi à l’avoir au téléphone ; le verdict était sans appel, il ne voulait plus que nous montions à bord sans un "professionnel du nautisme" pour nous accompagner, et surtout pour démarrer les moteurs. Henrique est chef mécanicien sur des bateaux de plus de 40 m depuis 12 ans, et, quant à moi, je gère des chantiers de construction et de réfection de yachts de plus de 120 m, des faits que le propriétaire avait oubliés, ou il avait décidé qu'ils n’étaient pas suffisants. Nous étions invités donc à remballer nos affaires et à quitter le bateau sur-le-champ. Le vendeur ne semblait même plus se souvenir de nous avoir donné son accord pour préparer l’expertise, malgré les mails que nous avions échangés à ce sujet. J’ai pleuré des larmes de frustration et de déception pendant que nous remontions les vaigrages et remettions les affaires dans la cabine humide.

Le couple du bateau d’à côté est arrivé au moment où nous terminions de ranger, avec une batterie qu’ils avaient proposé de nous prêter pour démarrer les moteurs. Témoins de notre désarroi, ils nous ont emmenés avec notre thermos de thé sur leur catamaran, et nous ont remonté le moral en nous montrant leurs travaux et en nous demandant notre avis et nos conseils. Ils nous ont donné l’adresse d’un bon restaurant à quelques pas du chantier, et nous ont souhaité bonne chance pour notre projet. Merci à la gentillesse des marins ! Et pour leur enthousiasme pour la bonne bouffe aussi. Nous avons reçu un dernier mail du propriétaire du Lagoon 47, dans lequel il montait le prix de vente de 20 000 euros. Cela va sans dire que nous avons décliné son offre, et il ne s’est pas donné la peine de nous répondre.
Les semaines qui suivaient étaient remplies de hauts et de bas ; cela faisait déjà des mois que nous cherchions un catamaran en France, alors nous avons commencé à regarder les annonces dans des destinations plus exotiques : les Caraïbes, Panama, les Etats-Unis… A chaque fois que nous tombions sur un petit bijou ("Cette fois-ci, c’est la bonne, je le sens !"), nous étions systématiquement déçus quelques jours plus tard ; des bateaux sous offre, déjà vendus ou loués pour l’été… Et puis une annonce est sortie du lot.

Il s’agissait d’un catamaran de 48 pieds qui avait été dessiné pour le père de la propriétaire ; ce dernier se trouvait en fauteuil roulant. Une construction drôlement maligne, qui rendait la quasi-totalité du bateau accessible à des marins avec un handicap lourd. Nous n’avions pas encore discuté de l’idée de pouvoir travailler avec des associations de voileux handicapés, mais c’était un rêve que j’entretenais depuis un petit moment. Quand Henrique m’a envoyé l’annonce, j’ai pleuré à nouveau, mais cette fois-ci, c’étaient des larmes de joie.
Entre-temps, j’avais été débauchée, et jusqu’à notre départ je devais travailler sur la construction d’un des plus gros yachts privés du monde, sur un chantier en Allemagne. Avec Henrique, nous avons donc fait des visites virtuelles du catamaran, grâce à des appels Skype avec les deux femmes qui en étaient propriétaires, et nous sommes tombés sous le charme de ce bateau atypique, son histoire et les possibilités qu’il présentait à notre projet. Le seul problème ? Il se trouvait en Martinique ; les propriétaires ont insisté (et nous étions d’accord) sur le fait que nous ne pouvions pas l’acheter sans l’avoir vu. Le moment n’aurait pas pu être moins bien choisi ; c’était le début des vacances scolaires et les vols étaient hors de prix, mais, après quelques calculs, nous nous sommes dit que le voyage rentrait quand même dans notre budget d’achat, et que ce serait bête de manquer une vraie affaire pour ce qui ne représenterait finalement qu’un petit pourcentage du prix du bateau. Henrique a donc réservé son billet aller-retour, avec seulement 23 heures sur place.

Et il est parti en Martinique ; un voyage épuisant, duquel il est rentré avec l’appareil plein de photos, et la tête remplie de rêves. Le bateau était fatigué, et avait besoin d’amour, mais nous avons rapidement trouvé des solutions à ses petits problèmes. Les propriétaires nous ont accordé une semaine pour prendre notre décision, surtout parce que nous avions besoin d’établir des devis pour ramener le bateau en France sur un cargo, ou sinon embaucher un équipage pour traverser avec nous. Les devis sont arrivés, nous les avons négociés, et trois jours après le voyage en Martinique, le jour de mes 29 ans, nous avons décidé de l’acheter.

Le lendemain, dès que le décalage horaire le permettait, Henrique a appelé les propriétaires pour leur proposer le prix affiché. Au bureau, je sautais sur mon téléphone à chaque fois qu’il sonnait, et j’essayais de ne pas garder mes clients en ligne… Le message tant attendu est arrivé vers midi, mais… "grosse déception". La parole d’honneur entre marins qui nous réservait le bateau le temps de rentrer n’a pas été tenue, et un autre acheteur est arrivé sur le quai avec un chèque deux jours avant. Nous imaginons que les propriétaires avaient besoin d’argent, et qu’elles ont sauté sur la première occasion. Il paraît que le bateau est destiné à devenir une boulangerie flottante, et qu’il n’accueillera donc plus de marins handicapés pour apprendre à naviguer en autonomie totale. Dommage, et un coup dur (et cher) pour notre association, qui est aujourd’hui financée par nos économies personnelles.

Nos recherches ont donc repris, mais à la mauvaise période : rien de nouveau sur le marché, et de moins en moins d’annonces tous les jours. Même les bateaux largement au-dessus de notre budget ne restaient pas longtemps en ligne ; l’appel de la navigation estivale commençait à motiver plus d’un à se lancer dans l’achat de son cata de rêve.
Enfin, il est là !
Mais après la tempête, il y a toujours le soleil, et nous avons eu la bonne surprise d’apprendre qu’un cata que nous avions visité au mois de novembre était toujours à vendre. Il ne figurait plus sur notre liste, car le propriétaire ne souhaitait pas le sortir pour l’expertise avant le printemps, histoire de profiter de la manutention pour refaire l’antifouling si jamais la vente ne se faisait pas. Dix jours plus tard, nous nous retrouvions sur la navette de nuit pour la Corse (cette fois-ci, nous avons pris l’option "petit budget" : coucher sur les banquettes d’un bar, avec une bouteille de rhum, une couverture et des bouchons d’oreille !) Nous avons tout regardé de A à Z lors de la visite : monter au mât, plonger sous le bateau avec masque et tuba pour voir l’état de l’antifouling (inexistant…), et rédiger une liste de travaux avec l’aide du vendeur.
Une fois rentrés, nous nous sommes servis de notre expérience sur les chantiers navals, et de notre bibliothèque importante de catalogues, pour faire un chiffrage des travaux avant de faire une offre réfléchie, sous réserve d’expertise. La visite de l’expert a eu lieu une semaine plus tard, et les nouvelles n’étaient pas des meilleures : une quille remplie d’eau, et des débuts d’osmose sur une coque. Mais nous avons mis des bateaux beaucoup plus grands en miettes et résolu des problèmes techniques bien plus importants dans nos carrières, et nous avons donc décidé de poursuivre l’achat.
Après tant de déceptions, petites et grandes, nous ne croyions pas vraiment que la vente allait aboutir. Lorsque le propriétaire nous a appelés pour nous faire part de ses recherches sur Mission Océan, et nous dire qu’il avait lu les articles de presse sur nous et qu’il acceptait de faire un effort supplémentaire sur le prix pour aider notre association, nous étions sans mot. A y penser, j’ai toujours la chair de poule, et une sourire énorme. Nous avons reçu et signé le contrat quelques jours plus tard et, après un sondage sur notre page Facebook pour choisir son nouveau nom, nous sommes ravis de pouvoir vous présenter notre maison pour les trois années à venir, notre Venezia 42 de chez Fountaine Pajot, Contigo.
Mission Océan : Naviguons pour l'avenir de la terre
Laura et Henrique sont un jeune couple dynamique qui vient de partir faire le tour du monde en catamaran, en octobre dernier, et pour une durée d’au moins trois ans. Leur but est de travailler avec des associations et organismes de recherche océanographique, afin de mieux comprendre les océans.
"Nous voulons partager notre respect et notre amour pour la mer avec les autres, que ce soit par le biais de projet éducatifs, scientifiques, ou tout simplement à travers des blogs et publications.
Passionnés par la lutte contre la pollution maritime, nous désirons nous y engager activement lors de ce périple."
En savoir plus : https://www.facebook.com/missionocean06/