Si l’on en croit les écritures saintes, les Hébreux de l’Antiquité pratiquaient déjà l’assolement sabbatique des terres ; la pratique salutaire de cette vacance septennale est malheureusement tombée en obsolescence dans l’agriculture contemporaine, mais les navigateurs du 21e siècle la redécouvrent dans un autre contexte. A l’éternelle question « Comment trouver un bateau ? », de nouvelles réponses apparaissent. Avis éclairés et contradictoires (quoique !) en vue.

JE VOTE POUR LA LOCATION LONGUE DUREE Par Eric Vasse, navigateur et manager de Punch Croisières en Martinique
Ah ! le congé sabbatique, quel bonheur de partir longtemps, de lâcher prise ! Cipango, Miladou Madoulou… ou les Saintes sortent de l’horizon ; allez cap sur l’étrave, appareillons ! Chacun y a pensé, mais quels sont les choix possibles, les alternatives ? Pour moi, ce sera en en multicoque, bien sûr, et aux Antilles pour leurs conditions de navigation fantastiques ! Pourtant, concrètement, comment faire ? Quel bateau choisir : un cata ou un tri neuf, une bonne occasion ou une location ? (cela existe, même pour plusieurs mois). Acheter un bateau neuf suppose d’immobiliser un budget important (même en leasing), mais c’est aussi bénéficier d’une garantie, pouvoir choisir ses options, réceptionner le navire au chantier, certains n’envisagent que cette formule. L’occasion peut sembler une prise de risque supplémentaire, mais c’est aussi la possibilité de trouver le bon compromis, de découvrir la perle rare au sein d’un marché foisonnant de diversité, en espérant retomber sur ses ailerons. Toutefois, rares sont ceux qui réussissent à revendre leur bateau au prix escompté, sans parler des dépenses annexes vite oubliées, comme les frais de recherche, l’expertise, la préparation, dont les montants cumulés sont souvent sous-estimés. Une formule récente a fait son apparition : la location sur une longue durée ; il existe deux sources de bateaux possibles : les particuliers qui proposent un bateau avec lequel ils sont déjà partis ou qui terminent une navigation, mais l’absence de contractualisation formelle peut constituer un danger (c’est l’expérience de Richard, qui avait bâti son projet sur un Bahia 46 de particulier et s’est retrouvé sans bateau deux mois avant de partir alors que tout était lançé, disponibilité professionnelle, appartement loué…!). Les professionnels sont encore peu nombreux à proposer la location longue durée de multicoques. Certains proposent des bateaux en fin de gestion pas toujours équipés comme le souhaiteraient ces locataires d’un nouveau style. D’autres disposent de bateaux spécialement dédiés à ces programmes. Ils sont armés en vue d’une autonomie maximale de façon à profiter longtemps des mouillages. Ce nouveau produit de location a plusieurs avantages : il permet de déterminer son budget plus facilement, sans surprise, et met à disposition des locataires l’expérience du professionnel dans la phase de préparation. Qu’est-ce qui est indispensable, nécessaire, confortable ou superflu en fonction du parcours prévu et des régions visitées ? Pas si facile à anticiper quand il s’agit de larguer les amarres en famille pendant plusieurs mois et d’assumer des responsabilités très différentes de celles de la vie urbaine. Même si les blogs de ceux qui naviguent sont pleins d’infos, la synthèse pratique n’est pas toujours aisée ! La formule permet aussi de bénéficier d’une assistance tout au long de la croisière, quel que soit l’endroit où l’on se trouve, précieux, non ? Il est quand même très rassurant de pouvoir joindre son loueur pour lui faire part des petits soucis, bénéficier de son assistance par téléphone ou même d’une logistique. En dehors de ces points importants, l’élément déterminant qui va faire basculer le choix entre achat et location est la durée du voyage prévu. Dans ma pratique, depuis plusieurs années, j’observe que, si la durée du voyage est supérieure à 9/10 mois (l’année scolaire), il vaut mieux envisager sérieusement l’achat, car la location devient trop chère et perd de son intérêt. Par contre, pour une période de 6 à 8 mois, il n’y a pas de question à se poser. Le confort de la location rapporté au budget consacré et à la sécurité d’une enveloppe fermée dont le montant est connu à l’avance l’emporte sur toutes les démarches d’achat/revente. Dans tous les cas, les conseils des professionnels avisés qui connaissent ces problématiques seront précieux. Pour exemple : la location pour 8 à 9 mois d’un catamaran de 40’ très récent coûtera environ 50 000 euros, assistance en cours de voyage incluse (Open 40 propriétaire chez Punch Croisières). En contrepartie d’un achat neuf, la décote à la revente sera d'environ 15 % la première année. Dans l’exemple d’un cata de série de 40’ équipé à 380 000 euros HT, il sera souvent difficile à revendre, justement parce que le prix sera trop proche du neuf ( 57 000 euros) ! Pour l’occasion, il faudra se projeter sur une perte d’environ 7 % sur une année, auxquels il faut jouter les frais de recherche, préparation et les équipement neufs, pas toujours amortissables. Pour une occasion à 180 000 euros, prévoir 20 000 euros, auxquels il faut ajouter l’assurance, le droit annuel de navigation, sans compter les surprises et le délai de revente. Mon avis : Louez et naviguez !

JE VOTE POUR L’ACHAT NEUF OU OCCASION Par Philippe Merceron, navigateur en Multi, agent Fountaine Pajot à La Rochelle
Partir en année voire en années sabbatiques n’est pas un projet de vie à prendre à la légère ni une entreprise qui se décide sur un coup de tête (quoique !). C’est une aventure qui nécessite une vraie préparation pour que tout se passe bien, que l’échappée reste un des plus beaux souvenirs de la vie et ne vire pas au cauchemar. Ce qui est certain, c’est que l’histoire commence obligatoirement par le choix du bateau, qui constitue pour moi une étape à part entière. Faut-il louer ou acheter ? Sachant qu’une unité de grande série est proposée à 40 000-50 000 euros pour l’équivalent d’une année scolaire, c’est un choix possible, mais qui s’applique selon moi à une expérience de vie en mer assez courte, je dirais largement moins d’un an. Au-delà, la location devient impossible ou inabordable. Alors, location ou acquisition ? Sans hésiter, je dis acquisition ! Qu’il s’agisse d’un multicoque neuf ou d’une belle occasion (et pas seulement pour une question de budget, il y a d’autres motivations), il faut prendre son temps, savourer cette partie du projet et mettre toutes les chances de son côté pour réussir le voyage sans brûler les étapes. Partir avec une date de retour imposée n’est que partir à moitié, diront certains, oui, mais c’est déjà partir ! D’ailleurs, je suggère une idée aux candidats au départ, pourquoi ne pas profiter justement de l’opportunité que constitue ce rêve de voyage pour amortir l’achat immédiatement par un usage intensif d’une ou deux années et faire ensuite entrer définitivement le bateau dans la famille au lieu de penser à sa revente immédiate? (quitte à l’envisager un peu plus petit que prévu). Je navigue depuis l’âge de 13 ans sur de nombreux bateaux, j’ai loué pendant des années et en ai tiré la conclusion que la location est surtout adaptée à la phase d’apprentissage. On découvre les joies de la navigation, les aléas, cela permet de se rendre compte de ce qui nous manque ou de ce qui est inutile. Il y a 20 ans, lors de mon départ, je n’aurais pu imaginer appareiller sur le bateau d’un autre ! Mon aventure commençait avec l’achat et la préparation de mon bateau. Je voulais connaître à l’avance ses qualités et ses défauts, cela faisait partie intégrante de ma conception du projet de changement de vie. Comment oublier le voyage à Malte afin d’y signer l’acte de vente du catamaran qui devint notre maison flottante pendant 3 années, et les discussions avec le propriétaire, ravi de savoir que son bateau allait partir avec une famille et pas dans une flotte charter, et la réception de Pelicano, qui s’est faite à Port Camargue, en plein hiver et sans chauffage ! L’ancien skipper énonçait tous les petits problèmes qu’il avait rencontrés (très instructif, mais j’avoue qu’à la fin de la journée mon moral était en chute libre !), c’était le jeu ; je devais faire connaissance avec le bateau et être informé de ses petites maladies de jeunesse si je voulais anticiper. J’ai commencé par démonter tous les winchs en faisant le point sur le stock de pièces détachées indispensables ; vint ensuite le tour des moteurs, du groupe électrogène... En quelques semaines, j’étais devenu un véritable mécanicien. Plus tard en prenant confiance en moi, j’ai pris confiance dans mon bateau. Marin depuis toujours en monocoque, vinrent pourtant les premières manœuvres d’un catamaran de 9 m de large… avec les angoisses afférentes ! Pas question de perdre la franchise d’assurance ni de prendre des cours de gelcoat, alors on s’applique . Enfin, nous y sommes presque… quelques bises aux amis et à la famille, et un 1er avril, on largue… direction le port d’à côté, mais l’important, c’est d’appareiller. La Méditerranée ne nous a pas loupés, 50 nœuds devant le delta du Rhône et pétole à l’arrivée sur Bandol. Pas de casse matérielle ni au moral des troupes, donc c’est gagné ; nous voilà partis pour trois ans ! Le prochain objectif sera d’apprendre à marcher à notre fiston d’un an. Je n’avais pas imaginé revenir en Europe à l’issue du voyage, nous avons donc commencé par découvrir la Méditerranée pendant 9 mois, évité la Croatie en guerre, passé le canal de Corinthe, traversé le Péloponnèse, visité Antalia dans l’est de la Turquie avant de rejoindre Gibraltar. Nous y avons préparé notre première transat, direction la Guadeloupe, puis avons arpenté l’arc des Caraïbes pendant deux ans, de Cuba aux San Blas. Par deux fois, nous avons hésité à passer Panama, la présence à bord de notre petit garçon nous a à chaque fois retenus. Une dizaine d’années plus tard, j’ai revu notre bateau à quai en Martinique, j’ai eu la permission du nouveau propriétaire de monter à bord, et je vous assure que l’émotion ressentie ce jour-là fut proportionnelle au bonheur vécu de ces trois années. Ce cata s’appelait Pelicano, c’était un beau Lagoon 55’ en époxy et il était notre vraie maison ! Pour toutes ces raisons, et tant d’autres parfois plus affectives que rationnelles, je vous dis : « Achetez et partez ! »