Il y a encore quelques années, cela commençait au supermarché. Chacun son chariot, et on déchire en deux la longue liste d’avitaillement préparée depuis des semaines comme un avant-goût du grand départ. Puis c’est chacun sa route, à tirer des bords dans les rayons, jusqu’à en avoir mal aux jambes, puis au dos à force de chargement/déchargement avant que l’ensemble ne soit correctement rangé à bord. Heureusement, depuis, il a été inventé les courses sur Internet et la livraison en drive-in. Avec la fin de cette corvée qui avait son charme, mais dont on se passe aisément, la navigation en double commence vraiment à bord, et c’est heureux.
Alors que l’envie de larguer les amarres démange les taquets, il convient sans aucun doute, encore plus qu’en équipage, d’effectuer un petit briefing sécurité. De la localisation du matériel de sécurité important, à l’équipement à porter selon les circonstances, jusqu’à convenir des procédures en cas d’homme à la mer, un petit rappel mutuel des principes élémentaires de sécurité EST un incontournable. A ce sujet, encore moins que d’habitude, le gilet de sécurité devrait être porté en toutes circonstances. Dans le mauvais temps bien sûr, mais aussi la nuit, dès que l’on se retrouve seul, que l’on quitte le cocon protecteur du cockpit. Equipé d’une balise individuelle ou d’un bracelet d’alerte en cas de chute à la mer. Les budgets de ces équipements sont vraiment abordables et la prévention reste le meilleur moyen qu’il ne nous arrive… rien ! Surtout si, comme votre serviteur, vous n’êtes pas un adepte du harnais croché sur la ligne de vie. Il est vrai que la stabilité de nos multicoques modernes offre un confort et une sécurité de manœuvre vraiment appréciables. Néanmoins, en cas de gros mauvais temps, d’intervention sur la bôme depuis le bimini, sur les étraves ou le bout dehors, pas d’alternative, il faut s’attacher. Car à deux, repêcher son binôme tombé à la mer dans du mauvais temps ou de nuit relève du miracle.
Règle de sécurité no 1 : être toujours attaché, surtout lorsque les conditions deviennent difficiles ou qu'il faut faire des acrobaties à bord…
A deux, selon les conditions météo, la configuration du poste à quai, la manœuvrabilité et l’encombrement de votre beau multicoque, quitter le port peut demander un peu d’organisation. En équipage réduit, il est d’autant plus important de bien anticiper et partager la séquence de manœuvres à effectuer. Qui fait quoi, quand, dans quel but pour le bateau. Et de prévoir quelques scénarios de rechange si cela ne se passe pas comme prévu ! A l’entrée dans un nouveau port ou dans un mouillage inconnu, la préparation et la communication sont encore plus importantes. Si l’un des deux co-skippers ne se sent pas à l’aise pour effectuer ces manœuvres, ce n’est pas une raison pour le laisser systématiquement effectuer seul toutes les corvées de préparation : affalage des voiles, mise en place des pare-battages, des amarres… L’aide du pilote automatique ou une petite rotation à la barre avant de s’approcher plus près du but font partie du savoir-vivre à deux indispensable à l’établissement d’une relation durable.
A la table à cartes, quel plaisir de préparer à deux les prochains mouillages, les prochaines escales, mais aussi d’analyser ensemble les fichiers Grib tout frais reçus. Choisir d’un commun accord sa route pour aller là où l’on veut en sécurité et en confort. Décider ensemble du moment opportun de l’empannage qui déclenchera la trace parfaite sur la carte papier ou électronique. Vous partagerez longtemps le souvenir ému de l’aile de mouette parfaite que vous avez dessiné à deux sur l’Atlantique : angle de descente réduit, VMG parfait, anticipation de la bascule. Dommage que vous n’ayez pas été en course, car sinon vous auriez mis tous les autres duos d’accord ! Mais c’est aussi et surtout un facteur de sécurité. Un autre regard sur la route peut éviter un échouement en plein océan Indien pour ne pas avoir suffisamment zoomé la carte électronique et loupé ainsi l’atoll fatal. Un deuxième avis, moins optimiste sur la trajectoire de cette dépression, peut vous faire opportunément obliquer de quelques degrés votre route vers le sud et éviter ainsi de vous retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Partager les informations, confronter les analyses, choisir ensemble, est non seulement un plaisir mais aussi le meilleur moyen d’aller loin, longtemps…
Avant chaque départ, et encore plus qu'en équipage, il convient de préparer impeccablement sa navigation et d'avoir tout vérifié à bord…
Une fois en mer, deux paires d’yeux seront toujours plus efficaces qu’une. Naviguer en double permet de vraiment se rapprocher du sacro-saint concept de veille permanente. Peu importe l’organisation que l’on retiendra, informelle ou rationalisée sous forme de période de quarts comme en équipage, l’important est que jamais les deux co-skippers ne pensent en même temps que c’est l’autre qui veille ! Surtout en navigation côtière, où obstacles naturels, plaisanciers, pêcheurs, navires de commerce, balisage, casiers, semblent prendre un malin plaisir à vouloir se jeter devant vos étraves, vous ne trouvez pas ? Comme les cargos au large. La probabilité de faire route de collision sur l’immensité océanique peut sembler infinitésimale ? Elle l’est beaucoup moins qu’on ne le pense. Bien sûr, l’attention sera moindre, mais elle doit être régulière, et sa fréquence fonction de la vitesse de votre vaisseau. Sans rentrer dans des calculs savants, un coup d’œil sur l’horizon toutes les 10 à 20 minutes, selon la visibilité, doit vous permettre de détecter l’approche d’un porte-conteneurs filant ses 25 nœuds.
Pour toutes les manœuvres, deux paires de bras seront toujours les bienvenues. Mais un peu comme en solitaire et plus encore qu’en équipage, en double, on ne saurait que trop anticiper au maximum chaque manœuvre. Partager à voix haute la séquence de chaque changement de voile, chaque prise de ris, chaque empannage… L’affalage des voiles de portant gagne à être particulièrement soigné. Pour peu que l’on ait un peu tardé à prendre la décision, grisé par la vitesse, il s’agit de faire vite. Aussi, s’il n’y a qu’une règle d’or à appliquer, c’est qu’à peine une voile hissée, il faut préparer sa drisse à l’affalage. Savez-vous, à ce sujet, que, pour éviter les cosses sur les drisses en Spectra, il suffit de les lover en huit autour d’un winch ? Pour s’assurer qu’aucune boucle ne viendra en aucun cas bloquer l’affalage, les solitaires jettent leur drisse à l’eau, grand-voile, spi ou gennaker, ce qui a également pour avantage de freiner leur descente, laissant le temps de passer de la barre à l’avant du mât.
En location ou en grande croisière, pour une bonne entente, il faut partager les corvées et les manœuvres.
La barre… En équipage réduit plus que jamais, un pilote automatique à la fiabilité incontestable est un impératif. Souvent surdimensionné sur nos multicoques à la stabilité de route incomparable par rapport à des monocoques pour lesquels les pilotes automatiques ont été le plus souvent conçus, ils sont rarement pris en défaut. Seule une panne mécanique, ou électronique, peut encore venir vous gâcher la vie. Enfin, si ce n’est la vie, au moins transformer en cauchemar une navigation qui avait tout pour être idyllique. Rivés à la barre 24h/24, les tours de quart reviennent très vite en double. Alors, un vérin et un boîtier électronique de rechange font sans aucun doute possible partie des indispensables pièces de rechange à avoir à bord. Bien protégés, stockés au sec, ils seront opérationnels au moment opportun et remplaceront efficacement les éléments défectueux.
Quand on commence à parler tâches, voire corvées, il est important que le binôme reste soudé et que l’un ne se retrouve pas involontairement navigateur solitaire ! Trois tactiques sont possibles et peuvent même se compléter selon vos envies. La répartition des actions en fonction des domaines de compétence ou de l’appréciation de la pénibilité de la tâche. Un cordon bleu passionné se régalera de vous mitonner trois fois par jour de bons petits plats. Un autre trouvera absolument enthousiasmant de briquer le pont trois heures tous les jours. Il conviendra juste de contrôler ledit enthousiasme lorsqu’il veut s’exercer à six heures du matin. Second choix : organiser un tour de rôle pour chaque tâche. Pas forcément très motivant, mais cela peut convenir à des esprits particulièrement cartésiens ou rationalistes. Mais celle qui a notre préférence ici à la rédaction, c’est le partage de tout dans la bonne humeur : préparer les repas à deux en discutant, nettoyer le bateau à deux en chantant, mettre les quatre mains dans le cambouis en jurant dans un grand éclat de rire ! Ça, c’est du partage !
En équipage réduit, le catamaran à moteur évite de nombreuses manœuvres et permet donc de se consacrer à l'essentiel : son (sa) coéquipier(ère)…
Enfin, la clé d’un duo qui dure, c’est, en mer comme partout, la communication. Et pour une fois, la technologie non seulement ne rompt pas le charme, mais peut même participer à le préserver. Ne trouvez-vous pas insupportablement vulgaire un bateau où l’on crie et vocifère du poste de barre aux étraves et vice-versa ? Alors, nous avons un petit truc pour vous, hérité des grands trimarans de course au large. Distance et vent apparent souvent à plus de trente nœuds, barreur et numéro 1 se sont équipés de petits talkie-walkies étanches équipés de kits piéton. Imaginez votre moitié vous susurrer doucement qu’elle souhaite positionner le bateau au droit de la tourelle ouest. Vous lui glissez à l’oreille qu’un banc de sable immaculé ne semble attendre que votre ancre dans trois longueurs. Elle vous murmure la hauteur d’eau quand le bateau est arrêté. Vous lui confiez doucement la longueur de chaîne mouillée et que vous semblez bien crochés. Vous pouvez couper les moteurs. Je crois que les trois autres bateaux déjà mouillés dans cette petite anse n’ont pas entendu un mot…
Voilà de belles navigations en duo en perspective. Partir en mer, quel que soit l’équipage, pour les passionnés que nous sommes, est toujours un plaisir. Mais naviguer à deux procure une saveur particulière. Comme le meilleur de deux mondes. Se retrouver régulièrement seul comme en solo, mais pouvoir toujours compter sur quelqu’un en cas de coup dur, et surtout pour partager les moments les plus magiques. C’est le propre de l’être humain. En solitaire, il y a toujours une certaine frustration à n’avoir personne à appeler d’urgence lorsque la brise se lève et que le bateau accélère de bonheur alors qu’on renvoie de la toile, que les dauphins viennent jouer avec les étraves, que le soleil embrase le ciel et la mer marquant d’un feu d’artifice la fin d’une magnifique journée de navigation.
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