A l’heure où nous écrivons ces lignes, le pic de l’inflation semble atteint ; cette dernière s’est soldée par une hausse des prix du neuf sur deux ans de près de 30 %, du jamais-vu depuis les années 1980. De son côté, la hausse des taux d’intérêt qui frappe mondialement le marché immobilier pourrait bien refroidir certains acheteurs. De fait, depuis un peu plus d’un an, la demande en multicoques neufs semblent décroître quelque peu, et les incertitudes concernant l’inflation rendent prudents les constructeurs quant à leurs prix. Pour autant, les délais pour être livré ne se comptent toujours pas en mois, mais en années… Dans ce contexte, catamarans et trimarans de seconde main semblent être la valeur refuge idéale. Le marché de l’occasion est d’ailleurs bien la variable d’ajustement du marché global et non pas un concurrent du neuf, comme le craignent parfois certains constructeurs. L’occasion est donc le bénéficiaire collatéral du neuf. Le dynamisme du marché des multicoques neufs se traduit donc par une forte tension de l’occasion – qui pourrait s’apaiser dans les mois à venir.
Une situation complexe qui vaut bien un décryptage et un état de ce marché.
Le big bang de l’après Covid
Retour en 2020 : passé la stupeur de la pandémie mondiale et les arrêts de production, les carnets de commandes de multicoques neufs tiennent le choc et restent pleins. Lors du Cannes Yachting Festival 2021, premier salon d’importance post-confinements, la demande explose. A moins de dix-huit mois de délai, sauf exception rarissime, point de salut. Chez certains constructeurs de niche ou pour certains modèles les plus en vue de chantiers pourtant « industrialisés », des bons de commande sont signés pour une livraison dans trois ou quatre ans, avec souvent une clause dite « de revoyure » sur les prix. Bien sûr, les projets de grande croisière se préparent longtemps à l’avance, oui mais voilà, que fait-on quand on veut partir l’an prochain ou dans deux ans, sachant qu’il faut une bonne année de préparation avant de larguer les amarres ? Et puis, tout le monde n’a pas forcément envie de faire le tour du monde. Avoir un multicoque à soi, c’est aussi la possibilité de créer des moments d‘évasion incomparables, le temps d’un simple week-end à quelques milles de son port d’attache. On peut également profiter d’un été de rêve à partager avec toute la famille, ou encore s’offrir une bulle de douceur caribéenne ou floridienne toujours bienvenue en plein cœur de l’hiver de l’hémisphère nord.
Alors, si l’envie irrépressible est là, pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas se tourner vers un multicoque d’occasion ? Faisons une estimation rapide : Lagoon dit avoir produit 6 000 unités depuis 1984, Fountaine Pajot plus de 4 000, Leopard 2 600. Ces trois constructeurs représentent 80 % du marché en volume, ce qui conduit à une estimation de 16 000 multicoques en circulation. Au sein d’une flotte qui se compte donc en milliers d’exemplaires, il y a bien un modèle qui correspond au projet de vos rêves, non ? Oui, parce qu’à notre connaissance, à de rares exceptions près (naufrages, ouragans…), l’espérance de vie de nos multicoques modernes est très élevée – plusieurs dizaines d’années, soit presque l’infini à l’échelle de nos produits de consommation courante. Et c’est plutôt une excellente nouvelle à l’heure où nous prenons conscience de notre impact sur l’environnement.
Sur la dernière Route du Rhum, il y avait d’ailleurs le bien nommé Use It Again, un trimaran Ultim construit en 2003 pour Dame Ellen MacArthur. Dans la même catégorie, Arthur Le Vaillant engageait le trimaran Mieux issu d’éléments du Géronimo d’Olivier de Kersauson et vainqueur du Trophée Jules Verne en 2004. Il a été reconstruit par les équipes du Team Sodebo en 2013, et a permis à Thomas Coville de battre le record du tour du monde à la voile en solitaire en 2016, puis le record de l’Atlantique Nord en 2017. Ne vous méprenez pas, nous ne vous encourageons pas à vous lancer dans la reconstruction d’anciennes gloires de la course au large. Non, ces deux exemples participent seulement à nous alerter sur le fait que notre passion est magnifique, mais qu’elle peut être parfois déraisonnablement polluante, comme l’avouent avec humilité et conscience nombre de skippers reconnus. Dans une tribune récente du collectif « La Vague » qu’ils ont constitué, ils affirment notamment vouloir favoriser le réemploi. Parce que, si l’on y réfléchit bien, comme le déclarait avec fracas l’architecte Marc Lombard il y a quelques mois, en attendant que nos multicoques soient fabriqués à 100 % en fibre de lin et en résine biosourcée, « le seul bateau écolo, c’est celui qu’on achète d’occasion » !
30 000 bateaux d’occasion
Boats Group, propriétaire du site dédié aux courtiers professionnels YachtWorld, a fourni un rapport très instructif sur le marché des multicoques en 2022. Réalisée en partenariat avec l’organisateur de l’International Multihull Show de La Grande Motte, l’étude confirme, chiffres à l’appui, que, dans le sillage du marché du neuf, le nombre d’occasions se fait de plus en plus rare, et que les prix augmentent, parfois déraisonnablement. Fin 2022, il y a un peu moins de 30 000 bateaux d’occasion, voile et moteur confondus, proposés à la vente, soit 17 % de moins qu’un an plus tôt. Dans le même temps, le nombre de multicoques disponibles a décru de 23 %, passant de 2 168 unités à seulement 1 650. Un nombre pouvant paraître faible, mais en ligne avec l’historique d’un marché relativement jeune. L’histoire du multicoque moderne n’a en effet vraiment démarré qu’au mitan des années 80, s’est vraiment industrialisé au début du XXIe siècle, et n’a dépassé qu’en 2019 le chiffre d’affaires des monocoques voile. Si les catamarans à voile se taillent sans surprise la part la plus importante du marché avec 65 % des annonces en ligne, les catamarans à moteur semblent quelque peu sur-représentés avec 29 % des annonces, alors que les trimarans à voile complètent les 6 % restants. Avec quelques années de décalage, le marché de l’occasion confirme être un parfait miroir de la production des chantiers. C’est d’ailleurs en Europe que l’on trouve plus des deux tiers (71 %) des multicoques à vendre, confirmant que le Vieux Continent a bien été précurseur dans l’adoption de ce nouveau mode de croisière. Les modèles des deux chantiers français pionniers du catamaran, Lagoon et Fountaine Pajot, représentent d’ailleurs à eux seuls 35 % des annonces de multicoques. Quand on sait que le best-seller du premier est le Lagoon 450 (1 011 bateaux produits), qu’il va bientôt être dépassé par le Lagoon 42 (1 000 bateaux construits, série en cours), et qu’ils ont tous deux détrôné le vénérable Lagoon 380 (900 unités), nulle surprise de voir la majorité des multicoques proposés se situer à 47 % entre 11 et 13 m. Mais les prix de vente confirment que tous les multicoques ne sont pas toujours accessibles à tous, puisque la majorité d’entre eux (71 %) sont proposés à plus de 250 000 €. Une précision concernant les Bali : s’ils sont très présents en neuf avec pas moins de 400 unités produites ces 12 derniers mois, ces catamarans construits à 1 000 exemplaires depuis 2008 ne peuvent encore rivaliser avec les grands chantiers « historiques » sur le marché de l’occasion. Cet état du marché de l’occasion se résume donc à quarante années de production allant croissant. Au-delà bien sûr des catamarans et trimarans de sport, transportables le plus souvent et aux budgets minimalistes à l’achat comme à l’usage, l’offre des multicoques habitables se divisent en quatre segments :
Atypiques et précurseurs
C’est le royaume des petits budgets, de ceux qui savent bricoler et/ou qui préfèrent naviguer quel que soit le support plutôt que poursuivre un rêve inaccessible en dehors de pages de papier glacé ou de sites Internet de courtage de luxe.
Précurseurs anglo-saxons (Snowgoose, Prout…), anciens petits trimarans de course dont notre confrère Philippe Echelle (Multicoques Consulting) s’est fait une spécialité, trimarans repliables Corsair et Farrier, ou encore constructions d’amateurs suffisamment éclairés pour avoir résisté aux outrages du temps sans oublier l’éternel Gemini, sont autant de modèles aussi séduisants qu’accessibles.
De 20 000 à 80 000 €, c’est la porte d’entrée la plus abordable pour faire son entrée dans l’univers du multicoque. Oubliez le confort moderne… mais allons-nous sur l’eau pour vivre « comme à la maison » ? Non, ici, tout n’est que simplicité et plaisir de naviguer à l’horizontale tout en profitant d’un volume habitable – au moins sur les catamarans – inconnu en monocoque.
Les premiers multicoques pour tous
Les années 80 marquent peut-être la véritable naissance du multicoque moderne tel que nous le connaissons aujourd’hui. Rendez-vous compte : derrière Fountaine Pajot qui lance le Louisiane en 1982 et Seawind qui est créé en Australie en 1983, c’est l’éclosion de chantiers presque tous encore actifs aujourd’hui. Lagoon, alors dans le giron Jeanneau, débute son activité à Nantes chez JTA en 1984.
Gérard Danson lance Atelier Outremer à La Grande Motte, en même temps que Catana est créé. Seul Edel Strat qui lance son Edel Cat 26 cette même année a disparu. Mais le sprint est lancé et Bénéteau lance en 1985 le Blue 2, un plan Philippe Briand.
Philippe Jeantot, tout juste auréolé de sa première victoire dans le BOC Challenge (tour du monde en solitaire avec escales), fonde en 1986 aux Sables d’Olonne Jeantot Marine, aujourd’hui connu sous le nom de Privilège. Suivront de près Robertson & Caine, constructeur des Leopard depuis 1991 en Afrique du Sud, ou encore Nautitech en 1994.
On retrouve aujourd’hui sur le marché les unités produites au cours de cette période entre 80 000 et 170 000 €. Ces catamarans sont des Maldives ou Antigua chez Fountaine Pajot, des Lagoon 37 ou 42 chez Lagoon – la plupart de ces petits modèles ont été construits chez TPI aux Etats-Unis –, des Outremer 40 aux coques de grands Hobie Cat avec leurs petits roufs caractéristiques, ou encore son concurrent de l’époque, le Catana 40. Plus onéreux mais toujours aussi séduisants, quelques plus grands modèles retiennent l’attention, comme les volumineux Casamance 45 et Privilège 12M, ou encore le racé Lagoon 57.
Les baby-boomers
A partir du milieu des années 90, les catamarans passent en mode « cercle vertueux ». Poussés par la demande en location qui éduque des plaisanciers de plus en plus tentés d’acquérir leur propre multicoque, les chantiers innovent et séduisent. Les premiers powercats sondent le marché. Le marché de la plaisance, très conservateur par nature, provoque sans préambule les héritiers du yachting, lesquels poussent des cris d’orfraie à la vue des hublots verticaux des Lagoon 410 et 380. Mais en dépit des critiques, l’espace dégagé à l’intérieur, la vision panoramique et le moindre effet de serre dans la nacelle vont se révéler être un cocktail gagnant. Nautitech, avec ses très réussis 395, 435 et 475, surfe à plein sur la vague de la location. Fountaine Pajot fait un carton avec ses Athena 38, Lavezzi 40 et autres Bahia 46. Pour un budget compris entre 120 000 et 300 000 € selon l’âge, la taille et l’équipement, ces modèles n’ont pas grand-chose à envier aux catamarans plus récents, si ce n’est une ergonomie et une circulation un peu moins aisée vers les jupes arrière et du cockpit à l’intérieur, où le plain-pied n’est pas encore toujours d’actualité. Même au sein des aménagements, les seuils de portes semblent une tradition coriace, mais c’est bien peu de désagréments pour des multicoques somme toute bien construits, marins et dont le devis de poids reste raisonnable.
Les occasions récentes
Dix ans, c’est extrêmement jeune pour un multicoque moderne. Bien sûr, le budget aura tendance à s’envoler, mais les évolutions, depuis 2010 environ, se sont faites à la marge. La maîtrise désormais parfaite du processus de construction, et ce quels que soient les matériaux ou les modes opératoires, est une garantie de régularité tant de la qualité de la structure que du niveau de finition. Le confort est déjà à son optimum avec des volumes de coques hypertrophiés qui servent également la sécurité. Facilité des déplacements, recentrage des manœuvres autour du poste de barre, équipement dernier cri, tout est là pour des croisières idéales, quelle que soit leur durée.
Du côté de la maintenance, il n’y a pas trop de risques de sortir la caisse à outils. Qui plus est, beaucoup de multicoques vendus en Europe sont financés en leasing, ce qui peut être intéressant financièrement. La part du leasing pas encore payée est en effet cessible au nouvel acquéreur s’il est éligible à ce mode de financement avantageux. Et cette même soulte de leasing est également hors taxes si l’acquéreur réside hors de l’Union européenne.
Si l’offre est avant tout européenne, la demande la plus forte se situe outre-Atlantique – le nouveau continent concentre à lui seul 50 % des demandes. En Amérique du Nord, un multicoque se vend aujourd’hui 2,5 fois plus vite qu’en 2019.
Mais l’accélération est également valable à l’échelle mondiale. Le délai de vente moyen est ainsi passé de 94 à 44 semaines en 4 ans (-38 %). En conséquence, vendeurs et acheteurs potentiels ont revu leur budget à la hausse, visant désormais plus la tranche 250 000-500 000 €. La tension est la même sur le marché spécifique du moteur, où les unités trouvent acquéreur 1,5 fois plus vite aujourd’hui qu’avant la pandémie.
L’importance croissante de ce secteur participe d’ailleurs sans aucun doute à l’inflation des budgets, puisque 27 % des multi-powers ont un prix affiché dépassant le million d’euros. Des chiffres que confirme le courtier spécialisé en superyachts Fraser : après une année record en 2021, il a vendu moins d’unités au premier semestre 2022 (-23 %). Mais la valeur cumulée est restée stable, soit une hausse du prix moyen de 37 %.
Comme l’ensemble du marché, le nombre de multicoques d’occasion proposés à la vente est en net recul ces deux dernières années. La demande ne faiblissant pas, voire étant accrue par les délais de plus en plus longs pour acquérir une unité neuve, les prix demandés ont mécaniquement augmenté.
Certains courtiers établissent des listes d’attente pour les modèles les plus recherchés, qui sont parfois vendus avant même d’être mis en ligne. Le phénomène inflationniste est accentué par l’accroissement de la taille moyenne recherchée et par un marché américain très demandeur, même si en Europe, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni restent des places fortes du multicoque.
www.yachtworld.com
www.youboat.com
www.catamaransite.com