A moins d’un quart d’heure du signal d’avertissement de la régate, toujours aucun bateau n’est en vue sur la plage de Somorrostro, à proximité du port olympique. Le parcours est correctement mouillé, la mer est peu agitée, un vent de 10-15 nœuds souffle au 225º et le soleil est bien au rendez-vous. Ne manquent plus que les participants à l’une des cinq régates hebdomadaires organisées par le club Patí Vela Barcelona. Là où d’autres dirigeants de bateau comité commenceraient à s’impatienter, le directeur de course est serein : « Vous verrez, tout le monde sera sur la ligne à l’heure. Les gens sortent du bureau pour leur pause de la mi-journée et rejoignent rapidement le club. Le temps de se changer et ils sont prêts à naviguer ! » Effectivement, en moins de cinq minutes, une vingtaine de voiles apparaissent et s’approchent de la ligne de départ, située à un demi-mille de la plage. La rapidité de mise en œuvre du patin à voile permet donc de mettre à profit la pause-déjeuner de 2 heures en vigueur en Espagne pour tirer des bords face à l’emblématique Skyline sur fond de cathédrale Sagrada Familia. Un cadre idyllique… et une ambiance animée en prime : les passages de bouées donnent lieu à de belles batailles et, même si le niveau des compétiteurs est inégal, le bonheur est bien partagé par tous !
Le patin : 150 ans d’histoire
Originellement créé par Carlos Geli sous sa forme primitive, c’est-à-dire sans voile, le patin est utilisé pour s’éloigner au moyen de rames du rivage dans le but de se baigner dans une eau moins polluée au large. La première course aura lieu en 1871. Le plein essor industriel du début des années 1920 accélère la production des patins. Le petit multicoque s’impose progressivement par sa simplicité et son authenticité : dépourvu de dérives et de safrans, il possède la particularité de présenter un fond de flotteur parfaitement plat, à l’image d’une paire de skis, de manière à pouvoir être tiré facilement sur le sable, même sur de longues distances. L’ajout d’une voile – d’abord latine – donne rapidement naissance aux premières régates dans les eaux catalanes avec des embarcations très variées en termes de poids et de taille. Une fois la guerre civile terminée, en 1943, les frères Mongè, résidents de Badalona (en périphérie de Barcelone), réunissent tous les patins catalans existants afin de les départager lors d’une unique régate. L’objectif est de déterminer lequel est le plus performant. Cette confrontation tourne à l’avantage du patin des deux frères, lequel devient la version monotype du catamaran minimaliste. Toujours produit aujourd’hui de manière artisanale, le patin à voile n’a que très peu évolué depuis – soit un multicoque en bois ou en polyester de 5,60 m de long, 1,60 m de large, un poids lège de 89 kilos, et 12,6 m2 de voile type Marconi sur un mât culminant à 6,50 m de hauteur.
Safrans, dérives, bôme, lattes ? Non merci !
« La navigation dans sa plus simple expression », comme l’explique Rafael Figuerola Camps, le plus gros constructeur de patins et président du Club Patí Vela Barcelona. Ce quadragénaire un peu bohème, fils et petit-fils de pêcheurs, n’a jamais abandonné son rêve de développer ce Stradivarius des mers conçu de manière entièrement artisanale. Après des années d’apprentissage, l’occasion de s’installer au cœur de la capitale catalane débouche sur ce qui est à présent un chantier de quelque 800 m2 complété par une surface extérieure de 3 000 m2 à même d’entreposer les 150 patins des membres du club, d’accueillir un atelier de réparation ainsi qu’un restaurant les pieds dans l’eau. « Notre projet va plus loin que la simple production de multicoques, nous avons une volonté de communauté sociale dont le patin catalan est l’épicentre, nous donnons des classes à tous types d’âge et de catégorie sociale grâce à des prix très accessibles. C’est très important pour nous ! »
Plus de 100 pièces de bois
Le cadre est splendide, mais l’objectif est de donner naissance à ces modèles uniques composés de plus de 100 pièces de bois. Même si le patin peut être réalisé en polyester, le bois est resté le matériau noble, en quelque sorte l’âme de ces embarcations très performantes. Depuis les années 1930, le bois est acheminé depuis la Guinée espagnole – il est à présent mélangé à des essences d’origines plus variées. Le travail artisanal reste le même, avec un bateau qui sera pesé en permanence lors de sa construction afin de rentrer dans les standards définis par la classe.
Tous les composants sont soigneusement ajustés, car les pièces de bois servant à la fabrication n’ont jamais le même poids. Les coques de 28/29 kg sont assemblées et disposées dans un moule original datant de 1948. Une fois les flotteurs constitués, les 5 bancs qui forment la structure transversale sont choisis et déterminés afin que le poids total soit de 77 kg avant l’étape du vernissage. La personnalisation dans la construction intervient au niveau des bancs. En effet, un navigateur au poids plume bénéficiera d’un banc léger afin de donner un bateau plus flexible, alors qu’un gabarit plus imposant pourra compter sur une structure plus rigide. Rafael poursuit : « Un patin catalan flexible dispose d’un mât qui s’ouvre, et donc le vent s’écoule avec moins de pression dans les hauts facilement. Du coup, on a moins besoin de choquer, et donc on gagne en vitesse. »
Le pont est ensuite finalisé, avec la pose du mât en aluminium et de la voile en Dacron®, comme l’exige le règlement de classe. Une fois les vernis posés, des copeaux de bois anti-dérapant sont rajoutés. L’étape finale consiste à réaliser des ajustements en vue de la pesée finale de 89 kg, grâce à l’ajout de poids correcteurs de 100 ou 200 grammes.
Au total, pas moins de trois semaines sont nécessaires à la réalisation de ce multicoque monotype qui ne ressemble à aucun autre. Quant au prix de base, il avoisine les 8 000 €, fluctuant en fonction du cours du bois. Un tarif contenu qui s’explique par la volonté permanente des dirigeants sportifs et des responsables de chantier de populariser et développer au maximum la pratique.
Un support extrêmement ludique
Cette pratique rassemble jeunes et moins jeunes, hommes et femmes de tous horizons, et permet à ceux-ci de se retrouver autour d’un support extrêmement ludique. L’absence de quille, les fonds plats et le poids léger du patin en font un catamaran très facilement transportable. Que ce soit à la force des bras ou bien à l’aide de remorques électriques spécialement conçues par le club, la mise à l’eau ainsi que l’installation du gréement sont simplifiées et ultra rapides.
Les trois cunninghams servant à l’inclinaison et à la raideur du mât, tout comme les réglages du creux de la voile, sont fixes et renvoyés au milieu du patin. Quant à l’écoute, elle est constituée d’un palan 4 brins relié à une barre d’écoute tout à l’arrière et d’un renvoi central.
Malgré son apparente simplicité, le patin catalan est très exigeant en navigation. L’absence de barre nécessite un déplacement de poids longitudinal et un réglage constant de la voile. L’agilité et l’équilibre pour se mouvoir sur le pont sont la clé d’une bonne navigation, sans parler de la force nécessaire pour border une voile de 12 m2. Evidemment, les cuisses et les abdominaux sont bien sollicités pour faire contrepoids… Une bonne capacité d’attention est requise pour anticiper au maximum les rafales de vent et les vagues. Reste le meilleur : quid de la direction ?
Reste le meilleur : quid de la direction ?
Il existe deux moyens principaux pour diriger ce catamaran sans safran. Le premier est la variation de poids sur la coque. Lorsque l’on s’avance sur l’un des flotteurs, le patin lofe, ce qui nous intéresse pour virer de bord. On aura alors à se déplacer jusqu’aux haubans en se soutenant au mât d’une main - l’autre garde l’écoute bordée puis la choque. Lorsque la voile fasseye, il faut alors se reculer et mettre la voile à contre avec l’appui de son corps. Le patin vire et repart de manière très réactive.
Pour l’empannage, le poids est transféré sur l’arrière, le bateau abat. On met alors un pied ou la jambe dans l’eau, et on force l’abattée. Une fois la voile empannée – sans aucun risque puisqu’il n’y a pas de bôme –, on se redéplace vers l’avant pour se recaler dans le bon axe par rapport au vent et adopter un nouveau cap.
La seconde méthode met en jeu le réglage de la voile. En bordant, le bateau abat, et à l’inverse, si l’on choque, le bateau va lofer. La combinaison des deux méthodes permet un contrôle très fin du patin catalan. Jouer sur l’inclinaison du mât permet aussi de modifier le profil général, il sera incliné sur l’avant au portant, et vers l’arrière lors de la remontée au vent.
Pour garder un cap fixe en prenant en compte la sensibilité des réglages, choquer, border, avancer ou se reculer, il est parfois suffisant de s’incliner ou de s’étirer afin de déplacer légèrement le centre de gravité sur le multicoque et de modifier sa trajectoire. Les « patinaires », nom catalan donné aux navigants des patins à voile, ont coutume de dire « un patin ne bouge pas seul, il faut le convaincre… »
Le faible poids, la surface de voile généreuse et ses deux coques à fond plat en font un multicoque extrêmement ludique tant par sa réactivité, sa vitesse que par sa capacité à planer. La navigation sur un flotteur reste très appréciée, et visuellement toujours aussi impressionnante.
Une expansion devenue mondiale
La capacité de « beacher » le patin catalan pour rentrer sur la plage en fait une embarcation très prisée des zones de navigation sablonneuses sans marée – ou sujettes à l’estran. C’est pour cela qu’on retrouve les patins aussi bien en Méditerranée que dans les mers plus au nord, car une seule personne peut transporter le bateau pour sa mise à l’eau à l’aide d’une remorque. L’expansion du patin à voile est devenue mondiale et l’on peut aujourd’hui en croiser aussi bien dans une crique des Baléares qu’en Allemagne, au Sri Lanka ou même en Afrique du Sud. La plus forte concentration de patins à voile se retrouve néanmoins sur la côte méditerranéenne espagnole.
Le patin à voile de A à Z
Constructeur à Barcelone :
Les moules des flotteurs datent de 1948, et servent encore à la construction des embarcations supervisée par Rafael Figuerola Camps.
Marché de l’occasion :
Modèles :
Il existe également une version Junior de 3,98 m x 1,40 m. On peut aussi trouver des modèles antérieurs à la création de la monotypie avec des tailles et poids légèrement différents.
Flotte :

Rafael Figuerola
Propriétaire du chantier Patí Vela Barcelona et président du Club Patí Vela Barcelona
« Nous sommes dans les locaux où l’on fabrique les patís a vela, le patin catalan, explique Rafael. Dans ce club situé à côté du port olympique de Barcelone, nous faisons tout ce qui compose le patí. On reçoit un arbre découpé, on le recoupe petit à petit avec différentes pièces, formes et tailles, et à partir de ce moment-là, grâce à un moule datant de la fin des années 1940, nous construisons les deux flotteurs de l’embarcation, assemblés ensuite avec 5 bancs. C’est alors le moment d’appliquer de (très) nombreuses couches de vernis, d’intégrer un peu d’anti-dérapant pour ne pas glisser, et enfin d’installer quatre bouts et deux poulies. Il ne nous reste plus qu’à aller à la plage de Somorrostro qui est juste à côté… »
Handicap : Un protocole pour les non-voyants
La rencontre émouvante de deux skippers d’exception, Arnaud Psarofaghis sur Alinghi et Dani Pich sur son patin.
Dani Pich a perdu la vue il y a peu, mais son amour de la mer et celui du patin à voile, eux, n’ont jamais baissé. Il renavigue à présent sur un bateau offert par un membre du club, grâce à des signaux sonores émis par un bateau suiveur, lequel lui indique la position des bouées. Il travaille en collaboration avec l’Université Nautique de Barcelone au développement des protocoles de navigation du patin, pour permettre à d’autres personnes en situation de handicap de pouvoir un jour profiter de cette embarcation unique. Il y a peu, l’AC75 Alinghi Red Bull est venu croiser les étraves du patin de Dani. Dans un moment presque hors du temps, les deux skippers se sont salués, puis chacun a repris son cap, glissant chacun à sa manière...


