Qui s’intéresse un tant soit peu à la course au large en multicoque a forcément croisé cette image un jour. Une petite libellule jaune de 12 mètres qui semble voler sur l’eau, double sur la ligne le grand monocoque noir de 21 mètres de Michel Malinovski et remporte pour 98 secondes la première Route du Rhum. C’était en 1978, et rien ne sera plus jamais pareil. Une nouvelle ère s’ouvre, le développement du multicoque est lancé, et le temps de course sera divisé par trois en trente ans. Sans parler de la vie de milliers de plaisanciers qui, par ricochet, abandonneront cirés et vie penchée pour l’hédonisme du multicoque de croisière. Loin des grosses écuries et des budgets dispendieux, Charlie Capelle entretient la flamme. Comme celui de Mike Birch, son Acapella est un A Capella. Il faut suivre… Le nom de baptême est, presque, aussi le nom du modèle, qui n’est pas sans rappeler celui du skipper !
Trois A Capella sur une même ligne de départ pour fêter la dixième édition du Rhum... Quand les passionnés font vivre, vraiment, la course au large !
Est-ce alors vraiment le hasard qui a réuni Charlie et ce magnifique bateau ? Lui, le Vosgien prothésiste dentaire devenu patron du chantier Technologie Marine en Bretagne ! Et quelle carte de visite que son Acapella. Ce n’est plus un bateau, c’est une extension de son skipper-propriétaire. Récupéré originellement à l’état d’épave, il lui faut sept ans pour redonner une nouvelle jeunesse à ce joli dessin de Walter Greene. Trois Route du Rhum, deux retournements et autant de chantiers de remise en état plus tard, il en aura fallu, du temps, de la passion, de l’abnégation, du courage et des encouragements pour arriver à ce bijou de réalisation. Tout y est parfait. Dans les moindres détails. Chaque rayon de joint-congé, le moindre support de taquet, l’ergonomie de toute manœuvre. On aime l’étiquetage précis et clair de toute manœuvre, de tout équipement, le siège baquet multifonction à l’intérieur, le strapontin qui s’insère à la place du panneau de descente, lieu de passage et de veille stratégique, la petite table de carré repliable en carbone, le panneau de moteur au vernis immaculé, le fond de cockpit et les bancs en teck. Ces derniers sont les seules concessions au poids, mais quelle classe et quel confort ! Trois évolutions majeures ont intégré le modèle d’origine. Détruits à la suite d’une fortune de mer, les flotteurs ont été reconstruits à partir de moules existants, plus volumineux. Dus au dessin de Nigel Irens, ils apportent un surcroît de puissance et de stabilité sensible. Visuellement, ils font paraître Acapella plus grand que ses homologues. Le mât aile rotatif en carbone n’est lui non plus pas d’origine. Il agit comme un turbo sur la plate-forme toute légère (3 tonnes) magnifiquement réalisée en bois moulé. Enfin, vitrine du chantier oblige, l’accastillage est ce qui se fait de mieux en ce début de troisième millénaire...
A Capella, un plan Walter Greene devenu légendaire avec la victoire d'Olympus Photo pour 98 petites secondes après une transatlantique.
Cet accastillage au top, nous n’en aurons pas besoin pour hisser la grand-voile. Pourtant, mes épaules se remettent à peine de la même manœuvre à bord du 80’ Prince de Bretagne. Quatre hommes s’époumonant sur deux colonnes de moulins à café avaient eu du mal à en voir le bout. Ici, à deux en direct sur la drisse au pied de mât, et la têtière est en haut ! Dans le chenal de Concarneau, propulsés par le moteur Volvo qui a survécu au dernier chavirage et qui, après un démontage-remontage complet tourne comme une horloge, nous essayons déjà de repérer nos concurrents directs. En effet, dans la flotte d’une quinzaine de "Golden Oldies" réunis en ce début août dans la cité bretonne, se nichent trois trimarans jaunes, trois A Capella. Celui de Charlie, bien sûr, mais aussi le Bilfot de Jean-Paul Froc, et celui que tout le monde attend, convoyé dans la nuit depuis la Trinité-sur-Mer, le Happy de Loïck Peyron. Amoureux transis d’un même plan, sont réunis sur l’eau trois hommes d’horizons très différents : un professionnel du nautisme, un entrepreneur et un coureur professionnel. Eh oui, Loïck Peyron, le skipper connu et reconnu, entre deux entraînements à bord d’Artemis pour l’America’s Cup, a rejoint ce club d’esthètes passionnés et a remis en état un troisième trimaran jaune. Dans un souci d’authenticité, voulant renouer avec les techniques utilisées à l’époque, il naviguera sans GPS. Aujourd’hui, ce sont ses voiles blanches aux laizes horizontales qui attirent tous les regards. La simplicité de son cockpit détonne, mais ne doutons pas qu’entre son expérience, son talent et son âme de compétiteur, il sera dans sa catégorie un sérieux candidat lors de la prochaine Route du Rhum. Car les trois cousins seront sur la ligne de départ le 2 novembre à St-Malo, et c’est un privilège de les voir se confronter pour la première fois, trois petits mois avant la grande échéance.
Charlie Capelle à la barre de son trimaran : ils s'embarquent tous les deux pour leur quatrième Rhum.
Le ciel est gris, le vent plutôt faible. Entre deux journées beaucoup plus tumultueuses, la baie de Concarneau offre un répit aux trois belles dames. La première manche consistant en un aller-retour, travers/travers, la vitesse pure sera décisive et le choix du bon gennaker déterminant. Toutes les manœuvres revenant au cockpit, dérouler ou enrouler les voiles d’avant est un jeu d’enfant. Par ce petit temps, on retient l’écoute de gennaker en direct et à deux mains, le temps de changer l’angle du point d’amure. Charlie en profite pour nous glisser malicieusement que ces écoutes, abandonnées sur la base de Lorient, ont fait le tour du monde à bord du VOR 70 Ericsson. Tout le monde n’a pas la même idée du mot "usagé". La ligne de départ est large. Il ne s’agit pas d’abîmer notre patrimoine maritime par un excès d’engagement. On ne prend pas le meilleur départ. Loïck est un peu devant, au vent. Jean-Paul, un peu derrière, sous le vent. Concentré à la barre, qui se tient à deux doigts, Charlie nous pousse à affiner les réglages, demande si nous sommes bien à l’optimum de la route. Propulsé par son code zéro, A Capella, mètre après mètre, grignote sur "Happy". Le 8 août 2014 à 13h30, nous le doublons. J’ai précisément noté la date et l’heure, car cela risque de ne pas m’arriver deux fois dans ma vie de passer Loïck Peyron lors d’une régate ! Même amicale.
A bord de Happy, Loïck Peyron prendra le départ du Rhum pour le plaisir…
Soyons honnête, si le châssis est le même, le bateau de Charlie a nettement plus de chevaux sous le capot. Déjà la veille, il s’était octroyé le meilleur temps sur le run proposé par l’organisation. Celui qui succède au parcours côtier initial est plus aléatoire, au gré des variations du vent, tant en direction qu’en force. Mais les manœuvres s’enchaînent avec facilité, sans jamais forcer, privilège de bateaux légers, bien nés, bien équipés et bien menés. La fin de journée approche. Charlie, Loïck et Jean-Paul se plient aux desiderata des photographes et naviguent de longues minutes bord à bord. Quel plaisir de voir ces trois libellules, ces neuf magnifiques étraves, ces trois Stradivarius, cingler les flots de concert. Loïck envoie son grand spinnaker jaune, signé d’un smiley. Happy !
Le cockpit de l'A Capella de Charlie Capelle : nous sommes ici sur un vrai bateau de course où tout a été pensé pour la performance.