Lorsqu’on loue un multicoque à voile, le temps consacré à la prise en main, aux recommandations d’usage et surtout à l’inventaire est assez fastidieux. D’ordinaire, on largue les amarres pour un long week-end ou une semaine, ce n’est pas trop grave : ces locations correspondent à des ponts ou des congés relativement longs et bien maîtrisés à l’avance (on réserve souvent 3 à 6 mois plus tôt). Pour s’adonner à la navigation un peu quand on veut au cours de l’année, il faut être Propriétaire, ce qui n’est pas offert à tout le monde. Il y a bien sûr les écoles ou les clubs de voile, mais ces formules manquent d’autonomie et d’intimité. De plus, il convient de se caler sur des programmes et des calendriers préétablis. Autant de possibilités un rien frustrantes qui in fine limitent les possibilités de naviguer à la carte.
C’est ce constat qu’établit Grégoire Guignon au cours de sa vie de plaisancier. Voileux de père en fils et ingénieur dans le civil, il loue des voiliers à maintes reprises en famille ou avec des amis pour de belles croisières, mais, n’étant pas régatier, les sorties de courte durée sont très rares. En 2012, il fait une formation de reconversion professionnelle à la Kedge Business School. Dans le cadre du MBA de fin d’étude axé sur l’économie collaborative, il identifie le manque d’un système de location de voiliers plus flexible, rapide et convivial. Puis, avec juste 250 000 voiliers immatriculés qui bougent très peu (quelques jours par an selon les statistiques) pour quatre millions de plaisanciers actifs, il se dit qu’il est grand temps de réagir. Il présente son projet de partage de flotte locative et rencontre un grand intérêt. Ce type d’initiative existe déjà chez les fabricants comme Bénéteau, avec son Boat Club, ou Dream Yacht Worldwide, qui a fait une tentative dans ce sens, mais le concept de Grégoire s’affine autour d’idées-forces : l’ultra-flexibilité à la demi-heure et l’entourage d’une équipe de professionnels qui encadre les vacations des usagers et l’entretien de la flotte. Avec des arguments percutants, comme un tarif à l’heure très ajusté et un taux d’utilisation annuel des voiliers multiplié par 30, évitant ainsi les ventouses de pontons, il a de quoi convaincre. Bingo, la ville de Marseille se montre intéressée et alloue trois places dans le Vieux-Port au jeune entrepreneur. En 2015, avec ce projet pilote, il vient de créer SailEazy.
Un concept qui fait mouche
Le timing est bon au sein d’un marché global arrivé à maturité quant à l’utilisation partagée. Pour preuve, nous sommes bien à l’ère de la location en libre-service de vélos et de voitures ainsi que de la digitalisation des systèmes de réservation en ligne. Bien ancré dans cette dynamique, SailEazy séduit et se développe. En 2018, une levée de fonds permet de développer la structure de ce nouveau service. Une application de réservation pour smartphone est créée, et l’achat de quelques unités, dont le fameux Tricat 30, permet de passer à plus d’une dizaine d’unités amarrées sur la panne professionnelle du Vieux-Port. D’autres bases sont créées dans cette lancée, mais la crise du Covid laisse quelques traces : Grégoire ne conserve que La Rochelle et La Trinité-sur-Mer en plus de Marseille.
En fait, le concept se prête particulièrement bien aux zones maritimes dynamiques. « Les villes portuaires ou les mecques de la voile sont les spots à potentiel », nous précise Grégoire. L’accessibilité et la flexibilité tarifaire, fortes d’une formule voile en libre-service, séduisent une clientèle jeune, pas forcément familière des ors feutrés des Yacht Clubs. SailEazy contribue donc à démocratiser la plaisance.
En quelques clics, vous pouvez réserver le multicoque qui vous plait à la date et l’heure qui vous conviennent – en fonction des disponibilités, bien sûr. Vous souhaitez naviguer pour un après-midi ? C’est possible, même en s’y prenant le matin même. Certaines unités proposées appartiennent à des Propriétaires qui n’éprouvent pas la nécessité que l’utilisation de leur voilier leur soit exclusive H24. Du coup, eux aussi se connectent sur l’application et peuvent l’utiliser quand leur multicoque est libre ou aux périodes qu’ils ont bloquées pour leur propre usage.
Un encadrement qui reste indispensable
Dans le but de tester la formule comme dans la vraie vie, nous avons réservé le Tricat 30 (sans le payer, en revanche) via l’application qui prend deux minutes à télécharger. En quelques fenêtres, c’est booké pour une demi-journée sur mesure – et c’est encore plus rapide en s’abonnant à SailEazy. Le vrai plus de ce service, c’est que notre créneau ne s’est pas buté au traditionnel choix basique matin vs après-midi ; nous avons pu, sans aucune restriction, opter pour le créneau de 11 à 15 h. Et un autre client, en ces longues journées d’été, pourrait repartir avec le Tricat dès 17 h. Sur la panne pro du Vieux-Port, c’est Romane Venier, la directrice adjointe, qui nous accueille avec une partie de son équipe. En montant à bord du Neel 43, qui nous accompagnera pour les photos, elle nous détaille les dessous de SailEazy. Une équipe dédiée s’occupe de l’entretien, de l’inventaire (eh oui, plus besoin de se soumettre à cette case longue et fastidieuse !) et d’éventuelles réparations, laissant le soin au client de laisser son multicoque propre en partant. Une autre équipe, composée de coachs (moniteurs diplômés d’État), s’occupe, auprès des skippers du jour ou de la semaine, de la mise en main et de la validation des compétences. Les premiers Capitaines ciblés sont les quelque 700 000 chefs de bord amateurs recensés en France, lesquels ont suffisamment de bagage nautique pour prendre la responsabilité d’un voilier en mer. Une première sortie permet au coach de vérifier les compétences et, une fois « validé », le client peut naviguer en pleine autonomie dès la sortie suivante. Les monocoques ont une procédure de validation commune jusqu’à 40 pieds. Pour les multicoques de la flotte, un peu plus spécifiques, chaque modèle, comme le Tricat 30 et le Neel 43, ont droit à un process de présentation unique adapté à leurs caractéristiques propres. Rien n’empêche un client peu expérimenté ou à un chef de bord souhaitant se remettre à niveau de suivre une formation avec le coach jusqu’à ce que celui-ci donne le feu vert. En ce sens, SailEazy se fait également fort de former des chefs de bord avec une formule à la carte qui s’adapte aux impératifs horaires de l’élève. En ce qui nous concerne, nous avons droit à une formule avec équipage et skipper – parfait pour une sortie 100 % détente. Romane et Justine, une de ses collaboratrices, montent donc à bord du Tricat avec moi. Tout au long de notre navigation, l’ambiance est conviviale, axée sur un esprit voile très détendu, mais néanmoins rigoureux et sans concessions pour la sécurité.
Dans le petit temps du jour, nous aurons même le plaisir de prendre quelques longueurs au Neel 43… mais le grand trimaran n’avait pas envoyé son gennaker.
Développement international
La flotte « connectée » de SailEazy est donc partagée via l’application mobile pour des réservations jusqu’à une heure avant le départ, sans contrainte d’horaires, et ce, pour toute durée et tout au long de l’année. Dès qu’il est autonome, le client peut naviguer facilement, seul, entre amis ou en famille. Cette formule à la carte présente donc de nombreux avantages et permet également de proposer des tarifs très raisonnables – notre session sur le Tricat 30 aurait coûté un peu plus de 100 € et celle du Neel 43 aux alentours de 160 €, avec les frais de coaching en plus (environ 35 € de l’heure). C’est même encore moins onéreux avec l’abonnement, qui se rentabilise dès la troisième sortie avec de plus souples conditions d’annulation. Arrivé sur le ponton, le client ou le Propriétaire embarque sur un multicoque prêt à sortir, nettoyé, voiles à poste et réservoir(s) plein(s). On peut même faire appel à une bourse aux équipiers pour composer un équipage. « Cette formule concilie les bénéfices de la location et ceux de la propriété », nous précise Romane. Beaucoup de Propriétaires n’ont pas le temps d’entretenir leur bateau ou ne veulent pas naviguer seuls. Trop de temps de maintenance pour pas assez de navigation, en résumé... Les autres points non négligeables pour l’Armateur sont l’entretien pris en charge, la place de port ainsi que des revenus locatifs. Ainsi, le Propriétaire peut louer son bateau tout en naviguant quand le planning est libre. Un mix de time sharing et d’Airbnb, en somme, mais en mer. Pour preuve, le Tricat 30 appartenant à SailEazy a depuis été vendu à un Propriétaire séduit par les avantages de cette recette.
Grégoire, après avoir validé son concept en France, souhaite maintenant l’exporter avec un réseau de partenaires. Le marché américain connaît un système de partage sur de petites unités moteur, Wiziboat, une plate-forme qui s’est d’ailleurs implantée ensuite en Europe. Mais le savoir-faire que réclame la voile est un peu plus pointu que les simples exigences du moteur… nul doute que SailEazy possède une longueur d’avance !

Combien ça coûte ?
Sur l’application, on peut réserver en quelques clics, jusqu’à une heure à l’avance. La durée ? Quelques heures ou quelques jours, c’est vous qui voyez...
Pour le Tricat 30, une journée et demie vous coûtera un peu plus de 1 000 €. Quant au Neel 43, le tarif démarre à 623 € pour trois heures – le temps d’apprécier un beau coucher de soleil en fin de journée.

