Avez-vous déjà suivi une régate « classique » depuis la côte ? En général, c’est très monotone et on n’y comprend pas grand-chose… Vu de loin, les voiliers se déplacent lentement (à l’exception des multicoques les plus rapides, nous allons y venir…) et parfois se croisent sans que l’on se rende compte de leur route exacte. Et surtout, comment savoir qui est en tête ?
Heureusement, il y a un peu plus de 10 ans, il y a eu un déclic. Cette grande régate qui a (enfin) tout révolutionné, c’est la 34ème Coupe de l’America qui d’est déroulée à San Francisco en 2013. Les tribunes installées sur les quais et les berges étaient bondées de spectateurs, et les médias ont retransmis sur les écrans du monde entier le ballet de catamarans ultra-performants, les AC72. Munis d’une aile rigide, ces multicoques volaient côte à côte à des vitesses jamais atteintes et viraient à quelques dizaines de mètres des quais. A entendre les commentaires, pour la première fois, les novices de la voile ont compris les régates. De plus, tous les spectateurs ont pris plaisir à suivre ces machines voler dans un périmètre aussi étroit, un peu comme dans un stade. Il y a un avant et un après San Francisco. En 2017, la 35ème Coupe de l’America qui se dispute aux Bermudes utilise comme support l’AC50, un catamaran plus petit, mais tout aussi rapide que le 72. Un de ces bolides atteindra la vitesse de 47,2 nœuds. Puis, selon l’usage, le vainqueur a imposé ses règles pour l’édition suivante. Et, en l’occurrence, c’est le Team New Zealand qui a remporté la coupe, et dicte un passage au monocoque à foils pour l’édition suivante, ce qui introduira les AC75.
Naissance d’un championnat international hors normes
On retrouve alors deux acteurs majeurs de la coupe de l’America : Larry Ellison, le fondateur d’Oracle, et Russel Coutts, quintuple vainqueur de la Coupe de l’America et directeur de l’équipe BMW Oracle Racing Team. Les deux hommes, déçus du dénouement de la dernière édition, veulent continuer de faire naviguer les AC50, mais dans un contexte plus prévisible, régulier et surtout bien moins coûteux que celui de la Coupe de l’America. Le concept SailGP est né : place à une compétition qui orchestre des régates en flotte en mode fast and furious. Une horde de catamarans volants, menée par les marins célèbres dans les plus beaux plans d’eau du monde, va disputer un championnat annuel bien suivi et doté. Le principe est de calquer un Grand Prix de F1, mais pour la voile…
Pour y parvenir, Larry Ellison et Russel Coutts mettent la main sur les trois AC50 encore en état (six ont été construits en tout). Les catamarans sont alors modifiés pour être rendus plus performants. Pendant la Coupe, ils embarquaient six hommes d’équipage, dont quatre, sur des winchs ou des vélos, activaient une centrale hydraulique pour faire fonctionner les foils et régler la voile rigide. Rebaptisés F50 (F pour foil), les nouveaux monotypes sont désormais asservis par une centrale hydraulique alimentée en énergie pour la durée de la course. Cette évolution permet de limiter à cinq le nombre d’équipiers et d’exécuter des manœuvres encore plus rapidement afin d’obtenir des images très impressionnantes. Calqués sur ce cahier des charges, quatre nouveaux F50 sont construits par Core Builders Composites à Warkworth, en Nouvelle-Zélande, dans le but de constituer une flotte armée par des équipages américain, australien, britannique et français. Deux autres F50 sont réservés à la Chine et au Japon – qui finalement ne s’aligneront pas. C’est ainsi que ce nouveau circuit SailGP démarre sa première saison mi-février 2019 à Sydney, puis à San Francisco, New York, dans le sud de l’Angleterre, et enfin en France, à Marseille. Cette première édition connaît un engouement immédiat. Dès 2021, le Danemark et l’Espagne rejoignent le circuit. Au fils des saisons, le cercle des prétendants s’agrandit.
Au départ de la saison 2023-2024, dix équipes sont alignées, comptant désormais les Allemands, les Canadiens, les Suisses, ainsi que les Néo- Zélandais.
Une monotypie évolutive… mais contrôlée !
Si les grandes lignes architecturales de ces monotypes F50 sont restées fidèles à la plate-forme des anciens AC50, la technologie s’affine et poursuit son évolution. Contrairement à la plupart des autres séries qui sont régies par des règles très strictes et peu évolutives, les F50 sont constamment développés et les modifications sont appliquées simultanément sur tous les concurrents. Cela permet de maîtriser l’inflation technologique tout en permettant d’améliorer les performances globales. Les F50 sont construits, entretenus, gréés et manipulés par l’organisation de SailGP, et les équipes n’ont pas le droit d’apporter de modification.. Les différentes hauteurs d’ailes (18, 24 ou 29 mètres) sont déterminées chaque jour par le directeur de course en fonction de la force du vent ; les catamarans sont mis à disposition de leur équipe juste avant chaque navigation. A noter également : le nombre de jours d’entraînement est le même pour tous. Certaines équipes achètent la franchise à plus ou moins 25 millions de dollars, d’autres sont indépendantes à 50 %, SailGP prenant en charge l’autre moitié. Le fonctionnement d’une équipe représente un budget annuel de sept millions de dollars, mais toutes bénéficient donc d’un catamaran identique, seuls les réglages qu’elles appliquent à l’entraînement et en course sont à leur initiative. Plus déroutant, les équipages partagent quotidiennement toutes leurs données de bord avec les autres concurrents, qui pourront analyser celles-ci et les reproduire à leur guise, ou pas. La plate-forme Oracle n’est pas étrangère à ce partage des connaissances, on pourrait même dire qu’elle l’accélère : les 160 capteurs installés sur chaque F50 permettent d’émettre plus de 2 500 données à la seconde. Au total, chaque jour de course, ce sont plus de 48 milliards de données qui arrivent sur le cloud de SailGP. L’optimisation des performances en profite, comme le démontre la vitesse de 54 nœuds atteinte par le Team France en 2022. Les F50 disposent d’un équipage de quatre à six personnes en fonction de la météo : un barreur, un régleur, un contrôleur de vol et un ou deux wincheurs. Afin de se concentrer sur les commandes, le barreur est déchargé de la tactique. Depuis 2021, chaque équipage doit comporter au moins une femme qui prend en charge la tactique – en réalité, cette équipière cumule souvent d’autres fonctions.
Réduire l’empreinte carbone globale
SailGP défend d’autres ambitions que la compétition et le spectacle : « Nous voulons être la plate-forme de sport et de divertissement la plus durable et la plus motivée au monde. Nous nous battons pour un avenir meilleur et sommes convaincus que le sport a le pouvoir de changer le monde », argumentent les dirigeants. A première vue, ce n’est évidemment pas gagné : les multicoques sont construits à base de carbone (difficile à recycler) et les différentes actions comme le déplacement à travers le monde de 150 conteneurs, le remontage à chaque étape de toutes les tentes et infrastructures nécessaires pour mettre en œuvre ces F1 des mers, sans oublier les multiples déplacements des techniciens, journalistes et du public, ne sont pas, a priori, des activités à faibles émissions.
SailGP en est bien conscient, et adopte des résolutions qui encouragent la réduction de l’empreinte carbone. Dès la saison 2 en 2021, l’Impact League apparaît comme un deuxième classement qui récompense les actions positives menées par les équipes de SailGP pour réduire leurs émissions carbonées et contribuer à accélérer les comportements écoresponsables dans la voile. De multiples initiatives sont prises par SailGP pour réduire les émissions. Ainsi remarque-t-on sur la base des piles à hydrogène EODev pour alimenter les stands. Les bouées qui délimitent les parcours sont télécommandées. Elles vont se placer toutes seules grâce à leurs moteurs électriques sur leurs points de marquage respectifs et ne nécessitent même plus de mouillage…
Sur un autre registre et dans un esprit éducatif, les enfants sont sensibilisés à la découverte de la voile par des visites organisées sur chaque Grand Prix. « Rajeunir le blason des yacht clubs en motivant les jeunes à s’impliquer dans la voile est l’un des objectifs que nous nous sommes fixés », nous confie Andy Thompson, le directeur général de l’organisation en charge de la commercialisation.
Une diffusion mondiale qui attire les puissants sponsors
Lors de nos deux journées à Saint-Tropez, nous avons pu mesurer, en découvrant la base, l’engouement et la frénésie qui règnent autour des F50. L’élite mondiale des marins est bien présente… C’est le rendez-vous des champions olympiques, vainqueurs de l’America’s Cup et autres stars internationales de la voile – Ben Ainslie, Jimmy Spithill, Tom Slingsby, Peter Burling – et cela attire du monde. Le démarrage du cinquième championnat 2024-2025 a d’ailleurs été repoussé au mois de novembre en raison de cette juxtaposition des équipages. Pour beaucoup d’entre eux, le circuit SailGP est l’antichambre de la Coupe de l’America, à l’image de Quentin Delapierre, le skipper du Team France qui pilote l’AC75 du défi français Orient-Express Racing Team à Barcelone. Les tribunes payantes sont archipleines pendant les trois jours de régate. A la fin des courses, les skippers sont systématiquement interviewés et toutes les images sont retransmises en direct sur des écrans géants. Des lounges VIP sont aussi installés sur les jetées du port. Dans d’autres endroits comme Cadix, une partie de la promenade du bord de mer est dédiée au grand public, qui peut profiter gratuitement du spectacle. Pour faire découvrir son circuit au plus grand nombre, SailGP a conclu des accords avec les chaînes de télévision du monde entier. Plus de deux cents territoires sont couverts et, lors de la troisième saison, 117 millions de téléspectateurs ont suivi les courses. De quoi attirer les sponsors, me direz-vous ! Si Larry Ellison finance une partie du budget avec Oracle, les partenaires impliqués historiquement dans la voile – Emirates, Rolex ou le Groupe Accord avec sa marque Orient-Express — sont logiquement bien présents, mais il y a aussi de nombreux partenaires institutionnels qui rejoignent SailGP.
Alors oui, ce show sur deux coques et quatre foils n’est pas encore le plus sobre en matière d’émissions, mais la dynamique est bien au rendez-vous et surtout le contrat est rempli : la voile, c’est de la balle !
Le SAilGP en quelques chiffres
- 1 femme à bord de chaque catamaran au poste de tacticienne
- 2 podiums, l’un sportif, l’autre, l’Impact League, qui récompense les actions éco-responsables des équipes
- 2 foils permettent au catamaran de voler au-dessus de l’eau
- 3 heures de diffusion en direct pour chaque week-end de Grand Prix
- 6 ou 4 équipiers à bord pendant les courses en fonction de la force du vent
- 10 nations représentées : France, Suisse, Espagne, Danemark, Grande-Bretagne, Allemagne, Nouvelle-Zélande, Australie, Etats-Unis, Canada
- 10 F50, catamarans volants les plus rapides du monde
- 12 Grand Prix aux quatre coins de la planète, sur des plans d’eau mythiques comme Chicago, Los Angeles, Saint-Tropez, Sydney, Auckland, les Bermudes, New York, San Francisco...
- 15 mètres de long, 8,80 mètres de large : tous les F50 sont identiques
- 15 minutes : le temps maximum d’une course
- 18, 24 ou 29 mètres de haut : la grand-voile est une aile rigide modulable selon la force du vent
- 99,94 km/h : le record de vitesse établi par le France SailGP Team lors du Range Rover France Sail Grand Prix à Saint-Tropez en 2022
- 2018 : l’année de la création du circuit SailGP
- 1 million de $ : le montant qu’empoche le vainqueur
- 48 milliards de données par jour de course ont été collectées lors de la saison 3
Une épreuve de SailGP de A à Z
- Lors de chaque Grand Prix, il y a six courses en flotte, avant que la finale ne détermine le champion de l’événement. Le classement de l’épreuve totalise les points marqués par les équipes tout au long de l’épreuve, et les trois équipes les mieux classées à la fin des courses en flotte se qualifient pour la finale.
- Le classement du championnat est recalculé après chaque événement, les trois équipes les mieux classées à la fin de la saison se qualifiant pour la grande finale.
- Le vainqueur est couronné champion du SailGP, tandis que les autres bateaux seront classés en fonction de leur place à l’issue de la saison.
- Le plan d’eau où se déroulent les régates est délimité par des « boundaries », frontières virtuelles non matérialisées. Leur franchissement entraîne une pénalité. Toutefois, aucune sanction n’est donnée lors de la phase de départ.
- Deux portes délimitent la longueur du parcours. Elles sont matérialisées par deux bouées, les bateaux devant passer entre elles pour franchir la porte. Les lignes de départ et d’arrivée sont également signalisées par deux bouées.
- Après le franchissement de la ligne de départ, les bateaux parcourent un bord de travers, appelé reaching, puis un premier bord de portant. Suit ensuite un bord de près, puis un nouveau bord de portant et un bord de près. En fonction des conditions de vitesse du vent, un nouveau bord de portant et un de près sont ajoutés. La course se termine par un bord de portant, suivi par un bord de travers pour franchir la ligne d’arrivée.







