Il nous aura fallu une année complète pour produire ce film, tiré du Guide « Les Routines de manœuvres d’un catamaran ». Réunir l’équipage et l’équipe de production a été plus rapide. En effet, comment refuser huit jours de croisière dans un décor de rêve, à bord d’un catamaran flambant neuf et parfaitement équipé ? Nos trois équipiers novices, ainsi que les membres de la production, ont donc découvert la navigation dans les Bouches de Bonifacio. Ils n’ont pas été déçus…
Jour 1 : Mayday, Mayday, Mayday
Dès le premier jour, toute l’équipe est plongée dans le grand bain. 70 nœuds de vent de nord-ouest dans le port de Bonifacio. Veille et doublage des amarres pour notre Lagoon, bien calé au fond du port. C’est la capitainerie qui donne l’alarme. Un autre catamaran de 46 pieds a rompu ses amarres et dérive au milieu de la marina, livré à lui-même. Nathalie, notre skipper, et moi partons à bord de la vedette du port. Le cata n’est pas allé bien loin ; il s’est empalé sur un voilier amarré à une panne. C’est seulement à ce moment que les convoyeurs, dépassés par la tournure des événements, ont montré le bout de leur nez ! Sur ordre de Michel Mallaroni, capitaine du port, Nathalie prend les commandes du cata, pendant que je prépare en catastrophe un amarrage long side. Heureusement plus de peur que de mal, le multicoque est solide et les dégâts semblent mineurs. Le lendemain matin, le catamaran a disparu. Destination inconnue pour ce navire mystérieux – pas d’immatriculation, pas de nom, pas de pavillon… Jean-Marc, notre chef opérateur, a immortalisé ce sauvetage, qui tourne désormais en boucle sur les réseaux sociaux et plates-formes vidéo (Rescue Catamaran Bonifacio – Mai 2019). Ça commence bien !
Jour 2 : Les grandes manœuvres
Après toutes ces émotions, les équipiers prennent leurs marques à bord. Ils sont surpris par le volume offert : « La cabine propriétaire est plus grande que mon studio ! » s’étrangle Karine, équipière novice mais apnéiste confirmée. « Si j’avais une cuisine aussi équipée que celle-ci, j’y passerais mon temps ! » affirme Alexandra, notre locale de l’étape. Place aux manœuvres de port et au tournage. Le temps est compté. La météo est plus clémente et les briefings de l’équipage vont s’enchaîner, ponctués par des prises de quai par l’avant, cul à quai, longside et en panne moteur simulée. Sans oublier l’art de la pendille, originalité typique des ports de la Méditerranée. Nathalie manage son équipage avec brio, tandis que Christine, notre réalisatrice, alterne plans larges, plans serrés et plans drone avec son équipe pour donner corps à ce premier chapitre. Lauren, notre scripte, veille au bon déroulement du tournage et à l’enchaînement des plans. Entre termes marins, techniques et règles de sécurité à respecter, nos trois équipières tentent de tout mémoriser ; une seule solution : recommencer et recommencer encore, jusqu’à ce que les gestes deviennent automatiques. Le Kissing Pig, restaurant sur la marina, devient rapidement notre cantine.
Jour 3 : A nous les Bouches !
Après les manœuvres au port, nous voilà enfin en mer, en route pour les Bouches de Bonifacio. Le programme ? Toujours des manœuvres, mais sous voile. Le temps est favorable pour la navigation… et pour le vol du drône ! Virement de bord, empannage, envoi du Code 0 et prises de ris sur une mer belle. La visibilité parfaite : Sardaigne à l’horizon et îles Lavezzi à portée d’étraves. Chacun profite de ces instants rares, sans oublier ce pour quoi il est à bord : tourner un documentaire et découvrir la navigation . Et quoi de mieux qu’un multicoque pour apprendre sereinement et sans gîte ? Mais déjà le jour décline à l’est alors que la lune se lève. Il est temps de se préparer à une navigation de nuit.
Nuit 3 à 4 : Les étoiles en toile de fond
Naviguer de nuit est une expérience inoubliable. La veille devient à la fois un moment d’introspection et de vigilance extrême. Tous les sens sont en éveil, chaque mouvement ou bruit du catamaran devient suspect ou intrigant. Les équipes de quart vont vivre leur première expérience, livrées à elles-mêmes, ou presque… En fin d’après-midi, Yan, spécialiste de l’électronique chez Navico, nous a détaillé l’utilisation du traceur B&G Zeus 3. D’un abord assez rébarbatif pour les débutants, il s’est avéré ensuite d’une utilisation très ergonomique, simple, mais surtout ultraperformant. Après un rappel des règles essentielles de sécurité en navigation de nuit, la première équipe prend son quart. Réglage des lumières indirectes pour le tournage d’une petite séquence. Puis dernier vol du drone avant que la nuit ne devienne totalement noire. Une séquence qui manque de tourner au vinaigre. Nous avons mal anticipé la tombée de la nuit. Comment retrouver un drone qui vole dans le noir par vent fort ? L’engin a bien deux petites lumières, mais ses batteries sont presque vides. Toute l’équipe est sur le pont pour le repérer au plus vite. C’est le bruit qui nous guide ; le drone, au prix de quelques acrobaties, est enfin à bord. Une fois seuls sur le pont, Alexandra et Yohan sont excités, mais restent sereins ; depuis sa cabine, Nathalie surveille le comportement du catamaran, son cap et autres informations via sa tablette en connexion Bluetooth avec le traceur. On n’arrête pas le progrès ! Les équipes de quart s’enchaînent jusqu’au petit matin après une navigation circulaire qui nous mène aux Lavezzi. Ces îles sauvages au nom enchanteur emergent de l’aube, tels des continents miniatures.
Jour 4 : Nos plus beaux mouillages
Ah, le mouillage ! Comment en choisir un aux Lavezzi ? Ils sont tous aussi beaux et sauvages les uns que les autres en ce mois de mai. A chacun ses spécificités, selon l’orientation et la force du vent, la profondeur requise et la beauté des paysages. Pour commencer, nous mouillons dans la baie de Pianterella, à tout juste quelques milles de l’île de Cavallo. Techniques de mouillage et tournage peuvent démarrer. A l’issue de l’incontournable briefing, chacun connaît son rôle et sait ce qu’il à faire, sous le regard bienveillant du skipper. Alexandra et Yohan, au guindeau, déroulent le mouillage, Nathalie surveille les longueurs de chaînes depuis le poste de barre sur le flybridge. Un petit coup de marche arrière orchestré par Karine, et nous voilà posés au milieu d’un lagon turquoise par 2 mètres de fond. Le ForwardScan de notre écran est bien pratique pour compléter le sondeur. Mais pas le temps de vraiment profiter : Nathalie remonte l’ancre du poste de barre, et nous voilà repartis pour effectuer d’autres séquences de mouillage. Cala di Zeri est un excellent prétexte pour un mouillage avec une aussière à terre. Le drone s’en donne à cœur joie dans ces paysages de rêve, tandis que la réalisatrice et son chef opérateur tentent de garder leur équilibre dans l’annexe, caméras et stabilisateur gyroscopique au poing.
Nous terminons cette journée par un mouillage sur deux ancres afin de passer une nuit tranquille – le vent fort est annoncé à nouveau. Karine, notre équipière apnéiste, se met en combinaison afin de vérifier la bonne tenue de l’ancre. La sequence est filmée avec une Gopro par Jean-Marc, notre photographe et pilote drone. Il est temps de préparer le dîner et de passer cette première nuit au mouillage . Et quel mouillage ! L’équipe de production dérushe les plans filmés dans la journée, les autres profitent d’une incroyable nuit étoilée. Les lumières du bord s’éteignent les unes après les autres. Chacun trouve sa place dans les cabines et dans le carré. Et le vent se rappelle à notre bon souvenir…
Jour 5 : Quartier libre, ou presque
La vie à bord d’un catamaran présente des avantages incomparables. En l’absence de gîte, on n’est pas obligé de marcher sur les murs en navigation sous voile, le volume est bien moins compté et le confort incomparable. Au mouillage, on profite bien sûr de la stabilité, de l’intimité des cabines et d’espaces de rangement généreux. Une grande partie du matériel de tournage est stocké dans le camion régie et une vedette à moteur qui nous rejoint quotidiennement. Néanmoins, l’essentiel est à bord avec nous. Cette journée est donc consacrée à… ne rien faire. Ou presque. La navigation en catamaran est un art de vivre. Premières en action : Alexandra et Karine. Gonflage des deux paddles sur le trampoline, mise à l’eau et balade sous les yeux de quelques plaisanciers, surpris de voir nos deux équipières survolées de près par un drone. Au retour, Karine endosse sa combinaison et va faire quelques apnées en autonome, puis tractée par le scooter sous-marin. Les images de la Gopro sont étonnantes ; ells seront utilisées dans la bande annonce de notre film. Alexandra, spécialiste de la protection des fonds sous-marins en Corse, nous détaille les précautions à prendre lors des mouillages pour preserver les posidonies. Après quelques sauts depuis le flybridge, virées en paddle, apnées et autres réjouissances, nous partons en annexe puis à pied à la découverte de la petite île de Piana. Chacun sait que l’aventure touche à sa fin. C’est un syndrome que l’on connaît tous en fin de tournage. Nous avons vécu ensemble, en parfaite harmonie. Certains sont passés pour la première fois dans le champ d’une caméra, d’autres ont navigué pour la première fois à bord d’un multicoque. Un groupe sur Instagram s’est naturellement créé afin de garder le contact et de continuer à vivre, par procuration, cette semaine de bonheur partagé. Il est maintenant temps de regagner Bonifacio.
Jour 6 : Ménage à cinq
Un dîner au Kissing Pig, puis un verre au B52, un deuxième, un troisième... On a bien dormi ! Le réveil est difficile. Courage, c’est parti pour le grand rangement/nettoyage à cinq – l’équipe de production vient de nous quitter. On n’imagine pas tout ce que l’on peut caser à l’intérieur. Outre le matériel de tournage qui regagne le camion régie, il nous faut vider notre catamaran avant d’en assurer le ménage. Avitaillement restant, literie, sacs de couchage, oreillers, couettes, valises et effets personnels, paddles, batterie de cuisine et autres petits trucs plus on moins inutiles, la liste est longue ! On enchaîne avec nettoyage des inox, du pont, du flybridge, rangement des coussins, ferlage propre de la GV, nettoyage du teck dans le cockpit, des moquettes intérieures, des salles d’eau, des meubles etc., etc. Une journée n’est pas de trop pour rendre le Lagoon au mieux de sa forme. Déjà Nathalie, Lauren, Yohan et Alexandra nous quittent. Nous restons, Karine et moi, tels deux orphelins de notre team. Ce soir, nous dormirons chacun dans notre cabine avec nos sacs de couchage, le bruit des caméras et du vent encore dans les oreilles et dans nos souvenirs.
Jour 7 : Clap de fin
Nous laissons derrière nous et avec regrets notre Lagoon 46 au quai d’honneur du port de Bonifacio. Il sera sous bonne garde de la capitainerie avant d’être repris en main par un convoyeur pour un refit à Canet-en-Roussillon, avant sa livraison à son chanceux propriétaire.