La marina de Las Palmas, aux Canaries, est en effervescence. Plus de 80 bateaux de toutes nationalités se sont donné rendez-vous pour traverser l'Atlantique, via le Cap-Vert, au sein de l'ARC+, une nouvelle option proposée aux participants de l'ARC, qui traversent généralement directement vers Ste-Lucie. Le départ est dans trois jours à peine, et lorsque j'embarque à bord de First Step, le Lagoon 400 S2 de Martin et son fils Micha, c'est un véritable capharnaüm qui règne à bord. L'accueil est convivial, même si je sens une certaine tension liée à l'imminence du départ et à la liste de choses à faire qui s’allonge. Comme beaucoup de participants, ce père et son fils vont traverser pour la première fois. Ce voyage, sorte de périple initiatique, doit renforcer les liens qui les unissent. A 24 ans, Micha est à la croisée des chemins : soit il reprend la société familiale en rentrant dans un an, soit il décidera de trouver sa propre voie. Depuis leur départ, il y a quatre mois, de la mer Baltique en Allemagne, tout s'est bien passé, et les 2000 milles déjà parcourus ont plutôt créé l'harmonie entre eux. Après d'infinies préparations : avitaillement, vérification des pièces de rechange à bord, petites réparations, et surtout rangement, c'est le grand départ. "J'ai acheté ce cata neuf, explique Martin. D'ailleurs, le nombre de choses à préparer sur un bateau neuf m'a grandement étonné. Je pensais que tout serait plus simple… Je compte revendre le bateau à notre retour, c'est pourquoi nous sommes assez pointilleux sur l'entretien."
Il est vrai que, depuis mon arrivée, deux jours plus tôt, Martin et Micha s'appliquent plus à faire briller la coque et à rénover les inox qu’à traiter les détails purement techniques. Le dernier jour est consacré à la vérification de l'Iridium et la bonne réception des mails qui nous permettront d'obtenir la météo au grand large. Un briefing général se tient au yacht-club local, et pour finir, Martin et Micha s'appliquent à peindre le nom du bateau sur une pierre du môle, tradition oblige ! Sitôt l’œuvre achevée, nous larguons enfin les amarres. La sortie de la marina est un grand moment d'émotion. Les cornes de brume ajoutent à la tension palpable. L'alizé est bien présent, 25 nœuds au compteur ! Et dans la bonne direction : cap au 210, droit sur le Cap-Vert ! Il nous faut cependant slalomer entre les énormes cargos au mouillage devant Las Palmas et les autres concurrents. Nous décidons d'envoyer le Parasailor, sorte de spi magique dont la tuyère remplace avantageusement un tangon et qui permet de tenir des caps très abattus, à 160° du vent. "First Step" prend son élan, et nous naviguons bientôt à 6,5 nœuds dans une mer encore calme. Une myriade de dauphins bondit joyeusement autour de nous, l'instant est magique. A nos côtés, le Camper & Nicholson 48 "Lerina", un des deux seuls voiliers français engagés dans ce rallye, déroule son génois, nous nous retrouverons au Cap-Vert.
Tradition oblige : il faut peindre le nom du bateau sur une pierre du môle avant l'appareillage.
La vie en traversée
Nous prenons nos marques à bord. A trois, nous avons chacun notre cabine avec cabinet de toilette, nous ne nous marcherons pas dessus. Tandis que nous explorons les nombreuses fonctions de la centrale Raymarine, et notamment la touche MOB que n'ont jamais testée mes hôtes, nous entendons un énorme craaaac et voyons le Parasailor s'effondrer, heureusement en partie seulement. Nous nous précipitons pour affaler et constatons que c'est la sortie de drisse en inox qui a lâché. Cette pièce venait d'être refixée par une équipe canarienne à Las Palmas, chapeau, les artistes ! Martin est furieux. Nous décidons alors d'envoyer la grand-voile au premier ris et de dérouler le génois. Bien sûr, nous ne pouvons plus suivre le même cap, et nous passerons toute cette première nuit l'étrave pointée vers le Sahara et la Mauritanie. Le soir, des quarts de quatre heures sont organisés, je serai pour ma part sur le pont de 5h à 9h demain matin. Avant de nous coucher, nous prenons le deuxième ris, l'alizé s'est établi à 25 nœuds avec des rafales régulières à plus de 30. Le pilote automatique remplit parfaitement son office et le cata reste confortable malgré la houle qui s'amplifie. Comme prévu, à 5h du matin, je prend mon quart et remplace Micha qui a largué un ris dans la nuit. Vers 6h30, je décide à mon tour de larguer le dernier ris, le vent étant retombé à 15 nœuds. L'opération s'effectue au portant, sans problème. Mais voilà que, vers 10h du matin, tandis que mes équipiers dorment encore, le vent remonte subitement à 23 nœuds. Tout dessus et à 90° du vent, le Lagoon dévale la houle avec des surfs à 12 nœuds ! Je décide alors de reprendre un ris, ce qui, dans ces conditions, est délicat au portant si on ne veut pas trop faire souffrir le matériel. Je loffe donc en bordant le génois, prends le ris et reprends le cap. Tout s'est bien passé, mais Martin a été réveillé dans le tumulte de la manœuvre. Il est inquiet, il n'a pas l'habitude qu'un invité décide de manœuvrer seul son bateau...
Durant la journée, Martin devra bricoler, entre l'hydrogénérateur qui ne débite pas ce qu'il devrait et un des winches qui demande des soins, je sens son moral faire le yo-yo. Le troisième jour, nous gréons le Parasailor sur la drisse du Code 0, naviguons dans un alizé fort et régulier, et couvrons jusqu'à 180 milles par 24h, pas mal pour un cata aussi confortable. La houle atteint parfois les quatre mètres et nous surfons entourés de poissons volants. Apéros et parties de cartes rythment le quotidien, les quarts s'enchaînent sans heurt, et je passe des nuits entières à contempler la voûte étoilée, dans une douceur alizéenne propice à la méditation. Plus aucun pépin ne viendra entraver notre joie de naviguer. Tous les jours, nous téléchargeons une météo en texte clair fournie par les organisateurs, ainsi que la position des autres voiliers. Car si mes hôtes ne sont pas motivés par des objectifs sportifs, un classement sera tout de même édité à l'arrivée entre tous les catamarans, qui ont la possibilité d'utiliser leurs moteurs, et entre les quelques monocoques qui ont choisi de s'inscrire en catégorie course et qui s'abstiendront d'utiliser la risée diesel. Même si l'aspect régate n'est pas des plus sérieux, je constate que Micha et Martin se laissent prendre au jeu et aimeraient bien au moins tenir une place d'honneur. Au soir du sixième jour, les côtes cap-verdiennes se profilent à l'horizon, dans un brouillard de sable du Sahara décrit déjà par les premiers navigateurs, sable ocre qui recouvre également le bateau. Accueillis par le staff de l'ARC, nous amarrons "First Step" dans la marina de Mindelo et partons déguster de savoureuses langoustes au bar du coin. Pas de soucis de formalités, l'organisation s'occupe de tout ! Démarrée avec quelques ennuis techniques, cette traversée nous laissera finalement à tous d'excellents souvenirs. Pendant ce temps, un des concurrents coulait suite à une voie d'eau non identifiée, l'équipage sera recueilli par un cargo. Preuve qu'on peut toujours relativiser ses petits tracas !
Le briefing de l'organisation avant le départ permet de se mettre dans le bain et de donner toutes les indications indispensables.
Traverser en rallye. Et pourquoi pas vous ?
Quelques chiffres, tout d'abord. Sur les 259 bateaux inscrits cette année à l'ARC, 38 sont des multicoques, dont un trimaran, un Neel 45 français, La Caravelle. Sur cette flotte multicoque, Lagoon tire sa part du lion avec 20 unités de toutes tailles, du 380 au 620. Autant dire que tous les possesseurs de multicoques peuvent être tentés par l'aventure. D'ailleurs, il est amusant de constater les disparités d'histoires et d'objectifs entre les uns et les autres. A bord de Lir, un Fountaine Pajot Victoria 67 affrété par un club de voile britannique, quatre personnes seulement – une moto de 500 cc arrimée dans le cockpit et un vélo d'appartement sur le flybridge – occupent le vaste espace, tandis que je compte huit équipiers plutôt taillés rugbymen – et au moins une quinzaine de jerricans de gasoil – à bord du Lavezzi 40 des îles Cook Sea Fantasy. Vous croiserez certains équipages dont les membres ne se connaissaient pas auparavant, recrutés sur Internet par un capitaine qui a pris, seul, une année sabbatique. Certains s'arrêteront aux Antilles, d'autres partent pour le tour du monde. Certains ont des velléités de régate et s'inscrivent dans cette catégorie, tandis que d'autres viennent surtout pour la balade. Quelques-uns fêteront leur vingtième traversée, pour beaucoup, ce sera un baptême. En tout, 44 nationalités différentes sont représentées, jeunes, vieux, hommes, femmes, enfants. Alors, pourquoi pas vous ? Le World Cruising Club n'est pas la seule structure à proposer ce type de rallye. Son fondateur, l'infatigable Jimmy Cornell (portrait dans MM No 175), est parti de son côté et a créé Cornell Sailing, qui propose de multiples Odysseys. Les avantages de la formule rallye, qui peut rebuter certains bourlingueurs soucieux de préserver leur part de rêve, d'aventure sauvage et de solitude, sont nombreux : Tout d’abord, l'organisateur fournit de nombreuses informations pour vous aider à préparer votre voyage. Et une bonne préparation, on vous le répète, est la clé d'un voyage réussi. Avitaillement, préparation technique, infos touristiques et pratiques des éventuelles étapes, météo, le concept peut vous faire gagner pas mal de temps, d’autant que l’organisation fournit sur place une réelle assistance en cas d’avaries ou de besoins divers. Avoir sa place de port réservée à l’arrivée offre également un certain confort, et les formalités douanières sont extrêmement simplifiées. L’ARC, comme la plupart des organisateurs de rallyes, exige de ses participants de se doter d’une liste d’équipements de sécurité assez exhaustive, contraignante, mais jamais dans l’excès. N’est-il pas de nos jours une évidence d’envisager ce type de traversée avec au minimum un téléphone satellite et une balise EPIRB ? Certes, l’inscription (environ 900 euros pour un catamaran tel que First Step) et ces équipements de sécurité peuvent constituer un budget additionnel significatif. Mais lorsqu’on a investi dans un voilier pour un long voyage, ce surcoût peut s’avérer un réel atout pour la bonne réalisation du projet lorsqu’on n’est pas totalement sûr de soi. Se savoir entouré lorsqu’on traverse au grand large est également rassurant, on a vu récemment sur les réseaux sociaux une vidéo d'un voilier inscrit en rallye couler en direct sur voie d'eau non identifiée, l'équipage recueilli par un concurrent à proximité. Et certaines eaux du globe réputées mal famées seront plus sûres en flotte. Enfin, le rallye apporte une certaine convivialité avec des apéros et des soirées diverses auxquels bien sûr personne n’est obligé de participer et dont le côté socialisant séduira les uns, fera fuir les autres… Et c'est désormais officiel, un rallye exclusivement réservé aux multicoques de série, la Multi-Transat, s'élancera le 12 novembre 2016 depuis les Canaries avec, comme c'est l'usage, une catégorie course pure et une "Open", avec usage du moteur limitée mais acceptée. Multicoque Mag s'est bien entendu associé à ce formidable projet, et nous espérons vous voir nombreux sur la ligne de départ...
Plus d'infos sur
www.cornellsailing.com
www.worldcruising.com
La vie en traversée, c'est aussi réparer, entretenir, bricoler…