15 ans autour du monde, 3 bateaux, 3 enfants et plusieurs milliers de milles
Partis en couple en 2003 pour une virée en amoureux et en monocoque de 3 ans, Matthieu et Soizic ont eu 3 bateaux, 3 enfants, et naviguent aujourd'hui encore autour du monde. Récit d'une vie heureuse et aventureuse !
Ah, que nous étions beaux, en ce chaud 1er septembre 2003 (17°C, la canicule sur Quimper), sur le pont de notre joli ketch. Lui, 38 pieds d’acajou massif, 38 ans aux prunes, et nous, jeunes amoureux de moins de 30 ans, n’en revenant toujours pas d’avoir réussi à réaliser notre rêve de départ, si tôt dans notre vie à peine entamée.
De là à croire que, 15 ans plus tard, nous serions toujours sur le pont d’un bateau, quelques milliers de milles plus loin, cela ne nous semblait même pas envisageable. Et pourtant, nous y sommes.
Il nous avait fallu 2 débuts de carrière assez réussis pour réaliser plusieurs choses : que la vie défile très vite, qu’on en a vite fait le tour si on se contente d’aller tout droit, et qu’il vaut mieux vider son compte en banque avant qu’Alzheimer ait emporté le souvenir de nos codes de cartes bancaires. Après 5 ans d’un rapide bout de vie professionnelle, nous remercions nos employeurs, vidons nos comptes et achetons Hildi, petit bijou de 1965, bois verni et pont en teck, qui roupillait en Méditerranée, n’attendant que d’intrépides Bretons pour partir à l’aventure.
Le programme était assez classique : tour du monde en 3 ans, et après, promis aux familles, on reprend des boulots bien rangés, sécures, avec cotisation retraite, assurance santé et tout le toutim.

Mais un programme n’existe que pour être modifié, revu, corrigé… et nous réalisons rapidement que nous allons trop vite. Trop d’étapes à peine survolées, de rencontres écourtées, de mouillages à peine entrevus, de pays à peine visités… Il aura fallu que notre bon vieux moteur Mercedes d’origine décède dans un affreux cliquetis entre Panama et les Galapagos pour que nous décidions enfin de lever le pied, de poser l’ancre, de prendre notre temps, de fonder une famille.
Quelques mois de pause à Panama en 2006, histoire d’offrir à Hildi un nouveau moteur, et c’est sur l’île de Fatu Hiva aux Marquises que nous avons commis l’irréparable, la conception de notre premier enfant, Lola, qui naîtra à Papeete 9 mois plus tard, rejoint ensuite par Timéo en 2008.
La situation devenait critique : sur Hildi, une seule cabine. Glissez-y des parents fatigués, 2 chérubins braillards, le siège d’une société – il faut bien remplir la caisse de bord –, remuez le tout sur les vagues d’un lagon polynésien, et il en sort une formidable envie de repartir sur un bateau à la mesure de cette volonté de repeuplement de la planète bleue.

Mais alors, quel bateau ? A l’origine du projet, nous rêvions d’un monocoque de 50 pieds, au cul large, aux cabines nombreuses, à la ligne élégante. Mais voilà, durant notre demi-tour du monde, nous les avions croisés, ces chanceux propriétaires de multicoque, que ce soit sur leur bateau de série caravane familiale, un plan Lerouge en carbone bouffeur de milles, ou un Warham bricolé aux poutres de bambou. Et malgré leurs différences, une certitude, celle de ne plus jamais naviguer en monocoque. Car tous nous le disaient, essayer le cata, c’est l’adopter.
Notre prochain bateau sera un Looping 50 construit dans un chantier en Inde. Et en attendant sa construction – qui sera une bien plus grande aventure que nous ne l'avions imaginée, la mise à l'eau était prévue en 2012, elle sera effective en 2014 –, nous sommes repartis en Lagoon 440 pour continuer à vivre notre rêve…
3 bateaux, 3 enfants, des milliers de milles, et le choix de profiter de la vie, tout simplement !
Le rêve impossible de Geoff Holt
Geoff est très lourdement handicapé depuis un accident. Mais il rêve de traverser l'Atlantique sans aucune aide. Impossible ? Pas si sûr !
A 18 ans, en pleine fleur de l’âge, un plongeon fatidique dans les déferlantes d’une plage des Caraïbes lui a brisé la 6e vertèbre, et a du même coup anéanti tous ses projets d’avenir. Geoff est désormais tétraplégique, c’est-à-dire paralysé des quatre membres !
Quand il était adolescent, Geoff, âgé aujourd’hui de 43 ans, a fait trois traversées de l’Atlantique comme équipier lors de convoyages dans les deux sens. Il a passé une partie de sa vie à Hamble, et l’eau salée a commencé à couler dans ses veines. Son accident a mis un terme à sa carrière nautique, alors il a travaillé pour Deloitte et, plus tard, dans les antiquités pour gagner sa vie.
Finalement, le sel qui coulait dans ses veines l’a entraîné dans un tour de Grande-Bretagne à bord d’un minuscule trimaran Challenger de 4,50 m, un exploit impressionnant pour tous les observateurs, y compris sa femme Elaine et son fils Tom. Puis la muse subtile que nous connaissons tous comme marins lui a murmuré à l'oreille : Hummm… ce serait génial de traverser l’Atlantique, hein ?

Nous avons quitté les îles Canaries un 10 décembre : Geoff, tétraplégique, son auxiliaire de vie et un caméraman pour réaliser un film sur l'aventure. La durée estimée de la traversée était de 17 jours, et nous imaginions que nous serions accompagnés par des alizés soutenus et réguliers sur notre beau catamaran de 18 mètres, mais, en réalité, le vent nous soufflait dans le nez, les moteurs étaient encrassés par du carburant de mauvaise qualité, notre anémomètre ne fonctionnait pas, et il nous a fallu un mois, passant Noël et le Jour de l’An en mer…
Geoff était déterminé à barrer lui-même le bateau, et il a spécifiquement embauché Susana pour son manque total d’expérience de la plaisance. Ah, Geoff, quel plan génial… La fonction de Susana, qui était habituellement remplie pas sa femme Elaine, était d’asseoir ou de sortir Geoff de sa chaise roulante, de le laver, de cuisiner, de veiller sur lui, etc.
C’est un travail exigeant pour n’importe qui, mais, sur l'océan, et quand vous souffrez du mal de mer, c'est horrible. Et je dois dire que je n’ai jamais rencontré un équipier ayant souffert aussi longtemps du mal de mer que Susana… Le fait qu'elle doive devenir ingénieur en chef, dans des positions très inconfortables dans les moteurs bâbord et tribord, à siphonner de l’essence et à purger les moteurs pendant toute la première semaine n’a peut-être pas aidé.

Finalement, après les inévitables changements de cap, les retards, le manque global de vent et un mois de dur labeur, nous avons atteint Cane Garden Bay à Tortola. Ce moment appartenait à Geoff. Il a été submergé par l’adrénaline, l’émotion, le soulagement, et la joie de revoir sa famille. Les bateaux faisaient hurler leur sirène et la foule acclamait Geoff tandis qu’il faisait des cercles juste devant la plage, le lieu le plus marquant de son existence.
"Incroyable, dit Geoff, 25 ans de préparation, une année de planification, et quel accueil merveilleux ! Et quel retour émouvant à Cane Garden Bay. C’est comme une ode à la vie. Quelle belle conclusion pour un projet formidable !"
La Méditerranée en famille sur 3 coques
Le grand voyage n'est pas réservé aux grands bateaux... La preuve avec cette aventure familiale de six mois en Méditerranée que Manue, Lucas, Charlotte et Nico ont vécue sur un trimaran transportable de 7,50 mètres.

Quand Lucas avait 3 mois en 2008, nous avons passé 1 mois en Corse sur un Astus 20 que nous avions amené depuis la Bretagne derrière notre voiture. A la naissance de Charlotte en 2010, nous avons troqué le petit tri de 20 pieds pour le modèle au-dessus, l'Astus 22.
Avec ce petit croiseur, nous avons pu réaliser notre première transmanche, et un aller-retour sur la Corse depuis Cannes. Petit à petit, notre rayon d'action augmentait, mais il fallait se rendre à l'évidence, les 3 semaines estivales devenaient trop courtes pour aller un peu plus loin.
En 2012, je suis allé chercher Larus à Port-Saint-Louis-du-Rhône. Larus est un F25A, trimaran repliable transportable de 7,50 m, 6 m de large et 1150 kg sur la balance, construit par un chantier anglais sur plans Farrier.
Nous avons largué les amarres vers la Grèce le 9 avril 2013. Un sacré défi attendait l'équipage de Larus pendant les 6 prochains mois : vivre et se supporter dans un réduit moins grand qu'une chambre de bonne. Cet abri doit servir tour à tour de chambre à coucher, de salle à manger, de cuisine, de salle de bains, de toilettes... Inutile de préciser que nous n'avons pas de frigo, et, pour toilettes, qu’un seau d'aisance. La douche ? Un pulvérisateur de jardin pour diffuser le minimum d'eau, juste pour se dessaler. Plus économique en eau, on ne fait pas beaucoup mieux, le gant de toilette, sûrement...
Et le voyage, dans tout ça ? Que du bonheur, mais attention, ce ne fut pas pour autant un long fleuve tranquille ! La Méditerranée s'est montrée à la hauteur de ce que j’appréhendais avant le départ : sournoise, imprévisible, enchanteresse, mais contrariante... Les premiers milles le long des côtes de France et sardes furent avalés sous spi, mais dans l'humidité d'un printemps très timide. Au mois de mai, en Sicile et dans les Eoliennes les bien-nommées, c'était un coup de vent force 9 Beaufort tous les 3 jours… La veille attentive de la météo était de rigueur, et la qualité des abris une priorité.
Après avoir expédié l'Italie du Sud qui ne nous a pas plu du tout, nous sommes arrivés début juin dans l'ouest de la Grèce. Mais l'objectif principal étant les Cyclades, nous avons donc poursuivi notre route via le golfe de Corinthe et son fameux canal. Là encore, il nous a fallu composer avec une météo plutôt féroce à l'intérieur du golfe, les 40 nœuds à 15h00 étaient notre lot quotidien et la mer ressemblait à une succession de murets de parpaings bien rapprochés. Heureusement que nous étions au portant dans cette pétaudière, car tirer des bords dans ces conditions n'aurait pas été viable. A l'escale, nous avons fait de superbes rencontres d'équipages qui eux aussi attendaient une accalmie pour reprendre le fil de leurs pérégrinations.

Une fois franchis non sans une certaine émotion les 4 milles du canal de Corinthe, nous étions enfin en mer Egée, cette mer dont nous avions rêvé pendant des mois depuis notre lointaine Bretagne. Les Cyclades s'offraient à nous !
Le retour fut mené à un rythme soutenu, mais aussi riche de belles escales. Les navigations s'enchaînaient de 5h le matin à 22h00.
Et puis, le 7 septembre, Larus se retrouve au sec sur sa remorque. Une lente remontée de la France, entre campings et escales dans la famille et chez les amis, ne fut pas de trop pour retrouver nos repères de terriens. Début octobre, chacun avait retrouvé ses activités comme si rien ne s'était passé... Mais dans les têtes, reste le bonheur de l'avoir fait et partagé.
On m'a donné un trimaran au Fidji
Isabelle et Hugues vivent en Polynésie. Et ils avaient envie d’un bateau. Un jour, on leur propose un trimaran gratuit, ou presque ! La belle affaire va rapidement tourner à l’aventure épique…

Ce bateau, on nous l’a donné, donc on ne peut pas non plus s’attendre à ce qu’il soit en super bon état. C’était la veille de Noël, en Polynésie. Un ami, à qui on disait qu’on allait sans doute acheter un bateau au Costa Rica, pour vraiment pas cher, car on ne pouvait pas se payer plus…, est revenu une heure plus tard en me tapotant sur l’épaule : "Hé ! tu veux pas plutôt qu’on te donne un bateau à Fidji ?"
Yes !
Kaveka, un Piver de 31’, a 40 ans cette année. Je le connaissais parce qu’il appartenait à un ami en Polynésie, Jean-Pierre, qui l’a vendu à Pascal il y a deux ans. Pascal était parti pour naviguer loin vers l’ouest, mais il s’était arrêté à Fidji. Son bateau là-bas, lui en Polynésie, il ne voulait plus naviguer, il changeait de vie, il le donnait, son bateau, au premier venu…

Samedi 14 janvier
Suva. Yacht-club. On avance sur le ponton, un surf, deux sacs, quatre voiles sur le dos, derrière Julie la Fidjienne, soulagée que quelqu’un vienne enfin pour ce bateau, ça fait 6 mois qu’il est là, à moitié squatté.
Il y a du bordel partout dessus, des gamelles pleines à ras-bord de n’importe quoi, des fourchettes toutes rouillées, et puis des bouts tout verts… Et le moteur, trempé dans l’eau de mer depuis six mois… Enfin les coques, pleines d’eau… Oh non… Qu’est-ce qu’on fait comme plan, là !
Je suis déprimé ! Hugues, lui, s’active, optimiste, son bateau, son premier, même s’il est tout pourri, c’est son bateau, il va s’en occuper, le sauver, même déjà tout de suite, sortir des trucs, commencer…
On a passé un mois à tout sortir, tout nettoyer, tout re-rentrer…
Samedi 17 juin :
On part. 14h20 dans la passe de Malolo, on quitte Fidji. Plus que 628 milles jusqu’à Nouméa city…
Mercredi 21 juin :
Ce matin, c’était rigolo (enfin pas trop), à 2h du mat’, quand Hugues et moi, on a ouvert le capot de la coque bâbord et qu’on a vu avec nos frontales qu’elle était pleine aux 3/4. Marrant parce qu’on n’a pas dit un mot, pas un mot genre "merde", rien, on s’est assis sur le rebord, face à face, les jambes pendantes à l’intérieur pour nous tenir, chacun sa bassine et on s’est mis à écoper… dans le silence… dans l’angoisse de pas savoir encore d’où ça venait, toute cette eau, pourquoi c’était aussi plein que ça alors qu’hier on avait tout vidé, fermé le capot au sica et collé le taquet de la pointe au sica aussi, pensant que ça pouvait peut être venir de là. Bordel ! Y a un problème. Mais pas un mot. Faut écoper, y a des centaines de litres, la coque est basse, y en a pour des heures à la remonter.

Lundi 26 juin :
17°52’ S / 168°27’ E.
Efate en vue. Vanuatu. Waouu!!!!!!!
10 jours de mer(de).
Ça y est, on est sauvés. On longe les côtes. On arrive à Port-Vila. Dans 2 ou 3 heures, on y sera…
Tsunami, en catamaran dans la tourmente…
Le tsunami qui a ravagé les côtés de l'océan Indien le 26 décembre 2004 a été l'une des catastrophes les plus incroyables et les plus meurtrières de ces 20 dernières années. Une tragédie que Gérard a vécue sur son Outremer à Koh-Lanta…

L’île de Koh-Lanta est située à environ trois heures de navigation de Phuket (Thaïlande), à proximité des deux îles de Koh Phi Phi. Gérard a décidé de s'y arrêter afin de compléter son avitaillement au marché local, qui se tient le dimanche.
A bord du cata, ils sont cinq : Gérard, le propriétaire, un de ses amis, et trois adolescents de 15 ans, membres de la famille… Il fait beau ce jour-là, et l'Outremer est mouillé à environ 200 m de la plage, dans 3,60 m d'eau. Le marnage à cet endroit est de 2,10 m. Ce matin du 26 décembre, Gérard se rend donc au marché assez tôt : il a en effet pris rendez-vous avec un Français rencontré la veille dans un hôtel pour lui faire visiter son bateau à 9h30. En rentrant, il admire le seul autre bateau mouillé dans la baie, un magnifique Swan.
Il est maintenant 10h30, et c'est à ce moment que le skipper est interpellé : "Viens voir, Gérard, c'est bizarre !"
Au loin, on distingue nettement une série de déferlantes. Gérard, qui a déjà vécu des tsunamis, comprend immédiatement la situation. Il se retourne vers la plage et il se rend compte qu'elle fait maintenant 200 m de large au lieu des 100 m habituels (ce qui signifie que la mer a déjà baissé de 1 à 2,50 m). Il lui reste moins de 2 minutes avant que la première déferlante ne soit sur eux. Remonter le mouillage prend un peu plus de 5 minutes. Trop long… Immédiatement, Gérard ordonne que l'on passe l'annexe sur le côté afin qu'elle ne gêne pas les manœuvres et que son bout ne se prenne surtout pas dans une hélice. Mais un courant de jusant exceptionnel de 6 nœuds rend la manœuvre très difficile. Il faudra se mettre à quatre pour amarrer l'annexe sur le côté du bateau. Gérard met ensuite les moteurs en marche. La vague arrive par l'arrière… Avant l'impact, Gérard avance le bateau d'une dizaine de mètres. Puis marche arrière à 2000 tours/minute et tout le monde s'enferme dans le cata ! Cette première vague touchera la poutre arrière, pourtant située à 2 m au-dessus du niveau de l'eau. En quelques minutes, le cata subira l'assaut de six vagues successives : trois entre 1 et 2,50 m et trois vagues d'au moins 3,50 m. Après chaque vague, le bateau talonne violemment (il est pourtant mouillé dans 3,60 m d'eau…). Le cata touche à plat, mais il n'y a pas de craquements inquiétants. En revanche, le Swan n'aura pas cette chance : après une vague, il talonne violemment et se couche sur sa quille. La vague suivante lui arrachera son mât.

Après cette impressionnante série de vagues, le skipper décide d’aller mouiller au large en cas de réplique. L'annexe a disparu. Le mouillage est remonté en quelques minutes, lorsque… une autre vague se présente : celle-ci arrive du nord-ouest (alors que les six premières venaient du sud-ouest). Cette fois, le skipper peut faire pivoter son bateau pour prendre la vague de face, il branche le pilote automatique, lance les moteurs à fond et court se calfeutrer à l'intérieur du bateau. Cette vague est la plus impressionnante : au moins 4,50 m. L'Outremer 64 passe cette dernière vague sans problème et va mouiller dans une quinzaine de mètres de fond, ce qui est suffisant pour ne plus subir les assauts d'éventuelles nouvelles vagues…
Sailing4handicaps à Sainte-Lucie: mission réussie !
Elena et Wojtek naviguent autour du monde sur leur catamaran. Un beau voyage, bien sûr, mais surtout une belle mission : aider les amputés en leur fabriquant, à bord de leur catamaran, des prothèses…

Tout a commencé il y a quelques années sur un petit lac à Cologne. Moi, Elena, cavalière italienne professionnelle, je venais de déménager en Allemagne afin d’y trouver un nouveau centre de formation apte à m’accueillir. A l’époque, je dévorais des yeux mon tout nouvel amoureux, Wojtek Czyz, quadruple champion paralympique en athlétisme, et qui s’apprêtait à mettre un terme à sa carrière après avoir participé aux Jeux paralympiques de Londres. Alors qu’il allait devenir joueur de foot professionnel, au cours d’un match, il avait été victime d’une grave blessure qui avait conduit à l'amputation de sa jambe. Grâce à sa force, mais aussi avec l’appui de beaucoup de gens autour de lui, il est revenu à la vie et au sport, devenant l'athlète paralympique le plus titré en Allemagne, il est d’ailleurs toujours détenteur de ce record.
Un jour où nous étions assis au bord du lac, Wojtek me confia que son rêve dans la vie serait de faire le tour du monde à la voile, après avoir mis un terme à sa carrière. Aussitôt, je lui ai proposé de partir avec lui et de partager ce rêve. Il n’a pu que me sourire, car, jusqu'à cet instant, je n’avais encore jamais mis les pieds sur un bateau. Mais ce n’était pas tout : Wojtek croyait en moi, et nous avons commencé à parler non seulement du voyage à la voile, mais également d’un projet consistant à aider ces amputés qui auraient eu moins de chance que lui. Après de longues discussions, nous avons décidé de créer une association à but non lucratif, Sailing4handicaps, dont l’objectif serait de faire le tour du monde sur un voilier, tout en construisant à bord des prothèses, pour les offrir à des personnes dans le besoin un peu partout sur terre.
Le premier grand objectif fut le Maroc, où, fin octobre, nous avons fabriqué 15 prothèses, remportant ainsi un premier grand succès pour Sailing4handicaps. Puis, après la traversée de l'Atlantique, nous sommes arrivés à Sainte-Lucie.

Après avoir tout juste pris le temps de nous remettre du voyage et de fêter notre premier Nouvel An antillais, nous nous sommes mis au travail en parcourant l’île de haut en bas, à la recherche de nos patients. Même si Sainte-Lucie est connue pour offrir aux touristes en provenance du monde entier, qu’ils soient marins ou plongeurs, un lieu enchanteur où ils passent du bon temps, la pauvreté et le diabète affectent une bonne partie de la population, entraînant un grand nombre d’amputés.
Après un mois passé à rencontrer des amputés, à collecter autant d’informations que possible, à prendre des photos et à se préparer, nous avons enfin pu commander tout le matériel nécessaire et attendre que notre technicien orthopédiste nous rejoigne.
Les travaux suivants ont tous été réalisés à bord d’Imagine. Au Maroc, nous avions eu beaucoup de chance en faisant toute la partie "sale" du travail avec du plâtre de Paris (que nous utilisons pour remplir le moule et ainsi obtenir une copie des empreintes) dans un atelier à terre, mais cette fois-ci, nous avons dû tout faire dans le cockpit, transformant "Imagine", catamaran de grand voyage, en un atelier désordonné recouvert de poudre blanche et collante. Mais une fois de plus encore, nous avons eu la preuve de la solidité et de la polyvalence de notre catamaran, et nous avons pu y travailler sans problème. Fabrication, martelage, ponçage, jour après jour, les prothèses ont pris forme, et le cockpit a commencé à se remplir de jambes.
Après deux semaines de travail, nous avons réussi à mettre en place les dix prothèses, nous avons rendu nos patients indépendants de nouveau, ils sont capables de marcher, et, plus que tout, nous avons réussi à sensibiliser le gouvernement au problème des amputés sur l'île, en les poussant à accélérer la mise en place d’un nouvel atelier, et la formation de nouveaux techniciens orthopédiques.
Pour suivre l'association : www.sailing4handicaps.de
Banana, escale magique au Chagos
Début 2010, Sophie, Robert-Louis et leurs enfants quittent l'Afrique du Sud pour un voyage autour du monde. Après avoir quasiment bouclé le tour, Banana est en escale aux Chagos…

Autant planter le décor tout de suite : les mythiques Chagos se méritent.
Et pour mieux comprendre le pourquoi du comment, un petit rappel historique s'impose. C'est l'histoire d'un archipel de carte postale, un point sur la carte du monde quelque part dans l'océan Indien juste au sud des Maldives ; d’îles tropicales, aux lagons poissonneux, aux plages de sable blanc parsemées de cocoteraies.
C'est l'histoire de descendants d'esclaves originaires du Mozambique et de Madagascar, esclaves débarqués sur ces îles par des navigateurs français pour y récolter le coprah qui fait l'huile de coco. L'histoire de ces "îlois" aurait pu s’arrêter là, jusqu'à ce que l'Empire britannique (qui avait annexé les Chagos à l'issue des guerres napoléoniennes) décide dans les années 60 d'y construire la base militaire de Diego Garcia et de la louer aux Etats-Unis. Les avions de l'US Air Force ont utilisé cette plate-forme pour aller bombarder l’Afghanistan et l'Irak. Evidemment, une installation aussi stratégique est vouée au secret total. C'est pour cette raison que, de 1966 à 1973, les habitants des Chagos ont été déportés vers l’île Maurice, débarqués sur les quais de Port-Louis sans une explication et sans espoir de retour.

Le problème des locaux réglé, encore fallait-il trouver une solution pour dissuader les navigateurs, aimantés par cette escale de rêve idéalement située sur la route entre l'Asie du Sud-Est et l'Afrique, de s'y arrêter trop longuement. Le BIOT, British Indian Ocean Territory, a donc érigé un ensemble particulièrement touffu de réglementations et de pénalités (pour non-respect de ces dernières) afin de décourager toute velléité de séjour des loups de mer même les plus aguerris.
Mais voilà, Banana à peine mouillé devant l’île Boddam, toutes les tracasseries administratives s'évaporent devant la magie du lieu. Tout ici incite à la plus douce des robinsonnades : plages, cocotiers (et leurs fameux crabes !), palmiers, lagon poissonneux.
Du 10 au 25 avril dernier, dates de notre escale sur place, nous sommes passés de 3 à 13 voiliers. C'est alors toute une micro-société qui se recrée avec ses rites : pêche, cueillette, apéro, barbecue, bricolage, autour non seulement des vestiges laissés par 3 générations de Chagossiens, comme le puits d'eau douce si utile pour les douches et la lessive, mais aussi ceux des marins qui y ont fait escale : casseroles en tout genre, filet de volley, chaises, hamacs... Drôle de sensation d'avoir une île à soi, en totale liberté.

Je dis "en totale liberté", mais dans les faits, c'est une totale liberté plus que surveillée. Il est formellement interdit de faire beaucoup de choses. Donc pas de festin de crabe ni de débarquement dans la cocoteraie, mais le jeu en vaut vraiment la chandelle. Et même si du coup ça peut paraître un peu frustrant – elle n'est pas simple, la vie aux Chagos !!! Toutes les bonnes choses ayant une fin, l'indigestion de crabes, cœurs de palmiers, noix de coco à toutes les sauces étant des plus menaçantes, sans parler du stock de bières, qui avait atteint le seuil critique, nous avons fermé la parenthèse Chagos et mis le cap sur Rodrigues...

Retrouvez le tour du monde de Sophie et Robert-Louis dans l'excellent livre qu'ils ont rédigé sur leurs 7 ans de voyage en bateau. Un ouvrage utile, drôle, informatif, et surtout… qui donne envie d'appareiller !
En vente dans la e-boutique de Multicoques Mag : www.multicoques-mag.com
Le cap Horn en cata de croisière
Imaginez : partir de Nouvelle-Zélande pour rejoindre Ushuaia en passant le cap Horn, en solo et sur un placide catamaran de croisière... Une folie ? Non, un rêve réalisé par Philippe à bord de Mowgli, avant une incroyable odyssée patagonienne en famille !

La scène a dû se produire à peu près comme cela : Mowgli – un Banana 43 – se balance tranquillement au mouillage de Whangarei, sur la côte nord de la Nouvelle-Zélande après un demi-tour du monde en famille. Emma, la petite fille de Virginie et Philippe, se repose dans sa cabine. Le couple profite de l'instant présent devant cette nature belle et sauvage. Tout à coup, Philippe lance : "C'est magnifique… On dirait la Patagonie ! Et d'ailleurs, si nous y allions ?" Joignant le geste à la parole, et devant Virginie interloquée, Philippe sort une carte et explique : "C'est super simple : on descend plein sud jusqu'à 45° sud pour trouver les vents dominants, et là, cap au 90 pendant 5500 milles. Ensuite, on n'a plus qu'à passer le Horn et nous voilà à Ushuaia. On ne peut pas se tromper, c'est toujours tout droit et à gauche au 1er manchot ... Qu'en penses-tu ?"
J'imagine la scène et la réponse qui a dû suivre ! Finalement, Philippe est parti en solitaire pour vivre un rêve qui l'habite depuis qu'il a l'âge de 7 ans, laissant sa femme et sa fille le rejoindre en avion…
L'objectif de départ était de réaliser la transpacifique tranquillement, en solo, mais avec un allié de poids : Claude, en routeur dévoué, qui devait appeler deux fois par jour pour aider le navigateur à composer avec les éléments. Au programme, un bon mois et demi de nav, pour rejoindre Ushuaia depuis la Nouvelle-Zélande. Mais voilà, le cap'tain imagine et la mer dispose…
Car, après une dizaine de jours de mer, Philippe envoie un mail urgent à Virginie et à son routeur, indiquant qu’il souffre de violentes douleurs dans le dos accompagnées de vomissements et de fièvre. Le diagnostic est sans appel : coliques néphrétiques au milieu du Pacifique !
Après différents contacts avec le Centre de consultation médicale maritime de l'hôpital de Toulouse et le Maritime Rescue Coordination Center, décision est prise de faire route vers Tubuai aux îles Australes afin d'être évacué sur Tahiti…

Samedi 4 décembre, Philippe touche enfin terre après 21 jours de navigation et une dizaine de jours d'inquiétude. Sur place, une ambulance l'attend, et le quai est libre pour permettre de facilement amarrer le catamaran. De là, avion jusqu'à Papeete pour confirmer que les calculs ont bien été évacués et que le navigateur est en bonne santé, prêt à repartir… Aussitôt dit, aussitôt fait, il ne lui faudra que quelques jours pour remettre un peu d'ordre, effectuer 1 ou 2 petites réparations, faire 1 ou 2 adaptations, refaire le plein de carburant, ravitaillement, et hop, cap sur le large avec en point de mire le cap Horn… Infatigable !
En tout cas, cette situation a su être gérée de main de maître, et Philippe comme Virginie ne tarissent pas d'éloges sur tous, équipes du CCMM de Toulouse, du CROSS Cap Gris-Nez et MRCC Papeete.
La seconde partie de cette transpacifique ne sera pas exempte d'aventures ni d'avaries. Mais finalement, Philippe a pu réaliser son rêve de passer le cap Horn avec son catamaran de croisière, après une transpacifique en solitaire. Un vrai exploit de marin, qui ne laisse pas indifférent…
Après son aventure en solitaire, Philippe a été rejoint par son équipage pour une croisière en famille, toujours sur Mowgli, dans un environnement exceptionnel. "Aux extrêmes confins du monde, une bande de terre égarée, évocatrice de rêves les plus fous : la Terre de feu. Steppes, lacs, forêts et glaciers composent les paysages de ce territoire où vient mourir la Cordillère des Andes."
Mais ceci est une autre aventure…
