Christophe Barreau est un architecte prolifique dont la signature est synonyme de catamarans habitables véloces. Avec XL, Outremer, Catana, Marsaudon Composites, Technologie Marine, il a significativement contribué à l’évolution récente des catamarans de croisière rapide de l’école française. Le nouvel Eos 54’ inspiré de la génération TS vient répondre à un programme familial-sportif en offrant des performances de haut niveau. Nous l’avons essayé à l’occasion d’une belle journée de navigation autour de l’île de Groix.
(*Eos est la déesse de l’Aurore dans la mythologie grecque)
Infos pratiques
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Christophe Barreau : architecte d’expérience passionné d’innovation
La trajectoire multicoque de l’architecte commence avec la reprise de la signature Catana après la disparition de Lock Crowther. Il a réalisé quelques coups de maître, comme l'emblématique Catana 471, toujours en production dans une version carbone allégée, les excellents Outremer 51’, 45’ et 4X, et l’extraordinaire TS 50’ capable de vitesses hors normes pour un habitable (400 milles/jour !). Christophe est également un solide marin aventurier qui, avec son One Off 45', a parcouru l'Atlantique sud et la Patagonie après avoir mené le Catana 40' Diabolo au Spitsberg ! Les randonnées alpines et himalayennes ont développé chez lui un certain goût de l'extrême et de la liberté au sein des espaces naturels vierges. Ces expériences ont influencé sa conception de la navigation. La philosophie de sa gamme la plus radicale, les TS (42’, 50’, 52’, et bientôt les futurs 5 et 3) est directement issue de cette synthèse et d’une vision constamment innovante des possibilités de la plate-forme catamaran. L’idée de l’Eos 54’ conjugue plaisir de la vitesse et de la glisse avec aménagements spacieux et simples pour une vie à bord harmonieuse dans l’esprit de l’Absolu 50’, son prédécesseur.
Un style agressif et fonctionnel
La silhouette de l’Eos est puissante, volontaire, originale, et s’ancre résolument dans la ligne des dernières créations qui distinguent les créations Barreau de toutes les autres productions. Le design d’avant-garde plein de force contenue affirme la personnalité d’un coureur d’océans aux jambes longues. Les hautes étraves subtilement inversées surplombent des flotteurs tendus, le tulipage marqué du bordé externe est raccordé au pont par un livet arrondi gracieux, le pan coupé arrière recouvre habilement les rallonges de jupes. Comme sur tous les dessins récents de l’architecte, le roof et l’emplanture de mât sont radicalement reculés. Les postes de barre surélevés trouvent une place enviable dans l’échancrure de la casquette du bimini. Le plan de voilure élancé, la croix carbone (poutres avant et compression) et le mât cheminée sans barres de flèches parachèvent une lecture formelle directe, sportive et élégante.
Hydrodynamique et fabrication
La fabrication fait appel à la technique de l’infusion (sandwich intégral œuvres mortes-œuvres vives avec mousse PVC haute densité 80 kg/m3 et tissus de verre multi-axiaux), l’outillage comprend un moule de nacelle avec les demi-coques intérieures, deux moules de demi-coques externes ainsi qu’un moule de pont et un autre pour le roof. Sous la grue, on observe un tunnel largement dégagé de la mer avec un petit raidisseur brise-lame central ; les entrées d’eau sont fines et la mise en volume est très progressive. La carène est tendue avec peu de rocker (courbure de carène), les sections en U étroit de la partie avant s’évasent généreusement à partir du milieu de coque pour former une voûte planante à l’arrière. Les safrans elliptiques profonds ne sont pas relevables. Le chantier, créé par Dominique Marsaudon (skipper en course du maxi catamaran Jean Stalaven de 23 m) et repris par son fils Sam, reste fortement influencé par son environnement (Lorient-la Base est actuellement le plateau technique de course au large de référence), par ses productions de prototypes (Idec 2, par exemple) et refits de multicoques de course. Le respect rigoureux du devis de poids et la qualité du composite work font partie de l’ADN maison .
Aménagements : une vision décomplexée du confort intérieur
Le modèle essayé est dédié à un programme très personnalisé, puisque le propriétaire (un passionné expérimenté) souhaite pouvoir mettre ce bateau à disposition de locataires avertis, comme il le faisait auparavant avec son Absolu 50’. Cette version charter propose donc 4 cabines doubles plus équipage (en pointe avant bâbord) et deux couchettes superposées dans la coursive tribord. Le designer d’intérieur Hervé Couedel a également prévu une formule propriétaire (3 cabines + équipage). L’exemplaire essayé propose une déclinaison minimaliste de la décoration intérieure ; cette simplicité assumée ne nuit nullement à la qualité de vie (au contraire ?), mettant en valeur l’intelligence fonctionnelle et la clarté des espaces. En cas de besoin, il sera possible de modifier ou renouveler complètement l’atmosphère, en changeant simplement la sellerie et les éléments décoratifs. Cette approche Feng Shui (le vent et l’eau littéralement !) permet d’économiser plusieurs centaines de précieux kilos, rationalise la vie à bord et simplifie l’entretien ; je vote pour ! Le grand cockpit permet d’installer plusieurs piètements de tables mobiles qui prendront place dehors ou à l’intérieur selon la composition de l’équipage et les conditions météorologiques. La ventilation du salon de pont est renforcée par deux grands panneaux ouvrants frontaux et deux capots plafonniers en plus de la baie coulissante. La lumière du carré est abondante, grâce aux neuf panneaux de polycarbonate ; l’exposition zénithale est atténuée par une inclinaison négative qui évite la surchauffe intérieure. La fameuse couchette-tatami héritée du TS 50 est logée à tribord. La lumière et la ventilation des cabines sont traitées avec la même générosité en multipliant les sources et les expositions ; les cabines arrière offrent une vision grand angle sur le sillage, remarquable ! L’efficacité simple et économique du système de rideaux (toiles occultantes à pressions) est futée. La netteté de la fabrication composite permet de se dispenser de nombreux vaigrages sans nuire à l’isolation thermique et phonique grâce au matériau sandwich.
Installation mécanique
Contrairement à beaucoup de catamarans, les moteurs ne sont pas accessibles de l’extérieur (cette disposition a favorisé l’excellent vieillissement de ceux des Absolu 50’ avec la même implantation), ce qui permet de les avancer dans le bateau sans nuire au confort d’entretien grâce aux deux grands panneaux amovibles (un sur le dessus et un démontable en façade avant des couchettes) tout en protégeant les blocs des inévitables aspersions générées par les capots de pont. Les 55 CV Yanmar 4JH5CE sont des 4 cylindres de 2,2 l, pesant 241 kg avec la transmission saildrive et consommant environ 6 l/h à 2400 t/min à 8,5 nd (maxi 3000 t/min).
Des postes de barre innovants
L’Eos 54’ est équipé de deux postes de barres à roue sur colonnes, positionnés sur le toit des cabines arrière. Cet emplacement stratégique offre de multiples avantages ergonomiques : une visibilité panoramique parfaite, en route comme en manœuvre de port, une excellente lisibilité du plan de pont combinée à la sécurité des déplacements tout en favorisant le centrage des masses. Le recouvrement du tableau de bord par la bavette de roof offre une très bonne protection de l’instrumentation, améliore la lisibilité et évite l’éblouissement. Notre Eos no 1 n’avait pas encore les banquettes d’appui indispensables à la sécurité ; elles équiperont les modèles ultérieurs. Les drosses textiles coulissent dans la colonne et un renvoi d’angle leur fait traverser la cabine arrière (derrière une fargue) avec retour sur la transmission rigide, l’ensemble restant constamment visible pour la surveillance, sans aucun démontage ! Bravo.
Essai en mer : plaisir de la glisse
Après une bonne nuit calme et froide dehors (nous sommes fin novembre), mais délicieusement confortable à l’intérieur grâce au chauffage et à l’efficacité du matériau sandwich, nous quittons le port de Lorient-la Base sous un beau ciel chargé et un vent de NE modéré. Excepté la température (7-9°), les conditions de l’essai sont idéales ; la mer est belle à peu agitée, ce qui inclut tout de même la présence d’un clapot bien formé, car le NE souffle bon frais depuis plusieurs jours. Notre Eos 54’ d’essai a fait l’objet d’arbitrages d’équipement pertinents de la part de son propriétaire éclairé ; il n’y a qu’un seul puits de dérive par exemple (!), mais j’adhère à ce choix iconoclaste qui permet de gagner 250 kg sur le devis des masses sans avoir de conséquence majeure sur l’effet anti-dérive (pour le programme souhaité). La poutre avant et le tube de compression carbone constituent une option chère, mais cohérente avec le mât carbone cheminée fixe et le gréement textile (un multicoque fonctionne comme une chaîne haute fidélité : l’homogénéité et l’accord des composants comptent plus que la performance supérieure de l’un d’entre eux). L’envoi de la GV s’effectue manuellement sur un winch, hélas sous-dimensionné, mais un électrique plus puissant prendra le relais pour des manœuvres d’envoi et de réduction plus fluides en équipage familial. Nous démarrons sous GV entière (101 m2) et génois enrouleur avec immédiatement beaucoup de vitesse et une sensation d’aisance générale impressionnante. Dans les coureaux de Groix avec 15-18 nœuds réels, le loch affiche en permanence une vitesse largement supérieure à 10 nœuds, et le plus souvent entre 11 et 15 au largue, remarquable ! Nous profitons de la présence de la voilerie Europ Sails pour tester toutes les voiles ; il est temps d’envoyer le spi asymétrique. Bien épaulée, mais tolérante et super stable, la coupe de cette belle voile est idéale pour un programme sport-croisière ; elle est facile à utiliser dans la brise avec une lecture très franche du bord d’attaque ; son rendement (comme celui des 3 autres voiles testées) est excellent. Au largue serré tribord amure, j’éprouve beaucoup de plaisir à jouer avec le bateau en festonnant dans les risées (NE 18-22 nœuds réels). L’attitude de l’Eos est bluffante pour un catamaran de croisière confortable, il glisse de façon régulière, sans à -oups, en accélérant franchement dans chaque survente. Bien calé sur ses volumes arrière, il dégage ses étraves et ne traîne pas d’eau. La carène tendue et l’absence de rocker marqué procurent une vraie aisance dans ce médium soutenu, et le loch oscille entre 15 et 18 nœuds (avec un léger courant contraire sur la trace Navionics) ! Le toucher d’eau des flotteurs est délicat, et le transfert de masse sous le vent n’affecte pas le sillage malgré un plan de voilure bien chargé ; signe manifeste de l’efficacité de la poussée verticale du flotteur et d’un poids maîtrisé. L’équilibre latéral et longitudinal est excellent, et l’Eos semble presque insensible au roulis et au tangage. Les sensations de barre sont agréables et précises, avec une amplitude de roue très faible dans les corrections de trajectoire et un contact ludique avec les jolis safrans. Les sillages sont superbes, et tout indique qu’à ces vitesses (déjà élevées), le châssis ronronne paisiblement. Le bateau "en a sous le pied" et le range 20-25 nœuds semble tout à fait à sa portée dans certaines conditions. J’apprécie la position des postes de barre situés en élévation derrière la protection du roof, ils permettent un pilotage sportif en offrant une visibilité idéale sur les étraves. Nous sommes largement dans le nord de Groix dans un vent forcissant, lorsque nous envoyons la trinquette sur étai larguable. Sous grand-voile entière largement ouverte et trinquette, au près dans des risées à plus de 30 nœuds apparents, le bateau se comporte parfaitement ; avec un ris-trinquette, il est plus équilibré et porte la toile du temps. En 6 bords, nous sommes à l’entrée des passes après avoir profité de l’allure assez fraîche pour pique-niquer confortablement à l’intérieur. La dérive unique offre un bon rendement, elle se trouve alternativement au vent ou sous le vent, cette disposition n’est pas perceptible en termes de comportement, signe que tout se passe bien.
Conclusion
Ce catamaran de voyage ne rivalise pas avec un TS 50 ou un TS 52’ (a fortiori le futur TS 5), qui sont des engins furieux aux performances décoiffantes, mais il leur emprunte une partie de leur ADN et de leur vivacité. L’Eos offre un équilibre espace habitable-performances rare et concilie les sensations d’un multicoque rapide avec un programme de croisière familiale. Bien mené et léger, il offrira beaucoup de plaisir à un équipage connaisseur. J’ai été frappé par la qualité du passage dans la mer et l’équilibre de cette plate-forme agile. Eos est la déesse de l’Aurore, nul doute qu’elles seront radieuses à bord de ce catamaran moderne et réussi.
Descriptif technique
- Architecte : Christophe Barreau
- Constructeur : Marsaudon Composites
- Concepteurs : Pierre Henri Barbé/Pascal Hauet
- Design intérieur : Hervé Couedel/Anne Goasguen
- Poids lège armé : 12,5 t
- Déplacement en charge : 14 t
- Déplacement maximum : 16,1 t
- Longueur : 16,45 m
- Largeur : 8,48 m
- Tirant d’eau : 3,05 m
- Tirant d’air : 24,70 m
- Moment de redressement : 49 tonnes/mètre
- Surface de grand voile : 101 m2
- Solent enrouleur : 64,5 m2
- Trinquette sur emmagasineur : 24 m2
- Spinaker asymétrique de capelage : 185 m2
- Spi en tête : 230 m2
- Longueur du mât : 22,70 m (quête 2°)
- Motorisation : 2 x 55 CV, transmissions saildrive
- Gasoil : 2 x 200 l
- Eau : 2 x 400 l
- Prix hors taxes : 999 500 €
- Options en € HT :
- Mât carbone fixe 22,80 m (tube nu 260 kg) avec gréement textile : 61 315
- Trinquette sur emmagasineur : 8 148
- Croix carbone (poutre avant et poutre de compression): 29 200
- Générateur Watt and Sea sur tableau arrière (600 W) : 7 214
- Panneaux solaires (400 W) sur bossoir : 3 150
- Système de larguage d’écoutes UP side Up : Version Easy : 3 950 ; version Médium : 9 960
PLUS
- Equilibre dans la mer formée
- Stabilité dynamique de la plate-forme (roulis et tangage très atténués)
- Potentiel de vitesse élevé
- Ergonomie et philosophie de l’aménagement intérieur
MOINS
- Absence de winches électriques et winches manuels sous-gradés
- Retour des écoutes GV en German sheets (contraintes vit de mulet)
- Dérives relevables, mais safrans fixes
1 : Le mât de 22,70 m permet de porter 101 m2 de grand-voile, cette version fixe-cheminée sans barres de flèches est particulièrement fluide et élégante.
2 : La trinquette sur étai larguable de 24 m2 est efficace dans la brise ; elle rend le bateau facile sous GV 1 ou 2 ris, et préserve le génois des déformations liées à l’enroulement excessif. Elle est frappée sur la poutre de compression carbone.
3 : Le roof ramassé et reculé correspond à la tendance des dessins les plus récents de l’architecte.
4 : La pureté des sillages est remarquable, et traduit la vélocité du bateau.
5 : L’emplanture de mât reculée réduit le tangage et participe significativement à l’excellent équilibre de plate-forme et à l’agilité dans la mer formée.
6 : L’attitude de l’Eos 54 est caractéristique, il dégage franchement ses volumes avant en se mettant en position d’équilibre, et reste presque insensible au tangage.
7 : L’emplacement des postes de barre dans l’épaulement du bimini rigide offre une position de pilotage sportive et agréable, avec une visibilité parfaite.
8 : Sur notre modèle d’essai, il n’y a qu’un seul puits de dérive, 250 kg de gain de poids et peu de différence d’effet anti-dérive pour ce type de programme.
9 : Les étraves subtilement inversées surplombent des entrées d’eau très fines, la mise en volume de la carène est extrêmement progressive, et contribue à la douceur de mouvement à la mer.
10 : Le pare-brise offre une excellente protection zénithale, et ses éléments verticaux aux formes simples seront aisés à remplacer (un point pas toujours pris en compte).