Présentée pour la première fois au public lors de l’International Multihulls Show, la Tortue 147 a fait parler – idem du côté des commentaires qui ont accompagné la mise en ligne de nos vidéos. Alors, a-t-on affaire à un multicoque avant-gardiste, à la fois respectueux de l’environnement et dépositaire d’un avant-gardiste art de vivre en mer, ou à l’aboutissement d’un rêve sympathique vaguement hippie ? Pour donner quelques éléments de réponse, une solution : monter à bord, larguer les amarres et envoyer la toile…
Infos pratiques
- Le chantier : Tortue 147
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Conditions : 5 à 10 nœuds de vent, mer calme
Cataruga ? Personne n’avait entendu parler de ce constructeur avant les premières communications annonçant la gestation d’un drôle de catamaran en aluminium…
Cataruga est d’ailleurs la contraction de catamaran et de tortuga (tortue en espagnol), tout un programme ! Les images qui nous étaient parvenues laissaient déjà imaginer un multicoque plus qu’un brin anticonformiste. Chez Multicoques Mag, notre approche vis-à-vis des diverses voies architecturales a toujours été ouverte et bienveillante – bien loin des idées reçues façon « un copain skipper m’a dit que blablabla… » Et nous pouvons assurer une chose : nous n’avons vraiment pas été déçus le jour où nous avons enfin pu découvrir la Tortue 147 en vrai !
Avec ses coques en aluminium brut et robuste munies de bulbes, sa casquette de rouf qui déborde un peu de partout, ce catamaran évoque incontestablement l’exploration. Un programme qui rappelle un peu celui du fameux Banana Split du célèbre chanteur- navigateur Antoine.
La tortue comme source d’inspiration
En y regardant de plus près, la forme des hublots de rouf et de coque arbore une découpe en forme de puzzle – voilà une première approche artistique… qui exploite la tortue et ses écailles comme source d’inspiration. Découvrir ce qui se cache sous la carapace de la Tortue 147 semble ouvrir une véritable boîte de Pandore, libérant une multitude de questions et de surprises – décidément, nous voilà bien loin des productions conventionnelles qui sortent des moules des grands fabricants ! Ainsi, en montant à bord, on retrouve immédiatement sur les planchers ces mêmes formes, concaves et convexes, qui caractérisent la carapace de la tortue. C’est pour le moins surprenant – j’ai déjà hâte de rencontrer le concepteur de ce catamaran hauturier inédit.
Rêve d’enfant
C’est avec le sourire aux lèvres que Jean Sommereux, le fondateur de Cataruga et concepteur de ce premier modèle, m’accueille à bord. L’entrée ici se fait non sans déposer ses affaires dans le dressing… Nous y reviendrons. Ingénieur de formation, Jean a gardé son insouciance d’enfant, et surtout ses rêves. Attiré dès les premiers temps par les voiliers Amel pour le cockpit central, le confort et les mille et une astuces facilitant la manœuvre et la vie à bord, il fait finalement construire une goélette inspirée de Pen Duick III, dont il affectionne le dessin. Durant quatre années de navigation, sa vision du voilier idéal s’affine. Les deux points les plus importants ? L’aisance de manœuvre en solo et la possibilité de travailler à bord. Jean s’oriente vers un « multicoque à vivre » capable de naviguer en toute autonomie hors des plans d’eau fréquentés. Il est attiré par les Leopard, pour leur circulation fluide, mais aussi par les Outremer et les Neel, pour leurs performances… Jean reconnaît volontiers que vitesse et confort sont parfois contradictoires ; à choisir, il préfère les moyennes régulières, sans excès. Le cahier des charges se précise, avec l’adoption de l’aluminium épais comme matériau de construction ; après une tentative de collaboration avec Meta (ce chantier vient de cesser son activité) et certains architectes, il constitue finalement sa propre équipe en intégrant le designer intérieur Jean-Michel Kalfon (JMK Design). Ensemble, ils conçoivent la Tortue 147, un robuste croiseur de presque 15 mètres facile à manœuvrer. L’ergonomie des aménagements est pensée pour la convivialité de la vie à bord, tout en simplifiant les fonctionnalités, y compris les plus technologiques, pour un maximum de sérénité en mer. Pour assurer l’autonomie de la Tortue, Jean voit large : plus d’une tonne de carburant, 1 200 litres d’eau douce, un ballon d’eau chaude de 75 litres et un groupe de 6 kW au cas où les 5,5 kWc de panneaux solaires ne suffiraient pas. A l’usage, avec un bon ensoleillement, ils produisent entre 15 et 20 kWh/jour, ce qui correspond à peu près à la consommation quotidienne estimée entre 12 et 15 kWh – jusqu’à 25 kWh avec la climatisation. A bord, tout est comme la maison : plaque à induction, machine à café et aussi Starlink pour la communication. « Tout doit être au service de la vie en mer ; une maison, oui, mais sur l’eau… un peu comme la tortue qui emmène sa maison sur son dos ».
Une démarche artisanale et durable
Pour la fabrication, Jean a installé son propre chantier dans le village d’Hergla en Tunisie, où il a élu domicile depuis de nombreuses années. Une démarche qu’il a souhaitée humaine et collective. Il faut dire que Jean est un industriel de l’ameublement, ce qui lui confère une bonne expérience de la production et de la gestion d’équipe. Il s’entoure de Julien Bernillon, ingénieur naval, et d’une équipe d’artisans spécialistes de la métallurgie et du mobilier. Mais, en dépit du haut niveau de confort exigé, Jean souhaite mettre en place une démarche responsable sur le plan de l’environnement. L’aluminium épais (8 à 10 mm) est choisi comme matériau pour ses qualités de recyclage, sa relative légèreté, mais aussi pour la possibilité d’adapter les formes et les gabarits plus aisément – ce qui pour une première unité s’avère presque indispensable. Pour les aménagements, c’est le bois de Paulownia qui, outre ses capacités à repousser très rapidement après la coupe et à absorber dix fois plus de CO2 que les autres arbres, présente des particularités intéressantes pour la construction navale. Sa légèreté et sa résistance sont mécaniquement bonnes, mais il résiste à l’humidité et n’emmagasine pas la chaleur du soleil. Originaire de Chine et de Corée, cette essence pousse très bien en Espagne et en Italie, ce qui réduit le coût de transport. Dans un souci de solidité et de praticité d’échouage, de longs quillons englobent les arbres d’hélices. Précisons que les moteurs (2 x 57 ch Yanmar) sont situés à l’avant. Ils sont équipés en option de moteurs électriques (2 x 10 kW) reliés par courroie sur les arbres et pouvant assurer aussi une hydrogénération. Les safrans sont protégés par des skegs qui les prémunissent de rencontres inopinées. Le gréement est réalisé par Sparcraft. Là encore, des solutions pour équipage réduit, voire novice, ont été retenues, à l’instar de la grand-voile à enrouleur dans le mât et du foc autovireur à enrouleur électrique pour l’avant. Amuré sur l’étrave au vent, un spi peut être envoyé pour les allures de portant, mais l’amure centrale d’un gennaker n’a pas encore été prévue sur ce premier exemplaire. A noter que l’homologation CE est encore en cours – des modifications sont encore possibles.
Des aménagements totalement inédits
Sur le pont et à l’intérieur, la surprise est totale : la Tortue 147 rebat complètement les cartes des consensus de l’architecture navale. Ici, on n’a pas cherché à vendre du mètre carré et du volume, mais à créer une ambiance unique.
Les jupes, qui intègrent un espace pour paddle ou surf, sont très basses sur l’eau. Le cockpit, en forme de balcon, dépasse de la poutre arrière – il est comme suspendu au-dessus de l’eau, mais néanmoins complètement protégé par un bimini de rouf gigantesque. On peut, avant même de prendre pied sur cette terrasse, passer par une entrée-dressing qui donne accès à la partie cuisine de l’îlot central, élément principal de la convivialité à bord. Autour de cet îlot s’organise la vie dans un espace ouvert en grand sur le balcon arrière – on y trouve une grande table et une festive plancha. Sur l’avant, un poste de navigation précède une estrade par laquelle on passe, via une porte-hublot, sur la plage avant. Il y a même une petite « niche » en avant de la cuisine pour une sieste, ou pour que les enfants puissent jouer et dormir sans descendre dans les coques. Avec les différences de niveau et l’accès aux différentes cabines, cet open space rappelle un loft terrestre, voire un surprenant décor de théâtre que chacun est invité à investir. Deux cabines doubles sont installées dans les flotteurs – celle de bâbord avec sa salle de bains privative et son support d’écran est très agréable. Je suis un peu moins convaincu par la cabine tribord – elle est située au-dessus du moteur et ne possède qu’un simple coin toilette. Si l’ambiance est heureuse, les lits sont un peu étroits pour deux grands adultes. En revanche, la cabine, ou plutôt la suite Propriétaire, est vraiment innovante. Accessible depuis le carré ou depuis la jupe arrière, elle comporte un grand lit avec vue directe sur la mer, deux bureaux – dont un près de l’eau à l’arrière. Quelques marches plus bas, la salle de bains est précédée d’un grand dressing caché sous le lit. Les plus grands gabarits trouveront peut-être à redire à cette disposition… mais force est de reconnaître que cet espace optimisé de manière très originale offre une cabine atypique et unique en son genre. Pour monter sur le fly, on passe par le poste de barre ou par une échelle depuis le passavant. La surface de son pontage supérieur est assez mesurée en rapport avec la taille de la Tortue, mais l’essentiel y est – c’est-à-dire une table avec deux banquettes en miroir, le tout bien protégé par un hard-top. On peut disposer des matelas de soleil sur la partie avant, mais ce sera au détriment de la recharge solaire qui occupe cet espace.
Une navigation sereine
J’ai rejoint la Tortue 147 au mouillage de la Capte, à quelques encablures d’Hyères. Pour être honnête, je ne m’attendais pas à des records de vitesse compte tenu de la météo qui prévoyait une faible brise thermique. Pour un grand voyageur en aluminium, voilà qui s’avère un peu léger… mais finalement, en y regardant de plus près, le gréement est relativement élancé, puisqu’il caracole à 22 mètres au-dessus de la surface de l’eau. Nous quittons d’abord le mouillage au moteur. 8 nœuds sont facilement atteignables à 2 100 tr/min en consommant 1,08 litre par mille – soyons précis ! Nous prenons place au poste de barre et de manœuvre au flybridge ; je constate la simplicité extrême du dispositif qui se résume à trois winches électriques, lesquels commandent drisses et écoute. Deux à trois minutes seulement suffisent pour dérouler grand-voile et foc, et c’est parti ! A notre bonne surprise, la Tortue 147 se déhale à 3,5 nœuds – finalement pas si mal dans cette petite brise de 5 nœuds. Il faut dire que le poids en charge « limité » à 20 tonnes n’y est pas pour rien. Au fur et à mesure de l’après-midi, la brise thermique monte un peu, et permet de croiser à 6-7 nœuds. Nous voilà rassurés sur le potentiel de la Tortue à naviguer entre 8 et 10 nœuds par bonne brise, voire un peu plus si le vent dépasse les 20 nœuds. Pour les conditions de mer difficiles, des rostres en forme de demi-bulbe soulagent les étraves avant ; en plus, il est possible de ballaster d’avant vers l’arrière le carburant et l’eau douce afin d’ajuster l’assiette en fonction de l’allure et de l’état de la mer. Nous ne pouvons vérifier l’efficacité du système aujourd’hui – la mer reste toute plate – et revenons au mouillage. Une ancre sur chaque étrave permet de configurer plusieurs techniques de mouillage, ce qui s’avère utile en grand voyage. Un dernier bain dans la Grande Bleue – les jupes basses et les très belles échelles (avant et arrière) invitent à profiter encore de quelques brasses et permettent de remonter aisément à bord.
Conclusion
Incontestablement, le look baroudeur et aventurier de ce catamaran suscite l’envie de larguer les amarres… pour longtemps.
La multitude de points d’innovation est surprenante, et va, à n’en pas douter, bousculer quelque peu les codes établis dans l’univers de la plaisance.
Performances correctes
Aménagements truffés de bonnes idées
Un seul grand (large) lit double
Accès flybridge à revoir
Descriptif technique
Architecte/concepteur : Jean Sommereux Architecte intérieur : Jean-Michel Kalfon
Longueur hors tout : 14,70 m
Largeur : 7,85 m
Tirant d’eau : 1,65 m
Déplacement lège : 17,5 t
Déplacement en charge : 20 t
Surface de voile au près/portant : 92/179 m²
Motorisation : 2 x 57 ch (+ 2 x 10 kW option) Carburant : 1 100 l
Eau douce : 1 200 l
Panneaux solaires : 5,5 kWc
Parc batteries : 25 à 60 kWh
Cabines/couchages : 3/9
Tarif
Prix de base : en cours de chiffrage
Prix du bateau essayé : 1 470 000 € HT


