Les trimarans de Richard Newick sont entrés dans la légende, cette reconnaissance signifie-t-elle que leur nombre est définitivement limité à la flotte de collection existante, ou des remises en chantier sont-elles probables ? L’avenir le dira, mais nous avons voulu profiter du lancement d’un modèle Native 38’ restauré pour envisager une réponse positive à cette hypothèse et procéder à un essai (presque) comme s’il s’agissait d’une unité contemporaine.
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Le sorcier du Maine (surnom de Dick Newick) est un Ocean Surfer !
En 1979, lorsqu’il reçoit la commande de Moxie (50’, futur vainqueur de la transat 1980 et 3e trimaran Newick de Phil Weld après Gulfstreamer et Rogue Wave), Dick a quitté St Croix, l’île des BVI qui a vu maturer sa pensée architecturale et naître ses premiers trimarans. Il vit maintenant dans l’île de Martha’s Vineyard et anime un groupe qui influence architectes, coureurs et constructeurs de la côte est des USA, le chaudron bouillonnant de la créativité mondiale de l’époque. A la fin des années 70, Newick est unanimement reconnu par un petit sérail de coureurs (surtout américains et français), auquel se mêlent quelques journalistes spécialisés et un noyau de touche-à-tout éclairés. Les succès en course des Newick frôlent pourtant le malentendu, car la production de l'architecte n’est pas tendue vers ce but, il s’agit plus d’accomplissement personnel. Son interprétation visionnaire des lignes d’eau héritées du passé polynésien, à la fois intuitive et calculée, se combine avec une expérience directe de l’eau vive (en 1955, Dick Newick sillonnait l’Europe du Nord en kayak !). L’appropriation immédiate et magistrale des possibilités offertes par la nouvelle technique du West System (bois moulé-époxy-verre) des frères Gougeon propulse la plastique de ses plans aux frontières de l’art et de la technique. La perfection conceptuelle de coups d’essai, comme l’invention du prao Atlantique Cheers (12 m, 1200 kg, 3e de l’Ostar 68 avec Tom Follet), laisse pantois ! Sa planche à dessin est un creuset en ébullition et on s’interroge devant le mystère de la créativité foisonnante de ce dandy surdoué. Ses "formules" sont des raccourcis difficiles à interpréter, mais certaines d’entre elles, devenues célèbres, expriment en partie les attitudes qui guident son art. "Fast is fun" exprime son goût pour la vitesse, mais cet enjeu doit aussi se traduire par une belle navigation fiable, souple, précise et ludique. "Small is beautiful" n’est pas à prendre à la lettre, un trimaran de 15 m peut être "Small" en langage newickien s’il est dépourvu d’artifices disgracieux, de complexité inutile et s’il effleure l’eau sans faire de vagues. "Keep it simply stupid" : les créations de Dick sont furieusement spartiates et ignorent les compromis (le paradoxe est qu’elles sont difficiles à construire !) ; il évite comme la peste tout ce qu’il qualifie "d’inconforts modernes" et néglige la notion d’aménagement intérieur. L’essentiel est de surfer pour son unique plaisir !
Un trimaran de course-croisière qui offre tout le confort d'un multicoque familial
Native : une silhouette inimitable
Est-il exagéré de dire que l’apport de Dick Newick se confond avec celui du West System ? Oui et non, car si le designer américain est loin d’être le seul à utiliser les possibilités du matériau, il en est l’interprète le plus exclusif et talentueux. L’étude du Native (no 37 dans le cahier de plans de l’architecte) est signée du 11 septembre 1977. Le dessin est d’une élégance à couper le souffle et traduit l’intuition géniale du sculpteur d’une nouvelle forme de multicoque enfin parvenue à maturité. La cabine arrière, le volume médian acceptable (plus tard, dès le no 2, l’espace des ailes), conjugués à l’efficacité dynamique des carènes et à l’intelligence structurelle, crédibilisent la définition course-croisière de ces modèles. En 1977, Newick avait 10 ans d’avance ! 35 ans plus tard, Native est toujours d’avant-garde.
Avec le Native, la pétole n'existe pas, cette plate-forme magique est agile dans toutes les conditions et vous fera aimer le près
10 000 milles pour renaître
Les réalisations de Damian Mac Laughlin sont légères et pourtant indestructibles, sous réserve d’un entretien continu, Damian a construit de nombreux Newick dont le Three Cheers MK2 45’ Rusty Pelican, un autre Native du même nom, ou le prao Eterna avec Christian Augé pour Jean-Marie Vidal. Native est sorti du chantier du Massachussetts en 1978 et a connu un destin chaotique ; il n’a pas enrichi son palmarès d’intrépides victoires, car il fut saisi par les douanes pour trafic (on aurait découvert à bord des substances illicites destinées à la consommation californienne de l’époque !). Lorsque Stephen Marcoe le rachète, le bateau est immobilisé depuis plus de 10 ans à Los Angeles ! Dès la mise à l’eau, il remporte le tour de la baie de San Francisco devant 375 bateaux de toutes tailles. Dick viendra parfois régater à bord. Revendu, le trimaran est à nouveau immobilisé au sec à Huatulco (Mexique, côte ouest) lorsque Charles Michel décide d’aller le chercher. Après un mois de préparation, en route pour le canal de Panama ! La remontée contre le vent de la mer des Caraïbes se passe bien, toutefois, en quittant la Jamaïque, le cardan en inox de l’étai explose et Charles sauve le mât in extremis. Alerté par Craig Alexander (ex-propriétaire de Moxie), Dustin, gréeur de Fort Lauderdale, débarque à Mayaguana avec un câble manchonné tout neuf. Toujours en solitaire, Charles parvient aux Açores en mai 2013, le retour vers Sète s’effectue en famille et sans dérive (elle explose à Gibraltar !). A l’arrivée, je trouve un bateau en bon état ; il faudra pourtant 2 années d’intense labeur pour le remettre en état collection.
Notre Native d'essai est bien une version à double bras, l'aile n'est qu'une illusion que l'architecte prolongera sur les modèles suivants
Une restauration de 2 ans
Magnifiquement construit en red et yellow cedar sur des lisses en spruce et pièce de quille acajou, le tout imprégné d’époxy et parement en verre, Native est structurellement indemne, il sera quand même nécessaire de poncer intégralement les traitements peinture et de démonter tout l’accastillage. Il faut ensuite supprimer les puits de lumière verticaux qui dégradaient l’esthétique de la cabine arrière, refaire le logement du safran basculant et une partie du puits de dérive.
Le cockpit du Native est profond et sécurisant, sous son allure rustique, il est d'un confort à la mer redoutable pour les longs quarts à la barre
L’émotion du premier coup d’œil
Début juillet 2015, je découvre un bateau neuf, brillant de mille feux qui font vivre la laque blanche comme une peau frissonnante ; l’imposant module du splendide mât aile annonce clairement la connivence entre la plate-forme et le moteur vélique. De face, la finesse des trois étraves surprend, étonne ; ces formes audacieuses cherchent un accord avec la mer et les vagues au lieu de les affronter, ce sont elles qui ont en charge la foulée, la capacité de franchissement, l’agilité du bateau. La fusion des lignes entre coques et bras est d’une élégance biomimétique rare, les proportions paraissent obéir à un nombre d’or quasi alchimique. La face avant du bras en carapace de tortue a aussi un rôle aérodynamique et plaque le bateau sur l’eau en optimisant la pénétration dans l’air. Les faces latérales verticales de la cabine sont percées de jolis hublots aux formes caractéristiques. La pente du pont de la cabine arrière préserve la ligne et le volume interne à la façon de Third Turtle (le Val 31 de Mike Birch, 3e de l’Ostar 1976) ; cette "aft house" a été revisitée avec succès par VPLP pour le trimaran de 30 m Macif.
"Tout le confort sauf le piano", notez les hublots Newick et le puits de dérive ouvert (avec la cale de blocage)
Aménagement : tout le nécessaire sauf le piano !
Rien ne décrit mieux le confort intérieur d’un Newick que cette boutade de Tom Follet à propos de son prao Cheers, dont la cellule centrale était d’une exiguïté sans équivoque. Dick a toujours prétendu que le confort à la mer de ses bateaux tenait à leur mouvement souple et pas aux volumes intérieurs, ce qui est indiscutable vu sous cet angle ! Native, toutefois, est un trimaran de croisière-course et le volume interne a été préservé. Au centre du navire autour du puits de dérive (qui reste ouvert, la hauteur de l’appendice se règle de l’intérieur au moyen d’une cale en bois !), se trouve une petite cuisine avec étagères, évier et rangements, face au bureau table à cartes. Une banquette sert de carré et il y a une couchette de veille. Vers l’avant, on traverse la cloison de bras qui donne accès à une couchette double. La descente est agréable et permet les échanges avec un cockpit réellement confortable pour des quarts de longue durée. Protégé par une capote maintenue par de solides arceaux, l’équipage est en sécurité au centre de la zone de manœuvre, à l’abri des embruns. L’accès à la cabine arrière s’effectue en passant sous le rail de traveller, il n’y a bien sûr aucun vaigrage et on vit au sein de cette cellule de bénédictin dans un cocon de frugalité heureuse. Un WC de caravane et un mini lavabo seront les seuls rappels de la civilisation extérieure.
Cette cellule de moine franciscain peut sembler austère ; temple de frugalité heureuse, elle permet de rester en contact avec le cœur du bateau
Premières gammes à bord d’un Steinway nautique
Mercredi 1er juillet 2015, nous installons la girouette Windex en tête de mât (la seule électronique indispensable avec le pilote sur ces bateaux) et larguons les amarres. La manœuvre au moteur suppose quelques précautions, mais le positionnement presque central du 15 CV Yamaha, combiné au poids réduit de l’engin et au fardage limité, permet des évolutions maîtrisées. La nouvelle grand-voile en Dacron avec un rond de chute classique ne possède pas de corne ; elle est envoyée très facilement grâce aux coulisseaux à billes Harken. Aussitôt le mât orienté, il faut stopper le moteur et le relever presto pour éviter la traînée vaporisée des embruns. En quelques secondes, je comprends que je suis à bord d’un vrai Newick, au poids du plan ! Il n’y a pas 10 nœuds de vent, mais déjà les 3 pirogues se mettent en mouvement et la coque centrale semble disposer d’une suspension oléopneumatique. Au près serré, ce petit Moxie garde les attitudes de son grand frère, flotteur au vent bien décollé, il semble nager gracieusement en effleurant avec souplesse le clapot déjà formé. Avec 11 nœuds de vent réel, l’impression de vitesse est permanente, nous marchons entre 8 et 9,5 nœuds avec une grande régularité contre une mer d’est qui se forme. Après 4h de route, nous sommes très au large et un petit contre-bord s’impose pour retrouver la terre. Revirant à la plage, nous longeons ensuite le long trait de côte de la Camargue. Interminable pour beaucoup de bateaux dans ces conditions (au près avec du clapot, du courant et un vent contraire de 11-12 nœuds !), le Native me communique au contraire un plaisir peu commun. Sa vélocité gracieuse et volontaire, son toucher de barre unique restituent des sensations d’une délicatesse sublime qui transforment l’exercice ; l’équilibre est parfait, la barre totalement neutre. La nouvelle dérive en sandwich-carbone fonctionne à merveille, le mât rotatif équipé de sa jolie GV semble établir un rapport de complicité avec le vent, là-haut. Cette alchimie entre les œuvres vives, le plan de voilure et la plate-forme est parfaitement sensible ; au lieu de lutter, Native semble aspiré… inspiré ? Les heures s’enchaînent sans aucune lassitude, je profite sans retenue du plaisir de jouer avec ce concentré d’intelligence et d’esthétique. Le vent monte un peu, je ne résiste pas au plaisir d’ouvrir le cap de quelques degrés, et immédiatement le petit 38’ semble "tomber un rapport" et changer de foulée, 11, 12, 13 nœuds, quel engin ! Au-delà des performances pures qui sont généreuses, ce châssis sport transmet au pilote le plaisir d’une conduite affûtée, précise, envoûtante. Native est sûr, mais attention, il est si excitant qu’il faudra garder le contrôle (de soi-même ?) en toutes circonstances ! En arrivant à La Ciotat après avoir slalomé dans le vent faible autour des îles de Marseille (toujours le sourire au lèvres), nous déroulons le reacher, surfant avec 15 nœuds de vent portant, une arrivée spray au lèvres dans le stade nautique qui sonne la fin du parcours ; heureusement, j’ai encore 3 jours pour profiter de ce trésor !
Conclusion
Comme tous les Newick, Native échappe en partie à l’analyse rationnelle, ces trimarans américains ne sont pas très pratiques, ils occupent beaucoup de place au port et délivrent un espace compté à l’intérieur. Assez rares en occasion, ils sont chers à reconstruire et réclament de l’entretien… mais ils sont si beaux qu’on leur pardonne ces exigences de star. Rapide, élégant, simple à manœuvrer et assez confortable (selon les points de vue !), Native est emblématique de cette famille extraordinaire dans l’histoire de l’architecture navale et de la redécouverte des multicoques. Totalement abouti, rien ne pourra être amélioré sans déstructurer l’harmonie initiale. Est-il raisonnable de reconstruire un Native aujourd’hui ? La réponse est probablement non, mais comme aucun autre multicoque ne lui ressemble et que ses qualités nautiques sont exceptionnelles, cela semblera donc indispensable pour quelques amateurs éclairés. Ce trimaran au charme incomparable puise son origine dans le lointain passé polynésien ; réinventé par un artiste américain visionnaire qui a mis le feu aux poudres et chamboulé le rapport des bateaux de plaisance à la vitesse, il constitue un bel exemple d’inspiration transculturelle. La conception philosophique de ces beaux objets et leur dépouillement monacal en font aussi le symbole d’une relation repensée avec la nature, la technique et le plaisir de naviguer.
Fiche technique
- Constructeur : Damian Mac Laughlin (Massachussetts/USA)
- Matériau : West system (bois moulé, époxy, verre)
- Poids : 2,7 t
- Déplacement : 3 t
- Longueur : 37,10’/ 11,30 m
- Largeur : 26,4’/8,04 m
- Surface au près : 74 m2
- GV : 50 m2
- Mât : Rotatif, composite West system
- Motorisation : HB 15 CV
- Prix neuf (devis de reconstruction Technologie Marine) : 600 000 euros
- Prix d’un Native d’occasion en bon état : 50 000 euros / en état collection : 90 000 euros
Détails du bateau

- : La ligne indémodable des flotteurs classiques Newick. La finesse de leur hydrodynamisme est remarquable, leur volume confère une bonne sécurité au trimaran.
- : Ce premier Native possède des bras au design semblable à ceux de Moxie (vainqueur de l’Ostar 80), les modèles suivants seront tous pourvus d’ailes complètes.
- : La coque centrale avec son étrave busquée est caractéristique, le rôle des déflecteurs d’embruns reste énigmatique, mais on ne touche pas à ces attributs symboliques !
- : Ce mât en bois époxy-verre-carbone est l’un des rares survivants d’une technique majestueuse en voie d’abandon, c’est un élément vivant et très efficace.
- : La capote pare-brise est indispensable, elle doit être solide.
- : Le solent (sur enrouleur) est la voile de base du bateau, elle est efficace même dans le petit temps, car ce trimaran fait du vent apparent en toutes circonstances.
- : Le cockpit est réellement confortable, très bien protégé derrière de hautes hiloires. The place to be… and stay.
- : Formidable atout du Native (repris sur le Creative), la cabine arrière pourra faire l’objet d’appréciations contrastées au sujet de son confort !
- : Le reacher s’amure sur l’extrême avant, les voiles modernes (codes, spinnaker furlables...) font merveille sur ces bateaux.
- : Les étraves des Native ont fait l’objet de patientes études, leur comportement à la mer est au-delà de l’efficacité.