Je n’avais pas remis les pieds à Saint-Malo depuis le 9 novembre 2022, et ce n’est pas sans une certaine émotion, à la débarque du TGV, que je traverse la ville à pied. La cité corsaire, même endormie dans la fraîcheur de cette fin de nuit brumeuse d’octobre, fait remonter en moi bien des souvenirs de courses à la voile et d’aventures plus ou moins marines.
Au petit matin, je descends sur les pontons du port des Bas-Sablons, je peux voir de loin le mât de la « bête » à trois coques dont le mât dépasse largement, en hauteur, les espars de tous les autres navires. A bord, je retrouve Lolo, le Boat Captain, qui s’affaire à préparer le multicoque pendant que Thibaut accueille une invitée de marque, Gabrielle Tuloup, une enseignante-romancière qui va également faire son baptême du feu à bord de Solidaires en Peloton.
Premier constat, le trimaran, qui ne mesure « que » 50 pieds et ne paraît pas si grand lorsqu’il est sagement amarré à un ponton, est devenu un monstre de puissance en navigation. Aussi large que long mais pesant seulement 4 tonnes, il est incroyablement raide et puissant. Le cockpit de manœuvre, bien abrité sous une casquette que Thibaut et son équipe ont élargie lors du dernier chantier, regroupe toutes les manœuvres autour de 3 winches et d’un moulin à café. Un grand écran d’ordinateur et quelques répétiteurs d’électronique permettent à l’équipage d’avoir les « constantes » en temps réel, ce qui est important sur ce genre d’engin prompt à la cascade. Entre 110 et 80° du vent réel, le secteur le plus engagé pour un multicoque, la vitesse du trimaran peut atteindre 1,8 fois la vitesse du vent réel – vous imaginez donc l’impact que cela peut avoir sur le vent apparent et la nécessité d’anticiper, sous peine d’une sanction définitive pour l’équilibre de l’engin. D’ailleurs, Thibaut ne se déplace pas à bord sans avoir en permanence le bout du chariot d’écoute de GV dans la main, « son assurance-vie », me glisse-t-il avec un grand sourire.
Nous nous aventurons avec Gabrielle sur le flotteur au vent en nous cramponnant au trampoline, le trimaran monte parfois tellement haut que la dérive de la coque centrale sort complètement de l’eau, mais l’absence de mer donne une certaine impression de sécurité – du coup, je profite de ce calme relatif pour photographier le trimaran sous toutes ses coutures.
Je tente ensuite l’aventure de descendre dans la coque centrale pour dérusher quelques vidéos : premier obstacle, il faut passer à travers un trou d’homme pour gabarit peu enveloppé… l’ambiance est spartiate : une bannette permet à un équipier de plus ou moins s’allonger. Plus en avant, un jetboil sur cardan offre la possibilité de cuisiner. Les deux grands hublots cylindriques – ils font aussi office de trappe d’évacuation – garantissent une vue imprenable sur les flotteurs. Thibaut me confie qu’il ne descend quasiment jamais dans la coque et que, grâce à l’élargissement du cockpit de manœuvre, il parvient à dormir à l’extérieur.
Le vent de nord-est continue de fraîchir pour s’établir à 25 nœuds et Thibaut passe le 1er ris. La manœuvre paraît facile, mais est en réalité assez physique, je n’ose même pas imaginer de nuit dans un passage de front avec des creux de 5 mètres….
A l’issue de l’opération, Thibaut me lance un « vas-y Brieuc, prends le manche ! ». Je grimpe au poste de barre au vent qui est excentré sur le bras de liaison arrière. De là, je vois parfaitement les étraves et les penons des voiles d’avant, tandis que des grands répétiteurs permettent de connaître vitesse et angle au vent. Nous arrivons sous le vent du cap de Diélette et de la centrale nucléaire de Flamanville ; la mer est parfaitement plate, des risées déboulent des falaises avec des bouffes à 30 nœuds, et je me retrouve seul à la barre de cette machine de guerre pendant que Thibaut me lance un laconique « bon je te laisse, je vais m’abriter avec les autres dans la niche ».
Passé un bref moment d’appréhension, je commence à bien sentir le trimaran, qui est finalement aussi réactif qu’un petit engin de plage. Le pilotage est facile, une main sur la barre, l’autre sur le bout du chariot de GV. Un panneau en plexi me protège relativement des embruns et je peux commencer à me concentrer sur les paramètres. Nous naviguons à 70 degrés du vent réel, à une trentaine de nœuds. Lorsqu’une rafale arrive, je lofe pour éviter de trop lever, et le foil en C sous le vent tend à faire cabrer un peu le trimaran, ce qui calme le jeu. Rapidement, à l’inverse lorsque le vent mollit, je relance en abattant un peu sous la consigne – la vitesse et le vent apparent s’emballent instantanément et le trimaran revient très vite à sa vitesse cible. Avec un peu de pratique, je finis par avoir une trajectoire à peu près rectiligne, sans trop grimper aux arbres, avec une vitesse juste incroyable pour un multicoque de cette taille… Je vois fréquemment 34 nœuds s’afficher au speedo et je ne vous cache pas que je suis complètement euphorique.
Passé le cap de la Hague, nous rentrons dans le raz Blanchard, et bien que les coefficients de marée ne soient pas très élevés, l’endroit tient sa réputation en nous barrant la route avec une zone où la mer est complètement chaotique et démontée… Je suis content que Thibaut reprenne le manche pour ce passage, nous réglons les voiles du trimaran pour remonter au vent à un angle de 55° du vent réel, ce qui permet au bateau de toujours filer au près à la vitesse du vent avec une VMG incroyable.
Nous traversons la zone de turbulence finalement assez facilement et nous tirons un long bord en Manche pour aller chercher une petite bascule à gauche qui devrait nous permettre de rejoindre le Havre en deux bords.
Je ne résiste pas à la proposition de reprendre la barre – contrairement à bon nombre de multicoques, barrer au près un Ocean Fifty n’est pas une punition !
L’atmosphère est typique de la Manche-est en octobre : même s’il faisait un temps radieux quand nous avons traversé la baie de Granville quelques heures plus tôt, la mer verte tire désormais sur le gris du ciel ; le plafond est bas, les grains se succèdent, mais heureusement, la température ambiante reste clémente car, avec un vent apparent de près de 40 nœuds, nous pourrions vite finir frigorifiés ! Je tente un virement de bord, mais je ne pousse pas assez vite et fort la barre ; le multicoque se retrouve tanké face au vent. L’équipage choque la contre-écoute, j’inverse les safrans car le trimaran est désormais en marche arrière et les choses rentrent rapidement dans l’ordre, avec encore une fois une apparente facilité…. J’imagine que la même cascade, avec un peu plus de vent et de mer, risque vite de provoquer de la casse matérielle. Après quelques heures cramponné au manche, je rends la barre à Thibaut, car les projections d’eau de mer à grande vitesse me font ressembler à un lagomorphe (pour ne pas écrire le nom qui porte soi-disant malheur aux marins) atteint de la myxomatose !
Nous poursuivons notre navigation bâbord amure, dans un vent mollissant et une mer de nouveau plus calme, et là encore, dans ces conditions, le trimaran se montre extrêmement véloce. Nous atteignons Le Havre et son désormais célèbre bassin Paul Vatine en 9 h, soit quasiment 19 nœuds de moyenne dont plus de la moitié du parcours au près serré ! Merci Thibaut pour avoir partagé avec moi cette navigation sans concession !
Thibaut Vauchel-Camus Objectif Route du Rhum 2026
A 47 ans, Thibaut est une figure emblématique de la course au large en général, et de la classe Ocean Fifty en particulier. Il a débuté la voile en Hobie 16 en Guadeloupe, avant d’intégrer le Pôle France Tornado. Après avoir tout gagné en Formule 18 aux côtés de Jérémie Lagarrigue, il s’est tourné vers l’offshore, discipline où il s’impose durablement. Il est également le président de la Classe Ocean Fifty. Un objectif désormais clairement affiché : aller chercher la victoire sur la Route du Rhum 2026.
Palmarès
• 2023 : 1er Trophée des Multicoques Baie de Saint-Brieuc (Ocean Fifty)
• 2018 & 2020 : Vainqueur Drheam Cup (Multi50)
• 2019 : 2e Transat Jacques Vabre (Multi50)
• 2018 : 3e Route du Rhum (Multi50)
• 2016 : Vainqueur The Transat Bakerly (Class40)
• 2015 & 2016 : Champion de France Class40
• 2016 : Vainqueur Flying Phantom Series
• 2014 : 2e Route du Rhum (Class40)
• 2005-2013 : Champion de France F18 (x 6 !)
La classe Ocean Fifty Innovation, maîtrise des coûts et durabilité des projets
Née en 2021 de l’évolution de la classe Multi50, la classe Ocean Fifty rassemble des trimarans océaniques de 50 pieds dédiés à la course au large de haut niveau. Rapides, puissants et spectaculaires, ces multicoques constituent aujourd’hui l’une des classes les plus dynamiques du paysage offshore. Encadrée par des règles de classe strictes, la classe Ocean Fifty repose sur un équilibre assumé entre innovation technologique, maîtrise des coûts et durabilité des projets. La classe limite volontairement le nombre de bateaux engagés afin de préserver la compétitivité sportive et la viabilité économique des équipes, tout en favorisant l’optimisation et le refit des unités existantes.
Le programme sportif combine régates inshore au contact (Ocean Fifty Series) et grandes courses au large, dont des transatlantiques, offrant un terrain d’expression complet aux marins et aux équipes. Accessible, lisible et résolument tournée vers l’avenir, la classe Ocean Fifty s’impose comme un trait d’union naturel entre les classes monocoques et les multicoques océaniques les plus extrêmes.
Transat Café L’Or 2025 : Une édition à haute tension pour les Ocean Fifty
L’édition 2025 de la Transat Café L’Or a confirmé le très haut niveau de compétitivité de la classe Ocean Fifty. Afin d’éviter le cœur d’un système dépressionnaire annoncé sur la Manche et le golfe de Gascogne, le départ des trimarans avait été avancé de 24 heures. Malgré cette décision, la flotte a rencontré dès la première nuit des conditions très rafaleuses et désordonnées, provoquant malheureusement trois chavirages, rappelant la violence de cette phase initiale.
Une fois ce cap délicat franchi, la course s’est transformée en véritable match de vitesse et de stratégie sur l’Atlantique. Les options tactiques, la capacité à maintenir des moyennes élevées sur la durée et la fiabilité des trimarans ont fait la différence, dans une flotte où les écarts sont restés extrêmement réduits jusqu’à l’arrivée, puisque les 4 premiers arrivent avec moins de 45 minutes d’écart après 12 jours de course.
| Rang | Ocean Fifty | Skippers | Temps de course |
| 1 | Viabilis Oceans | Baptiste Hulin / Thomas Rouxel | 12 j 05 h 24 min 30 s |
| 2 | Wewise | Pierre Quiroga / Gaston Morvan | + 17 min 32 s |
| 3 | Le Rire Médecin | Lamotte Luke Berry / Antoine Joubert | + 27 min 42 s |
| 4 | Solidaires en Peloton | Thibaut Vauchel-Camus / Damien Seguin | + 44 min 23 s |
| 5 | Edenred 5 | Emmanuel Le Roch / Basile Bourgnon | + 4 h 41 min 39 s |
Solidaires en Peloton
Un Ocean Fifty en quelques chiffres
Thibaut Vauchel-Camus a acquis ce trimaran en 2023. C’est l’ancien Arkema de Quentin Vlamynck, avec lequel tous deux avaient remporté la Transat Jacques Vabre en 2023.
Chantier : Lalou Multi
Architecte : Romaric Neyhousser
Mise à l’eau : 2020
Longueur : 15,24 m
Largeur : 15,20 m
Surface au près : 180 m2
Surface au portant : 270 m2