L'électricité
A toute angoisse tout honneur, commençons par la fée électricité. Pour éviter fantasmes et délires, sans formule compliquée, ni chiffres abscons, reprenons les bases. Trois données sont à déterminer : estimer sa consommation, évaluer sa capacité de stockage, en déduire ses moyens de recharge. En mode "Navigation", la consommation est assez simple à estimer. Deux postes importants peuvent cependant faire varier sensiblement l’addition de ce poste : le pilote automatique et la fréquence d’utilisation du radar, deux gros consommateurs à surveiller. Ensuite, tout est question de mode de vie. Voulons-nous vivre "comme à la maison", ou est-ce que nous en profitons pour adopter une attitude plus responsable, moins consumériste. Si l’avènement des éclairages à leds nous avait quasiment libéré de toute contrainte en termes de lumière, la multiplication des écrans et, pire, de l’air conditionné a de nouveau remis au goût du jour la cruciale question de l’autonomie électrique. Avant de nous précipiter sur la coûteuse acquisition d’un groupe électrogène, troisième moteur thermique du bord (sic !) nécessitant un surplus de carburant et d’entretien, faisons le tour des productions "douces" ou déjà à bord.
Il y a d’abord les moteurs du bord. Si leurs alternateurs d’origine sont un peu faibles, ils peuvent sans doute être changés pour des modèles plus puissants ou dédoublés. Les temps de recharge restent trop longs ? Un boîtier électronique, dit "booster d’alternateur", maintient un taux de charge élevé des batteries le plus longtemps possible jusqu’à leur charge totale.
Désormais indispensables compagnons de nos voyages marins, les panneaux solaires ont fait d’immenses progrès en matière de rendement ces dix dernières années, alors que les prix étaient divisés par deux en quatre ans ! Rigides ou souples, nous pouvons en mettre partout : bossoirs, bimini, roof… Les jours de tempête peu ensoleillés, ils peuvent être suppléés par la fidèle éolienne, dont les nuisances sonores au mouillage ne sont plus, ou presque, qu’un mauvais souvenir ! Evolution de la forme des pales et mécanique de précision sont passées par là.
Pour faire le plein d'énergie, rien ne vaut les panneaux solaires : ils sont efficaces et silencieux, et on en trouve de tous les types : souples, rigides, orientables ou fixes !
Enfin, le dernier atout des avaleurs de milles, c’est l’hydrogénérateur. Privilégiant la robustesse ou le faible impact sur les performances de votre beau destrier, différents modèles sont disponibles, qui transformeront votre multicoque en centrale électrique dès les 7-8 nœuds de vitesse atteints. Idéals sur un parcours océanique ou tout au moins sur une certaine distance, ils sont bien sûr totalement inopérants au mouillage !
Mais, une fois toute cette électricité produite, encore faut-il la stocker. La révolution en la matière s’appelle, comme dans bien d’autres domaines tels que l’automobile, l’aéronautique ou la téléphonie, la technologie lithium-ion. Une évolution lente, car au coût important, mais qui devrait s’accélérer, les prix ayant baissé de 20 % en deux ans, et ils pourraient perdre encore 35 % ces dix prochaines années. Outre leur poids presque plume (elles sont 3 à 4 fois plus légères que nos batteries traditionnelles), leur compacité est un atout précieux dans l’espace limité que constitue un bateau, même un multicoque, et ce, quelle que soit sa taille. Mieux, on peut décharger les batteries lithium-ion jusqu’à 20 % de leur capacité, les recharger beaucoup plus rapidement qu’une batterie gel, et leur faire subir quatre à cinq fois plus de cycles de charge-décharge, jusqu’à 3 000, augmentant d’autant leur durée de vie. Plus de capacité dans moins d’espace pour plus léger, rechargées plus vite et durant plus longtemps, il fallait vraiment que le coût final soit prohibitif pour ne pas voir ces batteries s’imposer à bord. Il l’était effectivement jusqu’alors, car, au prix d’acquisition déjà élevé, s’ajoutait, dans le cas d’un refit, celui des nombreux périphériques (chargeur, alternateur, gestionnaire de batteries…) devant être changés pour des modèles spécifiques, compatibles. Aujourd’hui, des batteries lithium-ion parfaitement interchangeables, dites "plug-in", sans autre modification de système, apparaissent sur le marché. Si cela est validé sur la durée, le choix va vite s’imposer.
En nav, le solution hydrogénérateur peut être intéressante.
Les nouvelles batteries sont non seulement plus performantes, mais aussi plus légères et avec une durée de vie sans égale.
L'eau
Le dossier électricité réglé, attaquons-nous à celui, plus simple, mais sans doute plus crucial, de l’eau. Quelle que soit la capacité des réservoirs, ils ne sont pas infinis, et les aficionados de vitesse n’aimeront pas l’idée de transporter en permanence une tonne d’eau. Si, lors de grandes traversées, des réservoirs d’appoint peuvent temporairement augmenter les réserves habituelles, encore faut-il avoir l’espace pour les ranger, et surtout pas dans les pics avant, au risque de déséquilibrer totalement l’assiette du bateau et d’entamer ainsi sa sécurité par mer formée. Alors forcément, le dessalinisateur a colonisé nos dessous de couchettes ou nos cales techniques ! Il sera choisi volontairement surdimensionné (au moins 100 l/h), car nous savons que, dans les eaux chaudes, sa production sera bien loin de ce qu’annonce sa capacité nominale. Un équipement indispensable donc pour rester autonome, mais qui ne va pas sans quelques inconvénients contre-productifs en la matière : besoin d’énergie électrique pour le faire fonctionner, et mécanique nécessitant de fréquentes interventions, achats de pièces détachées… Heureusement, il y a la pluie. La surface de roof de nos catamarans ou, pourquoi pas, nos panneaux solaires, doivent nous permettre de récupérer quelques dizaines de litres d’eau sous les grains tropicaux. Un peu d’observation, d’astuce et de bricolage suffit pour obtenir un catamaran impluvium des plus efficaces. Reste à prier pour qu’il pleuve beaucoup… mais pas trop souvent non plus !
Indispensable, un dessalinisateur vous permettra d'obtenir de l'eau douce à partir de l'eau de mer. Parfait pour être le plus autonome possible.
Et l'autonomie… financière ?
Au-delà des aspects techniques, les finances restent le nerf de la guerre. Si partir en grand voyage était réservé aux rentiers, la société serait encore plus injuste que nous ne le pensons, et c’est déjà bien assez grave comme cela. Heureusement, de nombreuses solutions alternatives au gain providentiel d’1,5 milliard de dollars au Powerball existent. A commencer par une année sabbatique à négocier avec son patron ou ses associés. Une année qui peut aussi se transformer en quelques mois si la saisonnalité de son activité est forte. Un temps de liberté qui peut aussi être entrecoupé de périodes travaillées si des évènements importants surviennent. Billets d’avion abordables et moyens de communications dont la courbe de performance est inversement proportionnelle à des coûts chaque jour plus bas (le prix de la minute de communication par satellite a été divisé par 10 en vingt ans) ont ouvert la voie à de nouvelles formes de travail.
Où que l’on navigue, il est important de pouvoir être indépendant pour en profiter à fond…
Mais aussi
Attention, autonomie ne veut pas dire retour à l'âge de fer… Ainsi, certains n’envisagent pas de vivre à bord sans machine à laver : plus pour les draps et les serviettes de bain que pour les vêtements dans le cas largement majoritaire d’une navigation intertropicale. Mais pas envie de devoir escaler pour du linge sale, courir après un Lavomatic, la monnaie ad hoc… D’autres y voient au contraire une bonne occasion de partir à la découverte des villes et villages croisés, d’utiliser les rudiments de la langue vernaculaire, pour demander son chemin, voire l’hospitalité pour son baluchon, le temps d’une lessive, d’un café, d’un premier échange….
Quand on produit son eau, son électricité, sans (trop) l’aide d’énergie fossile, la douce utopie de la totale autonomie n’est pas loin. Alors, prenons soin de ne pas gâcher le tableau avec nos déchets. Cela commence dès l’avitaillement du bord en prenant soin de passer ses achats au critère "emballage minimum et recyclable". N’encombrons pas les petites îles de nos rejets, et nourrissons les poissons de tout ce que nous ne pouvons plus consommer et qui peut le faire plaisir.
L’autonomie, c’est aussi la liberté. Celle de s’imposer le moins de contraintes possible. Surtout celle de rendez-vous impératifs qui au mieux nous imposent des navigations inconfortables, au pire nous font prendre des risques météo. On n’a pas tout quitté, pris des risques professionnels, financiers, été autant enviés que pris pour des fous, pour s’imposer 300 milles au près dans l’alizé pour aller chercher belle-maman à l’avion. Des aéroports, il y en a partout, qu’elle se débrouille pour nous rejoindre là où nous sommes ! C'est aussi ça, l'autonomie !
Etre autonome, c'est bien. Mais il n'est pas nécessaire pour cela de renoncer au confort moderne !