Un parcours alternatif au tour du monde traditionnel
On entend dire qu’aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années, le voyage de Jean-François Raymond démontre avec brio que l’âge n’a rien à voir avec l’ambition, et qu’il faut chercher ailleurs motivations ou… alibis. A 65 ans, le propriétaire de Rose Noire cède à une envie irrépressible de voyage à la voile. Deux transats aller-retour, puis une grande boucle pacifique le mènent à bord de son Outremer 55’ Light de Méditerranée en Polynésie puis jusqu’en Alaska. En partie effectué en compagnonnage avec la famille voyageuse du Freydis 46-50’ Grainedo, ce splendide 3e voyage, après 2 triangles atlantiques, propose une belle alternative au classique tour du monde.
Heureux qui, comme Jean-François, a fait un beau voyage.
Deux boucles atlantiques avant le grand départ dans le Pacifique
L'histoire de ce 3e voyage est celui d’un ruban maritime de 42 000 milles mené tambour battant avec passion, sagesse et maîtrise… bref : efficace ! Jean-François a commandé son bateau en avril 2005, et le chantier Outremer lui livre son 55 Light un an plus tard. De mai à juillet 2006, l'heureux propriétaire termine les aménagements intérieurs et navigue en août pendant une quinzaine de jours afin de valider le bon fonctionnement de l'ensemble. Septembre et octobre le voient s'occuper des finitions, puis appareiller pour un triangle atlantique via les Canaries, les Antilles, les Bahamas et les Açores. Retour à Sète le 18 juin 2007. Un an plus tard, Jean-François repart de Sète pour un nouveau périple atlantique de la même durée. Suivront de nombreuses croisières en Méditerranée, entre Corse, Sardaigne, Tunisie et Baléares… Au total, entre 2006 et 2011, Rose Noire accumule 28 605 milles.
Un voyage qui a mené Rose Noire des mouillages tropicaux…
Pourquoi un tour du monde ?
Jean-François repart en 2011 pour un voyage atypique allant des côtes méditerranéennes françaises jusqu'au Pacifique, en passant par Las Palmas, la Martinique, Cuba, San Blas et enfin Panama du 7 novembre 2011 au 10 avril 2012. Il sillonne le Pacifique des îles Perlas aux Marquises, les Tuamotu, Tahiti, Suwarrow, Tonga, Fidji et la Nouvelle-Zélande, atteinte début novembre 2013. Après un hivernage du bateau à Whangareï (NZ) et cinq mois en France pour le skipper, Rose Noire repart en avril 2014 pour les Australes, les Tuamotu, les Marquises avant de décider, en tandem avec Grainedo, de rentrer par Hawaï pour rejoindre l'Alaska fin juin. Les catamarans remontent de concert jusqu'à 59°02 N avant de rejoindre San Francisco, puis la mer de Cortez via Los Angeles, San Diego et le Mexique. Rose Noire fait ensuite route sur le Costa Rica avec deux escales au Mexique avant de retraverser le canal de Panama le 20 février 2015. Retour à Cuba en passant par les îles colombiennes de San Andrès et Providencia, puis cap sur les Bahamas avant une transat retour via les Bermudes et les Açores. Le 4 juillet dernier, Jean-François rentrait à Sète à bord de Rose Noire après 42 294 milles en quatre ans… Grainedo touchait La Rochelle une demi-heure plus tard !
… jusqu'aux confins de l'Alaska !
Le 3e voyage de Rose Noire
Sète-Panama : 7 670 milles
Panama-Marquises : 4 012 milles
Navigation en Polynésie : 5 119 milles
Polynésie- Fidji : 2 497 milles
Fidji-Nouvelle-Zélande : 1 326 milles
Nouvelle-Zélande-Alaska : 7 900 milles
Alaska-Panama : 6 547 milles
Panama-Bahamas : 2 640 milles
Bahamas-Sète : 4 584 milles
Total : 42 294 milles
Elle n'est pas belle, la vie, en grande croisière ?
Les bonnes idées du patron (qui ont contribué à une parfaite maîtrise du programme, ndlr) !
1- Mouillage :
Pas de gain de poids sur le mouillage, au contraire, il faut upgrader les préconisations habituelles, il doit être sûr ! Pendant un tour du monde, on passe plus de 90 % des nuits au mouillage et seulement 10 % amarré à un quai. RN était équipé de 65 m de chaîne de 12 mm, d’une ancre Rocna de 40 kg et d’un guindeau de 1500 W. Il faut que le courant du guindeau puisse être coupé par un coupe-circuit facile d’accès, de façon à ce qu’il soit complètement isolé lorsqu’on ne l’utilise pas. J’ai vu plusieurs bateaux dont le guindeau s’est mis en marche tout seul suite à un court-circuit dans la commande (les caoutchoucs des boutons de commande à pied finissent par se fendiller au soleil et l’eau de mer rentre à l’intérieur, faisant contact) : danger !

2- Annexe
L’annexe doit être suffisamment grande et bien motorisée pour permettre de circuler un peu loin et regagner le bord, même contre du vent fort et de la mer.

3- Énergie
L’énergie est capitale. Il faut multiplier les sources de recharge : panneaux solaires, éolienne, hydrogénérateur, voire groupe électrogène. L’autonomie, la conservation des aliments et le confort sont à ce prix. Sur Rose Noire, 6 x 105 A en servitude + 2 x 70 A démarrage moteurs . 2 alternateurs de 80 A + 340 W de panneaux solaires + 1 génératrice Fisher Panda de 6 kVA.
4- Eau
L’eau est aussi très importante. Ce n’est maintenant plus un problème grâce aux dessalinisateurs. Avec un groupe, on peut prendre un 100 l/h, mais en l’absence, il vaut mieux choisir un modèle plus petit, qui consomme moins et pourra fonctionner plus longtemps sur la seule énergie fournie par les panneaux solaires et l’éolienne. Sur un cata, si le bimini est en dur, il pourra aussi récupérer l’eau de pluie, ce n’est pas négligeable. Il est intéressant d’avoir un petit réservoir de 30/40 l indépendant des tanks dans lequel on ne mettra que de la bonne eau pour boire et pour la cuisine. Le mien était puisé par une pompe à pied dans la cuisine.
5- Congélateur
Le congélateur est bien agréable, mais consomme beaucoup. Il ne faut pas le prendre trop grand. On peut s’en passer. On peut aussi faire un frigo à +3° et un garde-manger à +10/+12 voire +15° assez grand afin de conserver les légumes. Sous les tropiques, c’est vraiment un plus. Des petites caisses en plastique ajouré dans un endroit sombre et bien ventilé permettent aussi de conserver légumes et fruits.
6- Ustensiles
Même si un cata ne gîte pas, il bouge quand même, les ustensiles ont tendance à glisser de la plaque de cuisson. Alternative aux serre-casseroles, une plaque en défoncé de plusieurs centimètres permet de les bloquer !

7- Poubelle
Une grande poubelle (100 l) est aussi très pratique, mais pas dans la cuisine (odeurs, microbes) ! Le vide-ordures du plan de travail peut être relié à cette poubelle logée dans un coffre du cockpit !
8- Pré-filtre
Entre le moteur et le réservoir de gasoil, il est indispensable d’avoir un gros pré-filtre supplémentaire de forte capacité, bien placé avec un bol en verre qui permet de voir s’il y a de l’eau ou des impuretés, et de purger. Le filtre sur le moteur est insuffisant ; s’il est trop sale, le moteur s’arrête, et ce n’est jamais au bon moment.

9- Tableaux de commande
Les alarmes moteurs sonnent souvent lorsque la situation est grave ! Il existe des tableaux de commande complets avec cadran de pression d’huile et de température qui permettent de surveiller visuellement les paramètres de fonctionnement. Chez Yanmar en 2006, il n’y avait pas de différence de prix, indispensables !

10- Atelier
Un local atelier est vraiment très pratique. Il permet de regrouper toute la technique secondaire (dessalinisateur, génératrice…) avec un accès facile pour l’entretien. Pièces de rechange et outillage ne sont pas dispersés dans le bateau. Quand on bricole, on ne mobilise pas le carré.

11- Manœuvres
Toutes les manœuvres doivent être simples. Moins il y a de cordages dans le cockpit, mieux on se porte. La position biomécanique des winches est primordiale. On doit pouvoir mouliner droit, à bonne hauteur, pour ne pas se casser le dos, avoir de la force et ne pas être en déséquilibre hors du cockpit. Un winch dédié uniquement au chariot de GV et à l’écoute me paraît une bonne chose. L’écoute de GV ne doit jamais être sur bloqueur (en dehors de la manœuvre du chariot) si celui-ci n’est pas relié à un système fiable de largage automatique sous charge, il faut à tout instant pouvoir choquer vite. Avec ce système, l’empannage est facile, même seul.

12- Poids
Attention au poids. Le bateau doit rester léger ! Il marche mieux et souffre moins. Avec une bonne vitesse, on raccourcit les traversées, on peut aussi jouer avec la météo et éviter une dépression (ou au moins s’éloigner de son centre). Un bateau léger progresse bien par petit temps, ce qui permet de naviguer sur mer plate avec une bonne vitesse, dans le beau temps et sans solliciter la mécanique. J’ai aussi modifié les étraves de mon Outremer 55L dans ce sens, gain : plus d’1 nœud et plus de spray !

13- Pompe à eau
Une pompe à eau de mer électrique avec un tuyau sur le pont est extrêmement utile. Pour laver la chaîne d’ancre, le pont et nettoyer les poissons pêchés. C’est mieux que de tirer des seaux (et de les perdre en se mettant en danger !).

14- Pilote automatique
La panne de pilote automatique pendant une traversée est un aléa difficile à gérer, surtout si l’on est seul. Il est crucial d’avoir deux pilotes totalement indépendants l’un de l’autre. Si l’un flanche, on met l’autre.

15- Table à cartes
La table à cartes doit être assez grande, même si maintenant la navigation est électronique. C’est un endroit qui sert de bureau, où l’on écrit, envoie des mails, étudie la météo ; on y passe beaucoup de temps. J’ai donc déporté le tableau électrique dans la descente voisine pour clarifier cette zone et ses fonctions.

Détails du bateau
1 : Vit de mulet renforcé d'origine
2 : Tableaux de bord moteurs complets avec pression d'huile, température d'eau...
3 : Annexe bien dimensionnée, généreusement motorisée (avec fond dur) pour rejoindre le bord, même par vent fort
4 : Cascade de palans de GV avec pouliage de très grande qualité pour réduire les effort et permettre un largage rapide (ici, Harken Black Magic, ou équivalent dans d'autres marques)
5 : Mouillage baroudeur à poste (ancre 40 kg, 65 m mini de chaîne de 12 mm + guindeau surdimensionné 1500 W)
6 : Panneaux solaires généreux (ici, 350 W)
7 : L'atelier occupe tout l'avant de la coque tribord
8 : Safran de secours à bord
9 : Le réglage du chariot de GV ainsi que l'écoute reviennent sur une seule console (à bâbord) au positionnement biomécanique étudié
10 : Un groupe de pression d'eau de mer est installé avec son tuyau, les transmissions moteurs se font par arbres d'hélices, et 2 pilotes indépendants sont à poste
11 : La pénétration dans la vague des étraves d'un catamaran est un élément de confort, de performance et de sécurité, deux fausses étraves redessinées ont été posées avec succès
