Nous avons interrogé de grands skippers, des navigateurs expérimentés, des novices, des équipages familiaux, d’autres qui ne naviguent qu’entre potes… et nous avons trouvé LA règle d’or pour organiser les quarts à bord. Et cette loi d’airain à laquelle nul ne saurait échapper, c’est qu’il n’y a pas de règle ! Il y a par contre de nombreux paramètres à prendre en compte et tout autant de bonnes idées à picorer de-ci de-là pour faire de ces moments des souvenirs inoubliables pour tout l’équipage.
Autrefois, au temps de la marine à voile, à bord des navires, la journée était divisée en quatre périodes de six heures, soit le quart d’une journée. Le mot, en mer, restera, quelle que soit la durée finalement retenue. Entre deux et quatre heures, les avis divergent et sont parfois assez tranchés. Et si, comme les navigateurs solitaires testent leur durée optimale de sommeil, vous essayiez de trouver votre durée de quart idéale ? Trop courts, les hors-quarts ne bénéficient pas d’un temps de repos suffisant. Trop long, l’ennui guette, malgré le spectacle merveilleux offert par la mer, les vagues, le plancton, les étoiles, la lune, les navires, la côte, les voiles, la vaisselle, le pain à faire cuire, la dernière saison de votre série favorite ! Mais c’est surtout la fatigue qu’il faut savoir détecter, car c'est elle qui va réduire notre vigilance. De même, si une majorité préfère retrouver toujours le même créneau et entrer dans son rythme, d’autres aiment permuter les horaires pour que ce ne soient pas toujours au même de se lever au beau milieu de la nuit.
Petit temps la nuit... la lueur rouge des instruments suffit.
Parfois limitée aux périodes nocturnes, de nombreux plaisanciers n’hésitent pas organiser toute la vie du bord au rythme des quarts. L’idée étant d’avoir toujours une personne responsable de la marche du bateau, mais aussi de sa sécurité. Combien d’abordages survenus en plein jour, chacun se reposant sur un autre, pour au final n’avoir personne de veille ? Même si les règles peuvent s’assouplir le jour, avoir toujours un "chef de quart" qui sait que la sécurité du bateau est de sa responsabilité est une idée à retenir. Une pratique adoptée lors des courses en équipage, tout comme les trois statuts : quart, stand-by, repos. L’idée ? A côté du quart actif, un quart en stand-by, prêt à intervenir, donner un coup de main à une manœuvre, une prise de ris, alors que le quart de repos pourra vraiment se reposer l’esprit tranquille. Cela nécessite-t-il un équipage pléthorique ? Non, pas forcément, car, comme sa durée, la composition d’un quart peut varier, et être de quart seul est moins angoissant quand on sait au moins un équipier en stand-by, qui lui se repose, est à l’abri, toujours à portée de voix, prêt à bondir dehors en quelques secondes.
Car le maître-mot, surtout la nuit, c’est la sécurité. Et là, tout le monde est d’accord pour respecter ces 10 règles d’or :
- Briefing du soir espoir : communiquer les évolutions météorologiques prévues au cours de la nuit et anticiper sur les étapes prévisibles (arrivée sur une côte, passage à proximité d’une marque, trafic maritime attendu…). Actualiser ces informations à chaque changement de quart.
- Veiller la VHF sur canal 16, brancher l’AIS et faire tourner le radar aussi fréquemment que la visibilité le nécessitera (tout le monde n’a pas encore l’AIS, notamment les grains dans les alizés).
- Rappeler et rendre visibles les règles pour prévenir les abordages en mer et les principes de feux de navigation des différents types et tailles de navires.
- Ne jamais manœuvrer en dehors du cockpit sans la surveillance d’un coéquipier.
- S’attacher pour manœuvrer sur le pont.
- Anticiper plus que jamais les réductions de voilure.
- Porter gilets gonflables et mini-balises (ou lifetag) individuelles.
- Vérifier les feux de navigation du bateau, et prévoir des lampes frontales pour l’équipage.
- Prévoir à boire et à manger au goût de l’équipage, en fonction du climat.
- Enfin, Messieurs, interdiction formelle de faire vos besoins par-dessus bord !
Coucher du soleil, les enfants prennent le pouvoir pour quelques heures…
Bon tout cela, c’est bien beau, mais alors, combien faut-il être ? A un moment, il faut prendre ses responsabilités, donner une recommandation. Trois. Il faut être au moins trois. Nous parlons là de navigation hauturière, transocéanique. Oui, il ne faut pas moins de trois quarts de trois heures. Cela fait 6 heures de repos la nuit, et avec une bonne sieste dans la journée, le physique tiendra. Après, faut-il être un ou deux par équipe ? A deux, c’est sûr, c’est mieux. Mais mieux vaut encore être seul que mal accompagné, entendez mettre de quart ensemble deux personnes qui ne s’entendent pas ou n’ont pas du tout la même approche de la navigation. Associer un jeune fan de régate autodidacte à un néo-retraité passé par tout le cursus des écoles de voile les plus conservatrices vous assure d’être réveillé en pleine nuit, en panique, pour… trancher un débat purement théorique ! Ainsi, mieux vaut être moins nombreux qu’embarquer en dernière minute des équipiers qui se révéleront très vite incompétents et dangereux, qui deviendront très vite plus des boulets que des aides. Un capitaine ira même jusqu’à enfermer dans leur cabine les responsables de la perte de son spi flambant neuf dès la première nuit d’une longue transatlantique (authentique) ! Affinités, rythmes biologiques ou tout simplement habitudes de vie, compétences nautiques, la composition des quarts a tout des allures d’une grande table de mixage. Au chef de bord de placer les curseurs là où il faut pour que l’harmonie règne à bord.
Mais faisons les comptes : trois quarts de deux personnes, plus les enfants… mais cela fait beaucoup trop de monde ! Oui sans doute, mais il y a des solutions. Responsabiliser les enfants (à partir de 10 ans) sur un quart court et "facile" (21h00-23h00, les nuits sont longues sous les tropiques), et transformer le carré en dortoir, pour petits ou grands. Le bruit y est moins élevé que dans les coques, l’air plus ventilé par forte chaleur, c’est rassurant pour les "petits", et les grands sont immédiatement opérationnels à la moindre sollicitation. A partir de 5 équipiers, il est possible d’adopter le système des quarts "glissants". Le premier équipier commence seul, fait la seconde moitié de son quart avec l’équipier B, qui continue seul puis réveille le troisième… Cela entraîne certes un peu plus de mouvement dans le bateau, mais on passe les deux tiers de son quart avec un équipier, et les périodes de repos sont allongées.
Le témoignage le plus "exotique" que nous ayons rencontré est celui d’un couple et ses deux enfants. Ayant fait le choix de naviguer en famille, sans l’aide d’aucun équipier, les enfants étant hors-quarts, Madame tenait le quart jusqu’à minuit, voire une heure du matin. Puis Monsieur prenait le relais jusqu’au petit jour. Il réveillait alors tout son petit monde pour un petit déjeuner en famille, puis allait se reposer jusqu’à la mi-journée. Une petite sieste dans l’après-midi ou en soirée, et le cycle reprenait. Surprenant ? Oui, peut-être. Mais tout le monde y trouvait son compte, un équilibre, de la sérénité, et c’est bien là l’essentiel. Se faire confiance, se respecter les uns les autres, la vie, la nuit, à bord d’un bateau, n’est rien moins qu’un microcosme de société, mais dans laquelle vous avez le pouvoir ! Vous angoissiez ? Eh bien, naviguez, maintenant !
La sécurité impose de porter un gilet quand on est seul de quart, ou un système comme le lifetag de Raymarine qui prévient en cas d'homme à la mer.
ORGANISER SES QUARTS SELON LES EQUIPAGES
Equipage : 2 couples (A-B-C-D) + les enfants
21h00-23h00 Enfants + un adulte en stand-by
23h00-01h00 A
01h00-03h00 B
03h00-05h00 C
05h00-07h00 D
Equipage: 1 couple (A-B) + 1 équipier(ère) (C) + les enfants
21h00-23h00 Enfants + un adulte en stand-by
23h00-01h30 A
01h30-04h00 B
04h00-06h30 C
Equipage : 5 adultes (A-B-C-D-E)
21h00-23h00 A
23h00-00h00 A +B
00h00-01h00 B
01h00-02h00 B + C
02h00-03h00 C
03h00-04h00 C + D
04h00-05h00 D
05h00-06h00 D + E
06h00-08h00 E
Certaines manœuvres réclament des bras : ceux qui sont hors-quarts doivent alors venir donner un coup de main pour que tout se passe bien.