Un multicoque doté d’un gréement passera à priori bien plus d’heures sous voile qu’au moteur. La garde-robe est donc un élément essentiel ; c’est elle qui va nous propulser sans limite et offrir toute son autonomie de déplacement à notre cata ou notre tri. Passer les voiles au crible, c’est bien sûr s’intéresser aux tissus qui les composent. Les propriétés et les qualités des matériaux retenus vont déterminer le profil de la voile la plus adaptée à votre programme, à votre façon de naviguer et à votre budget. Les multicoques de série sont en général pourvus de voiles en Dacron en première monte chantier. Cela correspond à la majorité de la demande – celle des loueurs en particulier –, mais beaucoup d’entre nous apportent un soin particulier au choix du tissu pour faire confectionner des voiles plus performantes, que ce soit en longévité, en agrément d’utilisation ou bien en vitesse. C’est d’autant plus important que les charges de travail sur les multicoques, avec un couple de rappel supérieur, sont plus fortes d’environ 20 % que celles enregistrées sur un monocoque. Un grammage idéal de 450 g/m² pour une GV d’un monocoque de 50 pieds sera bien adapté pour un catamaran de tout juste 40 pieds. Au sein de la famille multicoque, des différences sont également à relever : un trimaran large, très toilé et doté d’un mât carbone fera subir à ses voiles des charges bien supérieures à celles d’un catamaran de croisière à longueur égale.

En standard, la plupart des multicoques de grande série sont équipés d’un jeu de voiles en Dacron avec une coupe en laize horizontale.
Un choix cohérent jusqu‘à 40 pieds pour peu que l’utilisateur ne soit pas trop exigeant.
Au-dessus de 45 pieds, on peut passer à des tissus plus sophistiqués, comme un Dacron haute ténacité en coupe tri-radiale.
TROIS FAMILLES DE TISSUS
Pour répondre à ces contraintes très diverses, le choix est grand parmi les matériaux disponibles – leurs noms sont évocateurs de haute technologie, mais comment s’y retrouver ? Vous n’aurez bien sûr pas les mêmes besoins suivant que vous faites un tour du monde ou de la course au large sur un 55 pieds ou que vous naviguez pour quelques heures à bord d’un day boat de 35 pieds pour aller pique-niquer aux îles. Trois grandes catégories de tissus – ou plutôt de matériaux composites, devrait-on écrire, car le tissu des voiles aujourd’hui est le plus souvent hybride et composé de plusieurs éléments : les tissés, les laminés et les membranes monoblocs.
Le rapport de prix entre les plus basiques et les plus sophistiqués court de 1 à 4, ce qui justifie évidemment d’avoir cerné son cahier des charges avant de passer commande. La mise en œuvre et la coupe sont des tâches particulièrement complexes, à même d’influer sur la qualité finale des voiles – les maîtresvoiliers seront logiquement vos précieux alliés pour vous aider à opter pour le meilleur choix.
LES TISSÉS
C’est le type de tissu moderne le plus… ancien. Il se compose de fibres entrelacées à 90° que l’on appelle la trame dans le sens de la largeur, et la chaîne dans le sens de la longueur. Depuis 1950, le coton qui composait les fibres a été remplacé par de la fibre polyester à haute ténacité, laquelle présente une résistance accrue au vieillissement, aux ultraviolets et absorbe beaucoup moins d’humidité. Le Dacron, la célèbre fibre polyester de Dupont de Nemours, est devenu un générique incontournable. Sa souplesse le rend particulièrement agréable lors des manipulations, son rapport qualité/prix est imbattable et sa longévité est très élevée grâce à sa grande résistance au ragage. Il n’est pas rare de voir des jeux de voiles afficher plus de vingt ans de service – d’autant que les réparations sont relativement faciles. Problème : sa résistance à l’allongement n’est pas optimale. Avec le temps, le maillage se détend et perd de son efficacité. Plus le multicoque sera grand, plus cette déformation sera importante. Dès lors, le Dacron est privilégié sur des petites unités sans prétention de performance affichant des surfaces de voilure inférieures à 40 m². Ce matériau est mieux adapté à une coupe horizontale (ou verticale pour un mât enrouleur, par exemple). Pour lutter contre cette relative souplesse, les fabricants ont recours à la chaleur pour réduire le maillage. D’autres systèmes utilisent de la résine en enduction pour combler les écarts entre les fils, on parle alors de tissage imprégné, comme le propose Contender Sailscloth avec son Fibercon®. Plus le tissage est serré, plus il sera résistant. Certains tissages utilisent des fils différents pour la trame et la chaîne dans le but de rendre le tissu moins déformable. Ces tissus plus denses sont utilisés en coupe bi-radiale ou tri-radiale – toutes deux répartissent les efforts selon le sens de plus grande résistance. Le coût de fabrication a ainsi une importance sur la qualité.

L’Hydranet est un matériau tissé à haute densité avec un maillage ribstop en Dyneema ou en Spectra.
C’est la Rolls Royce des voiles tissées. Son excellente résistance à la déchirure et sa grande longévité en font un tissu particulièrement bien adapté aux grands voyageurs.
Plus récemment, de nouvelles fibres ont fait leur apparition. C’est le cas de l’Hydranet de Dimension Polyant, qui utilise un maillage antidéchirure en fibre polyéthylène (Dyneema ou Spectra), apparue dans les années 80. Ces fibres sont reconnues pour leur faible élasticité ainsi que leur endurance à la pliure et aux UV ; elles renforcent le tissu sur le plan multidirectionnel. Il devient intéressant de travailler ce tissu sur des coupes tri-radiales, d’autant qu’il est possible alors d’abaisser légèrement le grammage du tissu à résistance identique.
LES LAMINÉS
A partir des années 1970 sont apparus de nouvelles fibres et des films polymères. Les voileries ont proposé des fabrications à base de sandwich composé de différents matériaux disposés en couches. Les fibres aramides sont connues sous le nom de Kevlar, Technora ou encore Twaron. La fibre de carbone a également fait son entrée dans le monde de la voilerie. Elle présente, elle aussi, une grande résistance à l’allongement et une quasi-insensibilité aux UV.

Les tissus laminés apportent un plus pour des voiles légères comme un gennaker.
La légèreté et la résistance à l’allongement de la voile permettent de bien tirer le multicoque, mais les précautions d’utilisation et d’entretien sont plus rigoureuses.
Si certaines de ces fibres peuvent être utilisées dans des tissés très haut de gamme, on les retrouve le plus souvent en maillages très écartés, disposés selon le sens des efforts. Ces fils sont encapsulés entre deux films selon différents procédés de pressage ou collage, le plus souvent à chaud. Les films sont composés d’une fine couche de polymère extrudé – en polyester ou en polyéthylène – puis réticulé sous tension. Le matériau obtenu prend un aspect cristallin, voire transparent. Dupont de Nemours était encore une fois précurseur avec son célèbre Mylar (PET), mais d’autres fabricants, comme Teijin Aramid, ont développé des films encore plus résistants, à l’image de l’Endumax – il réduit l’allongement de 30 %. Ces laminés sont assemblés en coupe tri-radiale et font merveille pour des voiles de régate légères ou même des gennakers. Sur l’eau, il n’y a pas débat : cet aspect translucide est assurément séduisant, l’allongement minimal garantit dans le temps les propriétés aérodynamiques souhaitées et le poids moindre rend ces laminés attractifs pour la quête de performance. Pour finir, les laminés ne se gorgent pas d’eau. Zéro défaut ? Ce serait trop beau : leur faible résistance à l’abrasion, au pliage ainsi qu’aux UV exige une manipulation précise (rouler plutôt que plier) et un entretien soigneux (rincer et dégréer systématiquement) contraignant. De plus, les risques de délaminage dans le temps font craindre les déchirures.

Pas de gîte à bord d’un multicoque… le couple de rappel est donc plus élevé que celui d’un monocoque de même longueur.
Pour un génois léger, on utilisera un grammage de 350 g/m² pour un 50 pieds.
Pour une trinquette, on adoptera au moins 450 g/m² – et avec une coupe tri-radiale, c’est encore mieux.
Et à ce stade, la réparation est très complexe. Bref, ces laminés ne sont pas adaptés à la croisière, hormis un gennaker léger que l’on utiliserait avec parcimonie. Pour remédier à ce problème, la solution est un collage de deux couches de taffetas polyester de part et d’autre d’un film armé de son maillage de fibres. Cette conception confère aux voiles une résistance accrue à la déchirure et au ragage. Un enduit de finition appliqué améliore la résistance aux UV – en plus de réduire le développement de moisissures. Leur aspect opaque les fait ressembler à du tissé, mais leur performance est supérieure. C’est le cas du GPL Lite Skin de Dimension Polyant, par exemple. Ce laminé est très prisé par les amateurs de grande croisière exigeants et les coureurs au large. Le coût de ce matériau est bien supérieur à un tissé de base ; il est adapté pour des unités rapides de plus de 40 pieds.
LES MEMBRANES
Alors que les tissés et les laminés sont des produits assez génériques fabriqués par de grandes sociétés pétrochimiques et utilisés par toutes les voileries, les voiles en membranes sont plus exclusives ; elles sont la réalisation technologique spécifique de grandes voileries d’envergure internationale. La voilerie américaine North Sails a initié la technique 3Di en 2009 à l’issue du rachat deux ans plus tôt du brevet des voiles filamentaires en PBO d’Alinghi. Des voiles qui étaient utilisées lors des entraînements de l’America’s Cup…
Les multicoques hauturiers comme les Ultims ont rapidement adopté les fameuses voiles moulées. Puis deux autres grandes voileries ont emboîté le pas, à mesure que ce concept s’est répandu dans le monde de la grande plaisance et de la régate. Incidence Sails a donc lancé son DFi en 2015. Plus récemment, c’est le groupe OneSails qui a présenté son 4T FORTE. Chacun vante des spécificités maison ; le principe reste de mouler le tissu d’une seule pièce à la forme de la voile. Des bandes de fibres composites pré-imprégnées sont déposées par une machine en 3D sur un film, selon un plan calculé pour contre-carrer les déformations appliquées à la voile en navigation. Un autre film recouvre le verso de cette structure sur mesure, un peu comme le laminé, mais formant une membrane composite monobloc et flexible, d’un seul tenant pour toute la voile. Chez North Sails, cette opération est réalisée sans film Mylar sur un mannequin 3D qui donne la forme d’utilisation à la voile. Chez Incidence Sails, l’opération est faite sous vide, sur un marbre plat, avec des résines sans solvant. OneSails joue la carte du multicouche, sans film et sans colle, pour limiter les risques de délaminage. Selon l’usage envisagé, les matériaux et l’échantillonnage des composants suivront un cahier des charges sur mesure. Tous les paramètres peuvent être déterminés pour la longévité et la performance. Mais le prix peut atteindre quatre à cinq fois celui d’une voile normale. Ces jeux de voiles « membranes » sont a fortiori réservés aux unités de prestige ou de compétition de haut vol. Mais quand on aime…
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Les fibres aramides (1) sont très performantes, mais leur mise en œuvre délicate.
Selon le cahier des charges, on peut utiliser du Kevlar (2), du Technora ou du Twaron (3), à moins que le carbone ne vous tente… Votre maître-voilier sera d’un précieux conseil pour faire le choix de la combinaison la plus adaptée à vos envies – et vos moyens.
Combien de temps dure une voile ?

En usage normal, rares sont les voiles dont le rendement reste optimal plus de 10 ans. Entre les UV, le ragage, le faseyement, les pliures et la charge en navigation, n’importe quel tissu est à peu près cuit au bout de dix saisons. On s’en doute, un entretien scrupuleux (protection systématique sous un taud, pliage soigné, adéquation de la surface de voile avec les conditions de vent, réduction des temps où une voile bat au vent) permet de gagner quelques années au compteur. Les tissus haut de gamme, comparés au Dacron, ont l’avantage de conserver leur profil original jusqu’au bout. Le creux des génois en tissu standard a tendance au contraire à s’accentuer et à reculer. Les grands-voiles, grâce à leurs lattes, s’en sortent un peu mieux.
Des voiles de très haute technologie !
North Sails est le précurseur des voiles moulées (6), une technologie impressionnante qui a été mise à la disposition du Dacron avec le 3Di Nordac – puisque le 3DL a été inventé en 1992. Les tissus membranes dernière génération sont fabriqués à l’aide de machines 3D directement sur le dessin d’une voile monobloc. Les fibres sont disposées pour une réponse optimale aux tendances de déformation de la voile selon un cahier des charges ultra précis, comme chez Incidences. Du cousu main moderne… Les matériaux employés pour ces voiles résultent eux-mêmes de la fabrication de fibres de haute technologie, comme ici le Tawron (8). Un savoir-faire réservé aux grandes sociétés pétrochimiques. Les voiles composées de membrane monobloc et de tissu laminé de haute technologie utilisant du Twaron ou Kevlar sont logiquement assez onéreuses (7). Leurs tarifs peuvent grimper jusqu’à quatre fois le prix d’une voile de base – lequel est de 60 € HT/m2 pour une grand-voile toute lattée coupe radiale en Dacron, 40 € HT/m2 pour un génois sur enrouleur coupe radiale en Dacron. On retrouve ces voiles très haut de gamme plutôt sur des unités de grand prestige. Mais certains passionnés se laissent tenter par des voiles membranes développées pour la croisière à partir de 40 pieds.



