Notre essai du 80 Sunreef Power Otoctone 80, publié dans MM200, était quelque peu frustrant. Cette navigation hivernale en mer Baltique était en effet accompagnée d’une pluie battante – nous avons échappé à la neige, c’est vrai – et d’une visibilité quasi nulle. Quant aux aménagements, ils étaient encore en finition. Il a tout de même été possible de juger des qualités dynamiques des carènes et de discuter technique avec le skipper Achille Lefrère, venu suivre la livraison… mais pas de profiter vraiment des qualités du deuxième exemplaire de la nouvelle gamme du chantier polonais. Cette plate-forme de 300 m² de luxe et de confort est bien sûr conçue pour croiser au moteur dans les eaux turquoise de tous les paradis terrestres. L’occasion de revenir à bord dans les réelles conditions d’exploitation a été proposé par l’armateur, qui a également commandé un 60 Power. Passer quelques jours à bord d’Otoctone 80 est une expérience qui ne se refuse pas. Et puis, à la rédaction de Multicoques Mag, nous sommes vraiment prêts à tous les sacrifices pour vous éclairer quant à vos choix en matière de multiyachts !
Grâce à son faible tirant d’eau, Otoctone 80 peut se faufiler dans des mouillages de rêve inaccessibles à un yacht monocoque beaucoup plus grand.
Une offre nouvelle
L’avènement du powercat dans le segment du charter de luxe est très récent ; on peut estimer que cette tendance est en grande partie le fait des deux leaders mondiaux du segment – Sunreef et Lagoon –, qui intronisent cette nouvelle offre. Sunreef Yachts a misé depuis le début des années 2000 sur le catamaran à voile pour son offre de charter de luxe. Mais en 2010, le 70 Power est un premier ballon d’essai concluant, puisque près de 30 unités ont été construites. L’offre disponible en charter à bord des modèles Sunreef compte à ce jour 50 multiyachts – 43 voiliers et 7 powercats. Gageons que cette proportion va se rééquilibrer rapidement, puisque la gamme actuelle du constructeur compte autant de modèles voile que de modèles moteur – ce qui est le cas également pour Lagoon.
Le moteur plutôt que la voile ?
Mais pourquoi le moteur s’imposerait-il dans les grandes tailles ? C’est justement pour juger in situ des arguments du powercat que nous sommes ici en Corse. Rendez-vous est pris à Piantarella, une petite plage septentrionale de l’île. Otoctone 80 revient de Sardaigne et traverse les bouches de Bonifacio avec un fort vent de face et une mer formée. Son équivalent à voile, dans ces conditions, serait à coup sûr venu uniquement au moteur – un premier signe. Mais place au rêve d’abord !

Un multiyacht qui en impose
Dans ce petit mouillage, le 80 Sunreef Power s’impose d’entrée comme un yacht hors-norme. Sa silhouette imposante et son design élaboré affichent une posture dominatrice sur l’environnement nautique immédiat. Les amateurs de discrétion et de simplicité passeront leur chemin… Pour ma part, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’embarque sur l’annexe Williams Sportjet 520 avec laquelle Achille est venu me chercher. Sitôt monté les quelques marches de la jupe arrière, je fais connaissance avec l’équipage. L’annexe est rangée en deux minutes sur la plate-forme de bain et nous mettons le cap sur les Lavezzi. J’entame une discussion de bienvenue avec l’équipage, ce sont eux qui vont me choyer le temps de cette mini-croisière – leur rôle est crucial, indépendamment du powercat lui-même, pour l’agrément du séjour à bord.

Le matin, se réveiller face au décor splendide du mouillage est un moment magique.
Equipage polyvalent et aux petits soins
A bord d’un yacht, un équipage attentionné est à vos petits soins, comme dans les hôtels cinq étoiles. Le ratio est au minimum un membre pour deux invités afin de vous faire passer les meilleurs moments. Ici, où l’on compte quatre cabines doubles pour huit invités, ils sont donc quatre. Achille, titulaire du Capitaine 200, est un navigateur expérimenté sur les grands catamarans à voile. Il est responsable de la bonne marche d’Otoctone 80, mais aussi de la relation commerciale avec les clients et de la comptabilité. C’est également lui qui est en charge de réaliser tous les détails du programme : réservations taxi-limousine, restaurants, spectacles ou excursions. Avec l’aide d’un agent de voyage, il déniche, le long des côtes, toutes les prestations exclusives que vous souhaitez. Achille est assisté par un marin, Pierre-Charles, qui a travaillé sur Bintadore, un Tankoa Yachts de 50 mètres, et est lui aussi multitâche. Il manœuvre le 80 Power avec le skipper, mais il est également responsable de la sécurité des invités. Pierre-Charles met en œuvre et entretient tous les jouets nautiques – ils ne manquent pas à bord. L’hôtesse me fait découvrir le powercat et ma cabine. Kelly vient de l’univers des superyachts. Elle est à l’écoute de vos besoins domestiques quotidiens et officie en qualité de maître d’hôtel – Kelly s’occupe aussi bien de la table que des cabines, ou encore des bains de soleil sur le pont. Jean-Baptiste est quant à lui un marin qui a longtemps officié à bord des yachts à voile classiques. Il est devenu chef cuisinier par passion, prépare des cocktails et des plats comme dans un restaurant gastronomique.
Jean-Baptiste gère les approvisionnements pour vous permettre de choisir la cuisine de votre choix – ou suggérer la sienne. Ce n’est pas par hasard que les compétences ont été recherchées dans l’univers du superyacht de grand luxe : les armateurs en proviennent eux aussi pour partie – ils considèrent le catamaran plus confortable et plus économique que les grands monocoques.

A bord d’Otoctone 80, la cuisine est devant le salon. Au moment de l’apéritif, cette disposition est très conviviale, car invités et équipage peuvent échanger en toute décontraction.
Un palace flottant
Pour l’instant, je jubile : je profite à fond des aménagements. La décoration – peaufinée par les designers selon les recommandations de l’armateur –, les volumes et les équipements, font penser à ce que l’on trouve dans une très belle villa moderne. La taille des cabines – ou des suites –, avec leurs salles de bains privatives, les lits king size face à la mer avec coiffeuse et bureau sont autant d’éléments de confort qui garantissent repos et intimité entre loisirs et repas. Le salonsalle à manger à vue panoramique est tout simplement immense. Une cuisine professionnelle est intégrée dans cet espace derrière un bar. L’ensemble est très convivial, surtout à l’heure de l’apéritif. Certains clients préfèrent plus d’intimité : il suffit de tirer les rideaux du cockpit pour les isoler du service au moment de passer à table.
A l’extérieur, les espaces de détente sont multiples et très vastes – avant, arrière et fly. On peut y faire du yoga ou lire au soleil. La distanciation sociale, si besoin, est garantie… Entre-temps, le vent est tombé. Exemptés des longues manœuvres de hissage et d’affalage de voiles, nous sommes presque immédiatement en route. A peine installé dans la cabine Propriétaire avec son dressing-salle de bains XXL, je découvre dans les larges hublots Lavezzo, une des principales îles de l’archipel des Lavezzi. Après une séance photo pour collecter quelques vues d’Otoctone 80 au mouillage et un bon petit bain dans ces eaux turquoise, il est temps de se replonger dans l’atmosphère feutrée et climatisée pour contempler le chef dans ses œuvres, tout en dégustant un bourgogne hautes-côtes-denuits. Quel fichu métier ! Amuse-bouches, rouleaux de printemps à la violette, carpaccio de saumon-buffala… inutile de vous dire que la soirée fut excellente. Si vous le souhaitez, le chef peut avitailler votre digestif préféré. De retour dans ma cabine, je note que le couvre-lit est enlevé pour la nuit – comme à l’hôtel.

Un charter de luxe, c’est entre autres profiter de repas dignes d’un restaurant gastronomique, mais avec le panorama des plus beaux spots à découvrir en prime.
Pléthore de jouets nautiques
Le confort de la literie est excellent, juste dommage que les groupes électrogènes fassent un peu de bruit de fond – sans doute une insonorisation à améliorer. Le lendemain, bien reposé et après un bon petit déjeuner, je m’autorise une initiation aux jouets nautiques du bord. En plus du magnifique tender Williams, qui vous tracte en wakeboard, Otoctone 80 est pourvu de tout ce qu’il faut pour vous amuser. Jet-ski et paddle figurent parmi les classiques, mais il y a mieux, le foil électrique ! Ce surf motorisé est muni en partie inférieure d’un mâtereau et d’un plan porteur qui permettent à la planche de s’élever au-dessus de l’eau. La propulsion est assurée par un moteur alimenté par une batterie au lithium d’une autonomie de plus de 60 minutes. La piscine flottante est disponible pour laisser vos enfants dans l’eau en toute sécurité. Grâce au grand coffre dont le fond s’abaisse hydrauliquement et à la plate-forme de bain arrière qui s’escamote sous l’eau, il est très facile de déployer (et ranger) tous les jouets pour les mettre à disposition, y compris le jet-ski, mis à l’eau en un rien de temps. Nous constaterons en effet avant de lever l’ancre que tout sera rentré en moins d’un quart d’heure. A bord de certains motoryachts, cette opération prend beaucoup plus de temps. Pour ma part, je vais faire un tour avec le jet-ski. Ici encore, ce n’est pas n’importe quel matériel : je chevauche un Seadoo GTX230. Avec ce pur-sang, il est possible de monter à 60 nœuds – ce que je n’ai pas fait…

Les joujoux sont nombreux à bord d’un catamaran de cette catégorie.
Wakebooard, jet-ski, paddle, vélos électriques, tous ces équipements sont dernier cri.
Un vrai confort dynamique
Il est temps de repartir pour longer la côte sud-est de la Corse vers Porto-Vecchio. Il y a deux heures de navigation jusqu’au prochain mouillage, et c’est assez pour se rendre compte de l’aisance de la vie à bord. Motorisé avec deux fois 500 CV, Otoctone 80 avait enregistré, à Gdańsk, une vitesse maxi de 13 nœuds et une vitesse de croisière de 10 nœuds – que nous trouvions un peu faible. La motorisation plus puissante de deux fois 1 200 CV a été choisie par Raphaël Nadal – il a commandé le troisième exemplaire. D’ailleurs, et comme quoi le 80 Sunreef Power signe sa présence, il est arrivé sur Otoctone 80 que le tennisman soit demandé par les promeneurs reconnaissant le modèle ! Au final, à dix nœuds, le confort est exceptionnel à bord. On ne sent même pas que l’on navigue. La stabilité est parfaite : avec sa carène dédiée pour le moteur, l’assiette longitudinale reste rigoureusement horizontale et ça ne fait pas trop de bruit. On peut se reposer, regarder un film, faire sa culture physique ou manger en toute quiétude, comme à la maison. Cette vitesse est parfaite pour les vacances et a l’avantage d’être sobre en carburant, puisque « seulement » 80 litres/heure sont consommés. C’est en partie ce qui attire une clientèle habituée à des motoryachts bien plus grands – environ 40 mètres pour avoir la même surface disponible. Ces unités sont plus chères à la location, et bien plus énergivores. La facture finale s’en ressent inévitablement.
L’ambiance très feutrée – mais panoramique – du salon sur le pont principal donne l’impression d’être dans un hôtel très haut de gamme, mais avec un kaléidoscope de décors…
Le prix du grand luxe
Otoctone 80 est proposé à la location à un tarif variant de 60 000 à 70 000 € HT selon la saison pour une semaine. A cela s’ajoutent 18 000 € HT d’APA (Advanced Provisioning Allowance). Une avance qui couvre les frais de fonctionnement tels que la nourriture et les boissons, la marina, les frais de port et autres taxes portuaires, les communications et l’utilisation d’Internet, le carburant pour les moteurs et les générateurs, les transferts d’invités, et enfin les excursions à terre. Les demandes particulières des affréteurs impactent cette avance si ce montant ne suffit pas à les couvrir. Achille me confie que cette somme, plus modeste que celles demandées à bord des motoryachts – où le montant des APA avoisine plutôt les 35 % du prix charter –, est rarement entièrement dépensée lors des croisières. Pour cette habitabilité, ce confort et ce service, le tarif (même s’il est conséquent) est plus attractif qu’un monocoque plus grand offrant le même niveau de prestations. Toute bonne chose a une fin, et je dois déjà quitter le bord. Arrivée à Porto-Vecchio, l’équipage s’affaire à l’avitaillement pour la prochaine semaine de charter qui va se dérouler sur la côte amalfitaine, au sud de Naples.
Du côté de l’armateur
A moins d’utiliser son multiyacht à temps plein, il est bien entendu important pour l’armateur de rentabiliser l’investissement d’un projet d’achat en proposant son powercat au charter. La disponibilité moyenne des unités de luxe, qui naviguent en Europe l’été et sous les tropiques l’hiver, est de l’ordre de 80 % du temps. Ce n’est pas le cas d’Otoctone 80, qui ne navigue que de mai à octobre en Europe. Le revenu de la location pour un propriétaire ne peut en aucun cas servir à financer intégralement l’achat de son multiyacht. Ces rentrées serviront à couvrir les dépenses de fonctionnement et l’investissement nécessaire pour les réfections de remise à niveau. Un yacht de luxe, s’il veut être attractif pour la clientèle, propose les derniers équipements en vogue. Des investissements parfois conséquents : le jet-ski que j’ai utilisé comme le Seadoo 230 coûte 15 000 €. C’est valable également pour l’électroménager, le multimédia, les communications et même la décoration – ce qui implique des remplacements et réfections fréquents. Afin de garantir une bonne sécurité, les révisions, visites techniques et mises aux normes doivent être effectuées très régulièrement. Electricité, plomberie, moteur, générateur, dessalinisateur, etc., la liste des travaux est exhaustive afin de procurer le confort sans faille que demandent les clients. Les frais de fonctionnement et d’entretien annuels d’un yacht de 80 pieds, incluant l’équipage (un capitaine permanent, un marin, une hôtesse et un chef pour les périodes de charter), le port, les assurances et divers travaux de maintenance, peuvent représenter un budget global de 300 000 à 500 000 €. A cela s’ajoutent les commissions d’agence pour la gestion de la mise en location. Il s’agit donc d’une véritable petite entreprise. En principe, la couverture de l’ensemble des coûts de gestion/maintenance doit pouvoir s’équilibrer avec une moyenne de 8 à 12 semaines de location par an, le reste des semaines pouvant servir au financement partiel du multiyacht.

Boule noire de mouillage en place ; la nuit s’annonce délicieuse à bord du 80 Sunreef Power…