« Et si tu tombes à la mer ? » « Et s’il y a une grosse tempête ? » « Et si un moteur tombe en panne ? » « Et si on n’a plus d’électricité ? » « Et s’il y a un blessé à bord ? » Derrière les images de rêve à l’origine du projet, de traversées au portant dans une brise clémente et de mouillages paradisiaques, des questions beaucoup plus anxiogènes peuvent tarauder les membres de l’équipage, et le chef de bord en premier chef. Même si aucune statistique officielle n’existe, la vie en mer n’est sûrement pas beaucoup plus risquée qu’à terre. Chez Multicoques Mag, on serait même tenté de penser qu’elle l’est moins ! Mais le changement radical de cadre de référence soulève forcément des questions que l’on ne se pose plus beaucoup dans les sociétés privilégiées. Certes, l’accès aux soins est souvent critiqué et, dans certaines régions, il peut même être parfois problématique. On peut considérer que le garagiste est hors de prix. On relève que le plombier et l’électricien sont débordés. Il n’en reste pas moins que les secours sont chez nous en moins de 30 minutes 24/7 sur simple appel. Il y a des bornes SOS sur nos autoroutes en cas de panne ou même de simple crevaison. Un repas nous est livré à domicile en 30 minutes chrono si on n’a pas « eu le temps » de faire les courses et que le frigo est vide ! Un nouveau téléphone nous est envoyé en 24 heures dès que la batterie montre le moindre signe de faiblesse. Alors forcément, quand la prochaine île sur la carte est à 2 000 milles nautiques devant les étraves, nos besoins fondamentaux remontent très vite dans la liste des priorités.
Accompagnement des futurs Propriétaires
Devant l’arrivée de Propriétaires peut-être moins aventureux que par le passé, plusieurs chantiers proposent un accompagnement à cette phase de pré-départ. Les constructeurs sont aussi motivés par la volonté de toucher une clientèle plus large, moins aguerrie. C’est également dans l’intérêt de tous que la grande croisière se passe au mieux. Les responsables des chantiers sont conscients que les multicoques qu’ils vendent ne sont en réalité que les supports d’un voyage, d’une histoire, d’une expérience humaine bien plus vaste. Ils proposent donc à leurs heureux futurs propriétaires d’aborder les sujets qui prennent une acuité particulière lorsque la côte disparaît dans notre sillage. Pour cette première journée « d’apprentissage », nous avons rendez-vous au Palais des Congrès de La Grande-Motte, réquisitionné pour l’occasion. A quelques centaines de mètres du chantier Outremer, ce sont 80 participants qui sont rassemblés pour cinq jours qui promettent d’être intenses. Pas moins de quinze formateurs sont sur le pont, notamment via Escale Formation Technique (EFT).
L’expérimenté Laurent Marion est à la manœuvre de cette équipe de choc. Nous avons relevé pas moins de 10 sujets traités, allant des incontournables suivi médical, mécanique moteur, météo et sécurité à la création de contenus pour animer les réseaux sociaux. Des sessions de navigation sont également au programme pour se familiariser avec les manœuvres en mer (prise de ris, mouillage…) ou au port, ces dernières créant souvent une appréhension proportionnelle à la surface du multicoque, alors qu’avec deux voire trois moteurs tout peut être si simple… Mieux, ce dernier module est également proposé en version « ladies only ». Les femmes, lors de cet atelier, sont libres de poser toutes sortes de questions concernant les manœuvres. A la clé, l’idée est bien sûr de faire reculer, grâce à l’apprentissage, le machisme qui peut encore régner à bord de certaines unités.
Deux jours de formation médicale
Pour commencer, nous assistons à une première demi-journée de formation médicale – une expérience qui se révèle particulièrement immersive. Au tableau, Philippe Burtin, 63 ans, a la voix posée des médecins expérimentés – il a beaucoup œuvré dans l’action humanitaire, sur des terrains parfois difficiles : Laos, Tchad, Bangladesh, Népal… L’expérience de Philippe est donc immense et le Doc comprend les interrogations des futurs navigateurs, un peu inquiets d’avance à l’idée de découvrir quels risques ils vont faire courir à leurs proches en quittant la terre ferme. Celui qui est anesthésiste réanimateur depuis 1984 annonce en préambule à ceux qui n’y avaient pas songé que, sur un bateau, une personne blessée, ce sont deux équipiers indisponibles dès lors que l’on compte celle qui devra en prendre soin. Pour ramener les sourires sur les visages, il tient à rassurer son auditoire « On ne va pas résumer 13 années d’études en deux jours ! » L’objectif de cette formation, c’est d’apprécier la gravité d’une situation et de gagner en confiance dans le traitement des urgences médicales en mer. Pour dédramatiser, Philippe rappelle que les deux plus grands risques à bord d’un bateau sont le coup de soleil et la noyade. Selon le niveau de gravité de la situation, il convient de prodiguer les bons premiers gestes de secours, de disposer des compétences de base en matière de soins médicaux et, très important, d’être capable de rendre compte d’une situation d’urgence. Depuis la BLU, en passant par les téléphones satellitaires et aujourd’hui avec Starlink, obtenir de l’aide médicale en mer n’a jamais été aussi aisé. Encore faut-il réussir à informer sans paniquer. Le Doc insiste sur la prévention : la meilleure des protections, c’est de réaliser un bilan de santé particulièrement exhaustif avant de partir. Dans le but de parer à toute éventualité, quelques travaux pratiques s’enchaînent, de l’injection sous-cutanée à la réduction de fracture, en passant par le massage cardiaque. A ce sujet, un petit débat s’organise : faut-il avoir un défibrillateur à bord ? En cas d’accident cardiaque, sans défibrillateur, « les chances de survie sont de 2 à 3 %, explique Philippe. Avec, on passe à 15 % ». Pour 1 000 euros environ, l’équipement fait vite l’unanimité, surtout qu’il peut servir aux bateaux alentour également. Au final, on sera même mieux protégé qu’à terre – qui dispose d’un défibrillateur chez soi ? La matinée se poursuit dans l’échange et une ambiance feutrée propice à la sérénité. La seule injonction ferme que Philippe voudra que les présents retiennent, c’est que, « si c’est vraiment grave, il ne faut pas tergiverser, c’est l’évacuation directe ! » D’où l’importance de bien évaluer la situation.
Matelotage et exercices de survie
On laisse opportunément la dizaine de futurs circumnavigateurs s’entraîner à la suture de pieds de cochons pour changer de salle et retrouver Paul Lassalle, expert ès textiles. Ici, on s’informe sur les qualités des différents matériaux qui ont avantageusement remplacé le métal sur nos multi- coques. Leurs usages, caractéristiques mais également faiblesses sont rappelés avant de très vite passer aux travaux pratiques, à commencer par la réalisation d’une épissure. Bouts, fils, aiguilles, ruban adhésif : tout le matériel nécessaire est fourni. L’infinie patience et la pédagogie de Paul – capable de s’exprimer en français ou en anglais selon l’interlocuteur – sont également incluses. Nous filons au ponton de la capitainerie de La Grande-Motte, où le préparateur Antoine Haettel a enfilé sa combinaison de survie malgré le calme plat et la température encore estivale. Sur le ponton, une demi-douzaine de plaisanciers sont également équipés. Bien sûr, personne ne s’imagine l’utiliser pour de vrai, d’autant que les multicoques sont réputés insubmersibles. Reste qu’en cas de chavirage, il conviendrait de cohabiter avec une eau pas forcément si chaude… et un incendie peut contraindre l’équipage à quitter le bord ; ces deux exemples de fortunes de mer justifient un entraînement à vêtir une combinaison de survie.
Tout le monde barbotte ainsi dans l’avant-port, mais la bonne humeur générale n’empêche pas l’apprentissage : les « naufragés » percutent le radeau de survie, se hissent à bord, remettent la survie à l’endroit et se familiarisent avec le matériel embarqué. On termine l’après-midi par un détour dans le grand auditorium du Palais des Congrès, où Benoît Marsille, de la société Rom-Arrangé, distille ses précieux conseils en matière d’informatique et de logiciels embarqués, fruits de 20 années d’expérience dans ce domaine. Après le dîner convivial où les échanges ne manquent pas de se poursuivre, la soirée s’annonce aussi originale que passionnante. Il s’agit d’un atelier de théâtre forum. Ce format interactif tout droit importé du Brésil demande à des comédiens de mettre en scène des situations telles qu’une manœuvre de port délicate ou la prise de décision de partir en mer ou non pour honorer un rendez-vous.
Ce sont les spectateurs qui proposent les solutions pour améliorer la situation sur le thème de la communication interpersonnelle homme/femme, skipper/équipage, sachant/non-sachant.
Excess Campus : un concept convivial !
Mais il nous faut prendre la route car, hasard du calendrier, le premier Excess Campus ouvre ses portes à deux heures de La Grande-Motte. Fidèle à l’esprit rafraîchissant qu’elle fait souffler sur le monde du catamaran depuis son arrivée en 2019, la benjamine des marques du groupe Bénéteau débarque avec un concept particulièrement convivial. La vingtaine de participants de cette première édition est accueillie à Canet-en-Roussillon dans les locaux d’Alliance Nautique 66, un chantier/concessionnaire animé par Eric Tordjman, qui distribue trois marques du Groupe Bénéteau, dont Excess. Le programme de ces trois jours est particulièrement complet, et donnera forcément envie de creuser encore un peu plus chaque sujet. On retient la météorologie avec un skipper expérimenté, le gréement et le matelotage (d’abord sur un mât à l’horizontale à terre, c’est plus pratique, puis à bord), les manœuvres de port, la mécanique, l’électronique, et enfin la sécurité et le sauvetage en mer. Chaque thème est abordé séparément en anglais et en français, car les Propriétaires ou futurs Propriétaires sont d’origines différentes. Tous les participants se retrouvent en revanche le vendredi pour le rallye vers Collioure à bord des quatre catamarans Excess affrétés pour l’occasion. Le vent n’est pas de la partie, mais le plus important n’est pas là. Ce qui compte, c’est la qualité des échanges et les questions que l’on pose. On peut compter sur l’appui de l’équipe du chantier mobilisée pour l’occasion, à commencer par le directeur de la marque, Thibaut de Montvalon, et Hervé Piveteau, chef de produit. Ces deux-là sont toujours intarissables quand il s’agit de parler de leurs « bébés » à deux coques et tout ce qui s’y rapporte. En point d’orgue du rendez-vous, les participants sont bien sûr conviés à une Excess Party – signature en devenir de la jeune marque de catamarans.
Novices de la voile et sans complexes
Les inscrits à ce premier Excess Campus sont pour la plupart venus en couples ; ils sont bien représentatifs de la nouvelle clientèle que la marque attire avec en toile de fond le bonheur de naviguer en multicoque. On a adoré le parcours d’Hinatea et Tristan. Ce couple de trentenaires, peu expérimentés de leur propre aveu, a commencé à se renseigner via Internet et a été séduit par le compromis simplicité/performance/confort qu’offrait l’Excess 11. Leur catamaran sera disponible à la location en Polynésie lorsque l’équipage aura rejoint l’archipel natal d’Hinatea. A l’heure où nous écrivons ces lignes, Mara’Amu est déjà aux Galapagos, ça ne traîne pas en route, un Excess 11 ! Jean-Pierre et Béatrice, tout comme les Italiens Antonella et Silvano, ont également acheté leur Excess à Papeete, auprès de Sail Tahiti, une concession très dynamique animée par l’incontournable David Allouch. L’ambiance qui règne au sein de la « famille Excess » les rassure beaucoup, et leur permet d’envisager une prise en main de leur Excess 14 dans la sérénité. Un partage de connaissances qu’apprécient encore plus Cathy et John. Invités par Eric Laban d’Esprit Mer, le concessionnaire Excess de Bandol, ils avouent sans ambages être novices dans la voile et apprécient la disponibilité de tous. Particulièrement intéressés par le thème de la santé à bord, ils iront certainement plus loin sur le sujet, et ont aussi leur suggestion pour la (déjà) prochaine édition : et si on parlait avitaillement, stockage, vêtements ?
A La Grande-Motte comme à Canet-en-Roussillon, malgré des formats assez différents, l’intérêt des participants pour les formations que nous avons suivies était indéniable. Programmes bien ficelés et partages d’expériences permettent à l’évidence de prendre confiance, de se sentir moins seuls... moins fous de partir, peut-être ? Les connaissances dispensées ne se revendiquent pas exhaustives, elles ne font pas des stagiaires des spécialistes. Néanmoins, le savoir dispensé, selon nous, permet de répondre à beaucoup de questions qu’on peut légitimement se poser avant de larguer les amarres sur plusieurs coques. Bref, l’Outremer Week et l’Excess Campus, on valide chez Multicoques Mag ! Nous sommes d’ailleurs prêts à découvrir le programme concocté par le constructeur HH à Puerto Rico – mais ça, c’est une autre histoire...

