« Les routes maritimes dépendent principalement de la météo, qui varie peu au fil des ans. Cependant, nous avons connu plusieurs conditions météorologiques anormales ces dernières années, peut-être à cause de changements importants dans l’équilibre écologique de l’environnement mondial. L’aspect le plus inquiétant est que ces événements sont rarement annoncés, qu’ils se produisent au cours d’une saison inhabituelle et souvent dans des endroits où ils n’ont jamais eu lieu. De la même manière, la violence de certaines tempêtes tropicales dépasse quasiment tout ce que nous avons déjà vécu. La seule chose que nous pouvons faire est de tenir compte de ces avertissements, de veiller à ce que les qualités marines de nos bateaux ne soient jamais prises en défaut et, dans la mesure du possible, de ne naviguer que lorsque la saison s’y prête. De plus, puisque le monde de la voile est tellement dépendant des éléments naturels, nous devrions être les premiers à protéger l’environnement et à ne pas contribuer à leur destruction impitoyable. » Ces mots furent écrits en 1994 dans la préface de la deuxième édition de mon livre « World Cruising Routes ». Dans l’intervalle, les conditions météorologiques mondiales ont connu des changements majeurs, particulièrement en ce qui concerne leur situation géographique, la fréquence, la force et le nombre de cyclones tropicaux hors saison. Un rapport récemment publié par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne l’urgence d’agir, car le changement climatique perturbe dangereusement la nature et affecte des milliards de personnes.
- Les océans se réchauffent.
- Comme l’a rapporté le Groënland, la fonte de la calotte glaciaire de l’Arctique est plus rapide que jamais.
- Les saisons des tempêtes tropicales sont moins clairement identifiées et celles-ci sont de plus en plus actives.
- Les tempêtes tropicales hors saison sont plus fréquentes.
- Le débit du Gulf Stream ralentit.
- Le corail est en train de mourir à cause du réchauffement des océans.
Selon un rapport publié par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, l’analyse la plus complète à ce jour portant sur le réchauffement des océans, le rythme particulièrement rapide de celui-ci, représente pour notre génération l’un des plus grands défis, car ces quelques degrés en plus modifient la répartition des espèces marines depuis les microbes jusqu’aux baleines, réduit les zones de pêche et propagent des maladies aux êtres humains. Si les océans n’avaient pas déjà absorbé une énorme quantité de chaleur provoquée par l’augmentation du dioxyde de carbone, la température de l’atmosphère aurait augmenté de 36 °C...
Des ouragans qui semblent plus puissants et moins aisés à anticiper
Est-ce un signe de l’intensification de l’urgence climatique ? La saison 2020 des ouragans en Atlantique Nord, par exemple, a été la plus active jamais enregistrée. Sur les 30 tempêtes identifiées cette année-là, 13 se sont transformées en ouragans et 6 sont passées au stade de super-ouragans. Depuis le début des années 2000, plusieurs ouragans se sont produits à la fin du mois de mai, d’autres à la fin du mois de novembre, raison pour laquelle il serait préférable que les arrivées dans les Caraïbes orientales ne se déroulent plus avant le début du mois de décembre. Ces facteurs doivent être pris en compte lors de la planification d’une traversée vers ou depuis les Caraïbes.
Dans le Pacifique Nord-Ouest, la fréquence et la force des typhons augmentent, les rafales de certains super-typhons atteignant jusqu’à 200 nœuds ou plus. Ces phénomènes extrêmes ayant été enregistrés quel que soit le mois de l’année, la notion de saison sûre bien définie appartiendrait désormais au passé. Dans le Pacifique Sud, la saison des cyclones dure maintenant plus longtemps, et dans la mer de Corail, des cyclones hors saison ont été enregistrés aussi tardivement qu’en juin, juillet et même septembre. Dans le nord de l’océan Indien, la sévérité et la puissance destructrice des cyclones se sont intensifiées. La saison 2021 a enregistré cinq cyclones, dont deux violents, tandis que la saison 2020 en avait enregistré cinq, dont quatre d’intensité sévère.
La planification des voyages est donc encore plus importante que par le passé. En prenant conscience des conséquences des changements climatiques, les saisons de tempêtes tropicales et les zones critiques peuvent encore être évitées à l’aide d’une soigneuse préparation.
- Faites en sorte de ne pas arriver dans les tropiques au tout début de la saison propice à la navigation, et gardez une marge de sécurité en partant avant la fin de celle-ci.
- Évitez de naviguer pendant la période critique ou, si vous le faites, surveillez la météo et restez à proximité d’un mouillage abrité.
- De préférence, quittez les tropiques pendant la saison critique pour naviguer dans une zone sûre.
- Laissez le bateau sans surveillance dans un mouillage sûr, mais assurez- vous que votre compagnie d’assurance est d’accord avec votre décision.
- L’avis d’un assureur
Pour savoir comment les compagnies d’assurance maritime allaient faire face aux conséquences des changements climatiques, j’ai contacté Ric De Cristofano, directeur des souscriptions chez Topsail Insurance, et lui ai demandé ce qu’il en pensait.
« Le changement climatique sera probablement le principal sujet de préoccupation pour les assureurs au cours de la prochaine décennie. Il ne fait absolument aucun doute que les dérèglements climatiques provoquent davantage de phénomènes météorologiques extrêmes partout dans le monde. La plupart des assureurs disposent de modélisateurs internes qui prévoient une fréquence et une gravité accrues des ouragans. Il en est de même pour les phénomènes météorologiques de moindre importance, tels que les orages. Les assureurs les intègrent maintenant dans la modélisation de leurs pertes pour établir leurs futurs tarifs. L’impact sur les propriétaires de bateaux qui envisagent de partir en croisière autour du monde sera à la fois direct et indirect. Le premier impact direct portera probablement sur des restrictions supplémentaires de couverture, par exemple contre les tempêtes dans les Caraïbes, avec un niveau de risque réévalué à la hausse par les assureurs. Conséquence indirecte, le secteur de l’assurance se prépare à ce que d’importants événements catastrophiques impliquant les assurances deviennent plus fréquents, ce qui entraînera au final une augmentation des coûts dans toute une gamme de services. »
L’accès fiable aux informations météo est devenu indispensable
J’observe attentivement les conditions météorologiques mondiales depuis longtemps, et j’ai régulièrement révisé et mis à jour World Cruising Routes, qui en est maintenant à sa neuvième édition. Une grande partie de mon travail est basée sur les résultats d’enquêtes régulières menées auprès de navigateurs au long cours. Pour ce rapport, j’ai eu recours à la même méthode qui a fait ses preuves, en interrogeant 65 navigateurs pour relever leurs points de vue sur les changements climatiques et leurs effets sur les navigations à venir. La plupart d’entre eux sont des navigateurs toujours actifs, la majorité d’entre eux ayant effectué au moins une circumnavigation. Alors que, en 2018, lors d’une enquête similaire portant sur la façon dont les navigations étaient planifiées, il y en avait encore quelques-uns qui doutaient de la gravité de ce phénomène mondial, cette fois, à une exception notable près, tout le monde était d’accord pour dire que la menace posée par les changements climatiques était réellement sérieuse, non seulement pour les navigations à venir, mais aussi pour l’humanité elle-même.
Pour conclure l’enquête, nous avons demandé aux contributeurs si ce facteur influencerait leur propre décision s’ils devaient planifier une croisière autour du monde aujourd’hui. Sans exception, ils ont tous déclaré que, même s’ils étaient conscients des conséquences des changements climatiques, ils tiendraient compte de ces facteurs, mais seraient néanmoins prêts à préparer et à entreprendre une croisière au long cours. Quasiment tous les participants à l’enquête ont souligné qu’un accès fiable aux informations météorologiques était fondamental dans un monde en constante évolution. Parmi ces données dont l’accès est désormais (et c’est bien heureux) bien plus facile grâce à de nouveaux acteurs dans le domaine des connexions par satellite (voir notre article dans MM219 Fournisseur d’accès à Internet Starlink, révolution ou déception ?).
Ces dernières années, PredictWind s’est imposé comme une des sources de données et de prévisions météorologiques les plus populaires auprès des navigateurs effectuant une traversée océanique. Nick Olson, responsable du développement de cette société, souligne que « les phénomènes météorologiques seront plus extrêmes, et c’est précisément le type d’événements que nous cherchons déjà à éviter. Dans cette logique, le travail de planification saisonnière ne devrait pas beaucoup changer, mais s’adapte.
Deux nouveaux outils dédiés aux conditions météorologiques extrêmes ont d’ailleurs été mis en ligne. Notre outil de routage météorologique s’appuie sur la modélisation des prévisions, il s’adaptera aux changements climatiques et prédira les conditions attendues, comme il le fait actuellement pour produire les prévisions à court terme. »
Vers les pôles plutôt que les tropiques ?
Un effet visible des changements climatiques est le nombre croissant de navigateurs qui mettent le cap sur des latitudes plus septentrionales en pensant que ces changements climatiques créeront de meilleures conditions de navigation dans les régions polaires. Après tout, j’en ai moi-même profité avec une traversée réussie via le passage du Nord-Ouest, traversée rendue possible grâce à ces changements climatiques. L’évolution du passage du Nord-Ouest – et donc la fonte des glaces – permet d’ailleurs d’anticiper de nombreux changements à venir comme la montée du niveau des océans. Les voyages en Antarctique peuvent rentrer dans la même catégorie, et personne n’est mieux placé pour nous éclairer sur cette question que Skip Novak, généralement considéré comme l’autorité mondiale en matière de navigation polaire. « En ce qui concerne l’impact des changements climatiques sur les navigations vers le Grand Sud, il y a deux choses en jeu, la météo et les concentrations d’icebergs. Pour ceux d’entre nous qui ont navigué régulièrement dans l’océan Austral depuis 40 ans, les navigateurs (qu’ils soient coureurs ou plaisanciers) disent tous que les conditions de mer semblent beaucoup plus instables qu’auparavant. Dans l’océan Austral, les vents d’ouest sont contrariés par des vents du nord. Cela se traduit par le fait que la longue houle régulière que nous avons connue autrefois est moins homogène, et que l’état de la mer s’apparente plus à celui d’une lessiveuse. »
Une autonomie plus complète encore
Si la plupart des navigateurs n’ont pas (encore ?) décidé de changer leurs plans, ils ont souligné le besoin impératif d’être autonomes. Cette nécessité est devenue évidente lors de la récente pandémie de Covid-19 du fait des restrictions imposées dans certains pays, lesquels ont fermé leurs ports à tout navire. Là, il ne s’agit pas d’un événement climatique, bien sûr, mais cette pandémie mondiale et ses conséquences ont forcé les marins à repenser toutes leurs anciennes certitudes en matière de facilités à l’escale – il en va de même, plus progressivement, avec le changement climatique : êtes-vous certain que tel port grec, en pleine canicule, sera en mesure de vous assurer le plein d’eau ?
L’amiral Eric Abadie, qui a pris sa retraite après une brillante carrière dans la marine française, fait actuellement un tour du monde. Il est préoccupé par « les conséquences dans les pays visités, à cause des changements climatiques eux-mêmes, mais peut-être encore plus par les troubles politiques provoqués dans ces pays par ces changements ». Ce qui ressort de mes conversations avec ces navigateurs si différents les uns des autres, c’est leur attitude positive et optimiste. Quant à celui qui exprimait des doutes sur les changements climatiques, il voulait quand même que l’on sache que, quoi qu’il arrive, « une journée en mer, même mauvaise, vaut mieux qu’une bonne journée au bureau ».
Ouragans, typhons et cyclones : 3 dénominations pour un même phénomène
Dans l’Atlantique et le Pacifique Nord-Est et Sud-Ouest, on parle d’ouragans. Dans le Pacifique Nord-Ouest, on évoque des typhons, tandis que le vocable cyclone est plutôt réservé à l’océan Indien Sud-Ouest, le Pacifique Nord et Sud-Ouest.
Pour être considéré comme un ouragan, un typhon ou un cyclone, un phénomène météo doit générer un vent moyen supérieur à 12 Beaufort, soit 64 nœuds.
Depuis 1953, les tempêtes tropicales de l’Atlantique sont nommées à partir de listes établies par le Centre des ouragans des Etats-Unis d’Amérique. Ces listes sont à présent actualisées par un comité international de l’Organisation météorologique mondiale.
Les ouragans, typhons et cyclones sont parfois nommés depuis le XVIIIème siècle, mais les usages ont beaucoup évolué. On a utilisé le saint du jour, des noms de personnes peu appréciées… En Atlantique (bassin 11), on a longtemps utilisé des prénoms féminins jusqu’en 1979, année où il a été établi que les ouragans seraient baptisés avec des prénoms alternativement masculins et féminins (en anglais, espagnol et français) selon un principe de cycles listes. Les années paires débutent par un prénom masculin, et les impaires par un prénom féminin sur 6 ans et 6 listes. Depuis 2006, les ouragans, typhons et cyclones portent tous un nom, et ce partout dans le monde. Mais ce ne sont pas forcément des prénoms : fleurs et oiseaux peuvent être mis à contribution…
Atlas des Océans – troisième édition Pilot charts de tous les océans du monde
12 années se sont écoulées depuis la publication de la première édition de l’Atlas des Océans. Or Jimmy Cornell en est convaincu : pendant cette période, une forte intensification des effets du réchauffement climatique s’est traduite sur les conditions météorologiques, et ce, dans le monde entier. C’est la raison pour laquelle les cartes présentées dans la troisième édition (elle vient tout juste de paraître !) sont basées sur les informations météorologiques les plus récentes. L’auteur tient à mettre en évidence les changements climatiques susceptibles d’affecter les voyages hauturiers. L’un des plus notables est la diminution progressive de la régularité et de la fiabilité des alizés, comme en témoignent de nombreux marins sur les routes océaniques fréquemment empruntées. Mais pour Jimmy, le dérèglement le plus significatif et le plus visible a été l’augmentation de l’intensité et de l’étendue des cyclones tropicaux, tant au niveau de la durée des saisons critiques que des zones touchées. Ce phénomène a évidemment un impact considérable sur la planification des voyages, et la sécurité en général. L’étendue des zones océaniques touchées par les tempêtes tropicales est donc mise en évidence sur les cartes mensuelles dans cette troisième édition.
En cette période d’incertitude climatique, le facteur sécurité dans la planification des voyages revêt aujourd’hui plus d’importance encore que par le passé ; cet atlas devrait permettre aux marins de planifier un voyage sûr… même en ces temps changeants.
Auteurs : Jimmy et Ivan Cornell
Langues : français et anglais
156 pages
Prix : 99 €
www.cornellsailing.com